Eric Hobsbawm, 1917-2012

1 octobre 2012 9h51 · Ianik Marcil

On apprend que le grand historien britannique Eric Hobsbawm est décédé ce matin à l’âge de 95 ans. D’origine juive, il est né juste avant la révolution de russe d’octobre 1917, à Alexandrie, et a grandi à Vienne et à Berlin en pleine montée du nazisme. Sa famille s’est installée à Londres en 1933, alors qu’il avait 15 ans. Dès 1936, à l’âge de 18 ans, il devient membre du Parti communiste anglais. Sa vie et son œuvre seront marquées par cet engagement politique.

Marxiste jusqu’à la fin, il fut durement critiqué pour cette prise de position sans compromis – en grande partie avec raison. Obnubilé par la possibilité d’une révolution prolétarienne, Hobsbawm a soit minimisé des événements marquants de l’Histoire (par exemple, la prise du pouvoir par Hitler est pour lui un fait parmi d’autres de la montée du fascisme dans l’entre-deux-guerres), soit tout simplement défendu des actes injustifiables de l’empire soviétique par son attachement inviolable au grand rêve communiste (par exemple, en justifiant la répression soviétique de 1956 en Hongrie).

Ces détestables justifications ne s’expliquent toutefois pas simplement par un aveuglement nourri par sa ferveur révolutionnaire. Elles sont aussi ancrées dans ses positions historiographiques. Fortement influencé, selon son propre aveu, par l’École des Annales et par Braudel, Hobsbawm ne s’intéresse pas aux événements – seule l’histoire « totale » compte pour lui. Cet a priori méthodologique est bien entendu cohérent avec sa vision marxiste des choses, la vie des individus étant, pour l’essentiel selon lui, déterminée par la marche de l’Histoire. [1]

Après la chute du Mur de Berlin et de l’URSS, Hobsbawm a connu l’ostracisme pour toutes ces raisons. Il fait paraître en 1994 le 4e volet de son œuvre historique majeure: L’Âge des extrêmes: Histoire du court XXe siècle – qui suit L’Ère des révolutions (1962), L’Ère du capital (1975) et L’Ère des empires (1987), histoire de ce qu’il a appelé le « long XIXe siècle. » Alors qu’il était traduit dans plus d’une vingtaine de langues, aucun éditeur français ne souhaitait le publier. C’est grâce au Monde diplomatique que l’ouvrage fut finalement rendu disponible en français en 1999 aux éditions bruxelloises Complexe (l’auteur raconte l’histoire dans cet article du Monde diplomatique.) Il a été depuis réédité, en 2008, chez André Versaille.

Il serait toutefois regrettable de se priver de la lecture des ouvrages de cet immense historien pour ces raisons, aussi bonnes soient-elles. Son Âge des extrêmes, comme sa trilogie sur le XIXe siècle, demeurent des livres remarquables et nécessaires à une bonne compréhension du monde économique et social dans lequel nous évoluons présentement. On y comprend mieux la force phénoménale du (néo)libéralisme et ses multiples avatars dans son entreprise de nivellement de toutes choses:

Le traditionalisme et le socialisme s’accordaient [à la fin du XIXe siècle] à détecter l’espace moral béant au cœur du libéralisme capitaliste, économique et politique, qui détruisait tous les liens entre les individus, hormis ceux qui reposaient sur la « propension au troc », chère à Adam Smith, et la poursuite de leurs satisfactions et intérêts personnels. En tant que système moral, manière de définir la place des êtres humains dans le monde, reconnaître la nature et l’ampleur des destructions opérées par le « développement » et le « progrès », les idéologies et systèmes de valeurs pré ou non capitalistes étaient souvent supérieurs au croyances qu’apportaient avec eux les canonnières, les marchands, les missionnaires et les administrateurs coloniaux. [2]

À un défenseur aveugle du communisme je préfère voir en Eric Hobsbawm un utopiste réaliste animé par le désir passionné de bâtir un monde meilleur. Un utopisme qui est, comme il l’écrit lui-même, « un dispositif social nécessaire pour générer les efforts surhumains sans lesquels aucune révolution majeure n’est réalisable. » [3]

 

1. On lira avec profit sur ces questions l’excellent article de l’historien italien Enzo Traverso: « Le siècle de Hobsbawm » paru en 2009.

2. Eric Hobsbawm (1994), L’Âge des extrêmes: Histoire du court XXe siècle, Bruxelles, Complexe, 1999, p. 267.

3. Eric Hobsbawm (1965), Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries, New York, W. W. Norton, p. 60.

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