La volonté de soumission

5 octobre 2012 19h13 · Ianik Marcil

La perquisition chez le maire Vaillancourt, la commission Charbonneau, le PQ qui râle sur un déficit appréhendé plus grand que prévu qui aurait été caché par le PLQ (comme toujours lors de changements de régime), la CAQ qui hurle au scandale face au démantèlement de Gentilly-2, les petits esprits des chambres de commerces qui s’énervent sur la hausse des impôts…

Tout cela est épuisant, au final. Et, étonnement, je tombe sur un de mes textes, publié en septembre 2011, il y a à peine un an, après la publication du le rapport Duchesneau. Oui, oui, celui-là même qui se voyait le vice-premier ministre des années 2010, le Pax Plante d’un temps nouveau, le candidat de la CAQ. Où est-il aujourd’hui, incidemment?

Devant ce déferlement de cynisme, de bassesse éthique, de petitesse politique me reste que l’envie de sombrer dans le désenchantement.

Je vous propose de relire avec moi La Boétie, tel que je le voyais il y a à peine un an, alors que j’ai l’impression que j’ai rédigé cela il y a dix ans:

 

——————

 

Ceux qui s’occupent d’une partie des citoyens en négligeant les autres introduisent dans la cité un mal qui doit la perdre, la sédition et la discorde; il arrive que les uns se dévouent pour le peuple; d’autres n’ont de zèle que pour les grands; bien peu songent à tous.
– Cicéron, Traité des devoirs, I, 25

Il y a 462 ans, un jeune homme de 18 ans, Étienne de La Boétie, s’interrogeait dans son célébrissime Discours de la servitude volontaire: comment un seul homme peut-il conserver le pouvoir et tyranniser son peuple sans que ce dernier ne se révolte?

En fait, comme on le sait, l’originalité de ce livre est de poser la question par l’inverse: comment un peuple accepte-t-il de se soumettre à un pouvoir qui ne peut que lui nuire? [1]

La fin de semaine dernière, contrairement au premier ministre, j’ai relu le Discours de la Boétie plutôt que le rapport Duchesneau. Les interrogations du premier éclairant très bien, à mon sens, les conclusions du second.

Un grand nombre de commentateurs et d’analystes ont souligné combien toute cette histoire de collusion et de corruption révélait le peu de sens moral de certains d’entrepreneurs en construction ou de firmes de génie-conseil, mais aussi de certains élus ou d’apparatchiks de tous partis politiques confondus. Michèle Ouimet en a eu mal au cœur, Jean-Robert Sanfaçon a été outré de la crise morale que nous traversons et s’est demandé: « Que s’est-il donc passé pour que ces élites du Québec moderne perdent à ce point le sens des valeurs morales dans la conduite de leurs affaires, et ce, sans que personne autour d’eux le leur reproche? »

Le Discours de La Boétie nous offre des éléments de réponses à cette question manifestement toujours d’actualité.

Si nombre d’observateurs s’indignent avec justesse de la cupidité de ces gens d’affaires et de la soif de pouvoir de certains politiciens, à peu près aucun d’entre eux ne s’interrogent sur notre rôle comme citoyens et électeurs. Comment pouvons-nous accepter depuis si longtemps une telle médiocrité dans l’exercice du pouvoir? D’où vient notre servitude volontaire?

Car cette situation existe depuis bien plus longtemps. Cela fait des années qu’on réclame une commission d’enquête sur l’industrie de la construction. Depuis vingt, trente ans, se succèdent les « scandales » et affaires douteuses en matière de gestion publique: celui des commandites, l’affaire Airbus et autres «Shawinigate» sans compter la gestion douteuse et le copinage de mauvais aloi dans les hôtels de ville de nos grands centres… La déliquescence de notre démocratie a commencé il y a belle lurette.

Les citoyens que nous sommes s’incrustent depuis longtemps dans ce qui est parfois identifié comme du cynisme face à la chose publique, qui n’est rien d’autre, au fond, que l’habitude d’être soumis à un pouvoir médiocre. Il s’agit là de la première explication que donne La Boétie de la durabilité de notre servitude volontaire (§33 à 44, pp.28-32) [2]. Nous avons accepté depuis trop longtemps que le devoir d’État soit sacrifié sur l’autel de l’affairisme.

Bien pire, cette acceptation nous conduit à la mollesse, explique La Boétie – c’est là la deuxième raison qu’il avance à la durabilité de la servitude volontaire (§51 à 66, pp.34-39). Au confort et à l’indifférence nous avons ajouté, comme peuple, la lâcheté et le repli sur soi. Car, comme le remarque Gérald Allard dans son commentaire au Discours (p.77), « Dans une armée de gens asservis, on ne lutte que pour soi, on ne lutte pas pour ce plus que soi auquel pourtant on participe. » Avec le 20e siècle nous avons enterré l’importance de notre implication dans la Cité et avons accepté aveuglément de nous soumettre à l’instrumentalisation du politique au profit d’une simple gestion administrative des choses de l’État et de l’économie.

Mais à cette lâche habitude de la soumission s’ajoute une mécanique bien plus diabolique. Nous acceptons la servitude du pouvoir médiocre parce que d’innombrables courtisans le conservent en place. Des courtisans dont nous ne sommes tous que très peu éloignés, car nombre d’entre nous sommes motivés par la cupidité qui permet à cette médiocrité de continuer à guider le pouvoir politique et économique. C’est la troisième et dernière cause de la pérennité de notre servitude volontaire, selon La Boétie (§72 à 81, pp.40-43).

La vacuité démocratique et l’évacuation de toute morale de la chose publique que nous vivons repose donc essentiellement sur le copinage et le bénéfice à la petite semaine dont nous sommes tous coupables, de près ou de loin. Notre volonté de soumission réside dans la lâcheté de notre habitude à accepter que notre vie publique soit asservie à des intérêts privés, à avoir démissionné de l’engagement envers ce qui nous dépasse et devrait nous servir, non l’inverse.

Nourrirons-nous à nouveau le désir de retrouver l’essence même de la participation à la Cité, cette « communion de nos volontés par la communication et l’échange de nos pensées, » joliment décrite par La Boétie (§23, p. 24)? Les nombreux mouvements de réflexion politique qui éclosent ça et là depuis les derniers mois en seront-ils porteurs? Il est trop tôt pour le dire, mais je nous le souhaite profondément. Car la déliquescence de la démocratie, dans notre société comme ailleurs en Occident, ne présage rien d’autre que la perpétuation d’une servitude volontaire qui ne sert en rien ni le bien public, ni l’épanouissement de chacun de nos concitoyens et ne fera qu’accentuer la dangereuse distance éloignant le peuple de ses élites dirigeantes. Des plaies que nous acceptons lâchement dans la mollesse de notre volonté de soumission.

Notes

1. La Boétie (1576), §3, p.18: « je voudrais seulement comprendre comment il peut se faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran qui est seul, qui n’a d’autre puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’ a le pouvoir de leur nuire que lorsqu’ils veulent l’endurer, qui ne saurait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux souffrir plutôt que de le contredire. »

NB: l’édition utilisée ici préparée par Gérald Allard a l’avantage de découper intelligemment le texte du Discours en 97 sections; ce sont à elles que nous faisons référence en sus de la pagination.

2. « Ainsi nous pouvons dire que toutes les choses auxquelles l’éducation de l’homme l’accoutume lui paraissent naturelles. (…) Ainsi, la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume. » (§44, p.32)

Références

La Boétie, Étienne de (1576✝), Discours de la servitude volontaire, modernisation, présentation et commentaire de Gérald Allard, Sainte-Foy: Le Griffon d’argile, 1985; une autre version est également disponible en ligne sur Wikisource.

Ouimet, Michèle (2011), « À quand le ménage? » La Presse, 16 septembre 2011.

Sanfaçon, Jean-Robert (2011), « Éthique d’affaires – Les escrocs respectables » Le Devoir, 17 septembre 2011.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 6

  • 6 octobre 2012 · 07h49 Hervé Fischer

    Excellent rappel dune actualité brûlante (l’époque Charest). Espérons que le réveil québécois va durer.
    Hervé Fischer

  • 6 octobre 2012 · 13h35 Réjean Patry

    Qui est le plus à blâmer: PKP, Martineau, le camelot ou mononc’ Roger qui consomme la merde au final ?

    Comment vomir l’un sans mépriser l’autre ?

    Même à gauche, l’époque semble en appeler au repli sur soi, à l’individualisme.

    Who kill Davey Moore ?

  • 7 octobre 2012 · 07h22 Claude Perrier

    Intéressante hypothèse visant à expliquer, dans une certaine mesure tout au moins, pourquoi ce qui nous sert souvent si peu ou si mal – allant même parfois à nous desservir ou à nous nuire en occasionnant des dommages irréparables dans le pire des cas – continuerait malgré tout à avoir préséance sur le bon sens qui voudrait pourtant que l’on penche plutôt pour ce qui devrait nécessairement toujours favoriser nos meilleurs intérêts.

    Si je comprends quelque peu le postulat que vous soumettez donc à notre appréciation, Monsieur Marcil, le fond du problème résiderait dans notre acceptation volontaire de ce qui va néanmoins à l’encontre même de notre mieux-être. À croire que nous serions trop paresseux pour prendre la peine de veiller à ce qui nous concerne de si près, ou à l’extrême que nous serions atteints d’un certain masochisme…

    Ce serait ainsi volontairement que nous prendrions constamment la direction qui rendra plus ardu notre parcours à chaque fois que, arrivés à un carrefour, nous aurons à faire un choix de direction pour la continuation de notre voyage.

    Pareille hypothèse – pour fascinante qu’elle puisse être – me semble toutefois devoir reculer à la considération de certains facteurs dont on ne saurait ignorer l’importance.

    Lesquels?

    Prenons tout d’abord cette idée de «volonté». Un concept à propos duquel Le Petit Robert donne cette définition: «Faculté de vouloir (…) en pleine connaissance de cause et après réflexion». Or, je ne crois aucunement que qui que ce soit veuille de la sorte sciemment empirer sa situation. Bien au contraire, ajouterais-je même.

    Ce qui nous mène dès lors, pour plus justement saisir le pourquoi de mauvais choix, à tenir compte des émotions. Très généralement, nous réagissons par émotivité. Nous sommes régulièrement vulnérables à tout discours capable de nous charmer. Car, loin de rechercher notre propre malheur, nous espérons continuellement améliorer notre sort.

    Politiciens, publicitaires et autres savent fort bien que là se trouve notre talon d’Achille.

    Nous promettre mers et mondes, une vie meilleure, peu importe que les promesses faites soient chimériques (ou carrément toxiques pour notre mieux-être si elles devaient effectivement être réalisées) ne fait aucunement le poids face à la capacité de persuasion que nous serons assurément gagnants en achetant leur programme ou leur savon.

    Je pourrais en rajouter, mais tout ceci s’avère déjà long.

    En conclusion donc, je suis pour ma part d’avis que nous visons toujours instinctivement à aller du côté qui nous paraît le plus agréable. Que ce côté soit en fait nocif et contre nos intérêts réels n’a aucune pertinence du moment que nous ne percevons pas cette conséquence, au contraire convaincus qu’il s’agit vraiment d’une bonne affaire pour nous.

    Et voilà où loge notre «volonté»: dans notre désir de nous sentir mieux.

  • 10 octobre 2012 · 13h39 alain a

    Bonne chronique Ianick. J’ajouterais, très humblement, aux réflexions de La Boétie deux données nouvelles : les médias de masse et un mythe apparu avec l’Occident : la possibilité pour quiconque de s’enrichir. Peut-être que La Révolution française a vu les rois de France monter à la guillotine parce que la population, n’étant pas de sang royal, a fini par comprendre qu’elle n’accèderait jamais à ce niveau de richesse. Ici, l’Amérique vous fait miroiter la possibilité de nous enrichir peu importe la classe à laquelle nous appartenons. C’est même un droit inscrit dans la constitution Américaine. C’est un mythe très mobilisateur, j’en conviens, mais on sait très bien que l’immensité des richesses mondiales est déjà possédée par une poignée d’individus qui n’entend pas la partager.
    Comme dit M. Perrier, oui, nous voulons améliorer notre sort, mais plus que tout, nous entretenons le mythe de la richesse même au prix de la corruption. Vous ne trouvez pas ça curieux que les pauvres gens soient tant en admiration devant les riches, les stars, les vedettes de tv ? Au mythe j’ajoute la puissance des médias de masse transformés en outils de propagande qui nous invitent à réussir notre vie en satisfaisant tous nos moindres désirs.

  • 15 octobre 2012 · 19h35 Danielle Turcotte

    Je pense que les plus vieux ont une certaine chance à cause de la religion qui a façonné un sens moral. Une fois enlevés les inutiles commandements de l’Église, il reste l’essence de la religion qui invite à aimer son prochain comme soi-même, qui dit de ne pas faire à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse.
    Aujourd’hui, ces recommandations ne se retrouvent pas dans les livres d’école. Il n’y a même plus de leçons de savoir-vivre. Ce serait l’affaire des parents. Sauf qu’ils sont très occupés à gagner assez d’argent pour payer les dépenses qui se font de plus en plus lourdes. L’école ne devrait-elle pas revenir à une éducation où le sens éthique serait au centre de ses préoccupations ?

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