Ton burn-out t’appartient

15 octobre 2012 13h41 · Ianik Marcil

On apprend dans La Presse de ce matin que le burn-out est « le ‘fléau de l’heure’ pour les entreprises » – un problème croissant, année après année.

Pauvres entreprises.

Nous lisons:

Florent Francoeur, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, confirme la tendance. «Il y a 15 ans, 30% des absences étaient liées à la maladie mentale, note le PDG. Aujourd’hui, le pourcentage se situe entre 50% et 60%. La maladie mentale est le fléau de l’heure pour les organisations en Amérique du Nord. Leur budget médicament augmente de 10% par an. Par ailleurs, les antidépresseurs sont la deuxième catégorie de médicaments la plus vendue au Québec.

Pauvres entreprises.

La faute à quoi ? Un expert l’a découvert: « les exigences de la vie professionnelle sont de plus en plus fortes et qu’elles mettent les salariés sous pression. » Spécifiquement: « Les nouvelles technologies de l’information, le chômage de masse qui dure, de nouvelles organisations du travail aggravées par l’exigence de rentabilité, des objectifs de moins en moins réalistes et une gouvernance non-respectueuse de l’humain. »

Pauvres entreprises.

Euh attendez deux secondes monsieur l’expert. Vous êtes en train de me dire que c’est l’entreprise qui est responsable de son « principal fléau »?

Pauvres entreprises.

J’ai comme l’impression qu’on se trompe un tantinet dans la formulation. Le burn-out est le « principal fléau » du travailleur, peut-être?

Cette personnalisation et cette psychologisation du problème participe d’une logique d’abêtissement du travailleur. Sournoisement, on n’a jamais autant parlé dans les écoles de management de valeurs, d’épanouissement ou de bien-être personnels – alors qu’on désigne les travailleurs par le vocable de « ressources humaines » ou de « capital humain. »

Le vocabulaire n’est jamais innocent.

J’ai déjà fait sursauter en bloc tous les membres d’un conseil d’administration prestigieux en leur interdisant d’utiliser le terme « ressources humaines » en ma présence. Quoi? Il y a les ressources matérielles, les ressources informatiques et les ressources humaines? Une ressource parmi les autres?

Là réside ma grogne. Lorsqu’un ordinateur ne fonctionne plus, on appelle le service des ressources informatiques, pour le réparer. Lorsqu’un travailleur ne fonctionne plus dans son emploi, on appelle le service des ressources humaines, pour le réparer.

Le burn-out représente un défaut de fonctionnement du travailleur, qu’on doit donc corriger. On est donc en « arrêt de travail » pendant un moment, comme l’ordinateur repose entre les mains des techniciens, le temps de le réparer. Lorsque le travailleur ne fonctionne plus, on le répare à coup de petites pilules.

Bien évidemment, les problèmes grandissants de santé mentale en général et de dépression en particulier sont caractéristiques de notre monde contemporain, comme le souligne notre expert en « ressources humaines » – pression à la performance, envahissement des technologies dans le milieu de travail, etc. Des problèmes de l’entreprise, donc, pas du travailleur qui en paye le prix.

Quand j’ai commencé à étudier en économie il y a plus de 20 ans, il y avait un cahier « Économie » dans La Presse dans lequel on trouvait une page quasi quotidienne qui s’intitulait « Le monde du travail. » Aujourd’hui dans le même journal, ce cahier s’appelle « Affaires » et cette page n’existe plus – elle a été remplacée par une page de consommation, qui s’intitule « Style. »

CQFD.

Exit le travailleur. On évacue la noblesse et la souveraineté du travail humain au profit de l’idéalisation du consommateur (moteur de l’économie contemporaine) et de l’efficacité instrumentale de la « ressource humaine. »

On psychologise le problème – travailleur, tu ne fonctionnes plus très bien, on va te réparer – en oubliant de questionner les causes de sa détresse.

Les écoles de management sont pavées de bonnes intentions, c’est bien connu. Beaucoup de dirigeants d’entreprises et d’entrepreneurs embrassent un humanisme réel et authentique, je n’en disconviens absolument pas – il y en a d’ailleurs beaucoup plus que ce que l’on pourrait croire. Mais cette psychologisation, on la fait fonctionner dans les deux sens: on multiplie les formations et séminaires offerts aux dirigeants pour leur apprendre à gérer le stress de leurs « ressources humaines. » Et ceux-ci ne sont jamais amenés à réfléchir sur les causes profondes de leur désarroi ni de leur désespoir.

Au final, ces gestionnaires prépareront des petits rapports sur l’ampleur du « principal fléau » qui affecte leur entreprise. Les actionnaires, aux abois, s’inquiéteront de la hausse constante des coûts associés à ce fléau. Le travailleur, quant à lui, est ramené à son humaine condition et s’effondrera sous le poids de son malheur à lui. Qui n’appartient à personne d’autre qu’à lui-même.

Pauvres entreprises.

 

 

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 7

  • 15 octobre 2012 · 19h17 Danielle Turcotte

    J’ajouterai à la liste des motifs énumérés dans le texte ci-haut, la stagnation des salaires pour un grand nombre de travailleurs. Il y a une quinzaine d’années, il était possible, avec un 12 $ l’heure de vivre seul en appartement. Maintenant, est-ce encore possible ? Aujourd’hui, il faudrait que ces personnes vivent en commune pour pouvoir arriver dans les strictes dépenses nécessaires à la survie.

    Nous savons d’où vient le problème : il est si facile pour les grandes entreprises de s’installer là où la main d’oeuvre est bon marché. En même temps, elles attendent beaucoup du consommateur qui malgré ces salaires qui stagnent devrait continuer à dépenser. La limite est très proche d’être atteinte ; le point de bascule qui provoquera un ralentissement grave de l’économie est à notre porte. Ces entreprises qui ont la certitude qu’il restera toujours assez de consommateurs malgré les mises à pied et les salaires à temps partiel vont frapper un mur. Je ne m’en réjouis pas puisque nous paierons tous ces abus des « ressources humaines » qui sautent une coche de plus en plus en grand nombre.

    • 15 octobre 2012 · 19h38 Marie

      Tout à fait. Un phénomène ici très bien résumé:

      http://www.monde-diplomatique.fr/2011/07/BIHR/20785

      « Mais le financement simultané de la croissance des profits et des salaires n’est plus assuré à la fin des années 1970, sous l’effet, entre autres, d’un ralentissement des gains de productivité. Le capital doit alors faire évoluer le partage de la valeur ajoutée en sa faveur, au détriment des salaires (directs et indirects). C’est le sens de l’austérité qui procède de la désindexation des salaires sur la productivité, du démantèlement de la protection sociale et de l’exacerbation de la concurrence entre employés sur le plan national et international. Libéralisation et déréglementation ont déséquilibré, par la montée du chômage, le rapport de forces au profit du capital.

      Celui-ci se heurte cependant à l’obstacle qu’il a lui-même dressé : la contraction toujours plus drastique de la demande salariale »

      Pour accroitre toujours et un peu plus les profits dans un monde pourtant fini, la solution trouvée fut de s’attaquer aux salaires pour diminuer les coûts de production (délocalisations, attaques contre la protection sociale des employés…). Ce faisant, la demande s’est contracté sous l’effet de la stagnation des revenus et de la montée du chômage. Le seul remède envisagé fut le recours au crédit largement encouragé en Amérique du Nord et qui est, en outre, tout à fait à l’avantage des institutions financières frivoles des intérêts remboursés sur la dette.

      Cette situation fait peser depuis 30 ans une pression de plus en plus forte sur le salariat qui voit ses revenus stagner ou baisser, ses protections disparaitre et la stabilité de son emploi remise en cause.

      Et on s’étonne des burn out….
      Et les entreprises sont à plaindre….

  • 15 octobre 2012 · 19h29 Marie

    M. Marcil, votre texte me ramène à un film de 2007 (la question humaine) qui, sans être un chef d’oeuvre, aborde la même question que votre texte (tout comme le livre dont il est tiré).

    Il y est entre autre question du vocabulaire choisi pour désigner les travailleurs, la déshumanisation qu’il implique et les motivations la justifiants.

    Vous avez parfaitement raison de rappeler que les premières victimes de ces drames sont ceux qui les vivent. Il est affolant de constater l’accroissement des problèmes de dépressions, de burn out et d’effondrement sous le stress sans que rien ne soit fait pour en résoudre les causes.

    Compétition à tous les niveaux, pression sans fin pour une productivité toujours croissante, violentes relations de subordination au sein des entreprises, employés considérés comme de simples outils dont on peut se défaire après usage sont autant de réalités insupportables qui dénotent une vision très troublante de la part de ses organisations de l’homme, de la société et des liens qui nous unissent.

    Petit extrait du livre:
    « [Les séminaires que j'animais] étaient inspirés par cette nouvelle culture d’entreprise qui place la motivation des employés au coeur du dispositif de production. Les méthodes y usaient indifféremment du jeu de rôle, des acquis de la dynamique de groupe, voire d’anciennes techniques orientales où il s’agissait de pousser les hommes à dépasser leurs limites personnelles. Les métaphores guerrières y prenaient une grande part, nous vivions par définition dans un environnement hostile et j’avais pour tâche de réveiller chez les participants cette agressivité naturelle qui pût les rendre plus engagés, plus efficaces et donc, à terme, plus productifs. (p. 7-8) « 

  • 15 octobre 2012 · 19h52 MEveGi

    Il faut lire la deuxième partie de l’article de La Presse où justement le PDG explique que c’est un fléau + une responsabilité commune (pour l’entreprise et pour le travailleur), que de plus en plus de gestionnaires s’informent pour contrer ce problème, pour aider leurs employés… Bref, pauvres entreprises & pauvres travailleurs… Le burn-out appartient à tous et c’est déjà bien d’avancer sur le sujet, au lieu de le taire… Pour le choix éditorial du titre, effectivement, il aurait été bien d’y lire « Burn-out: le «fléau de l’heure» pour les entreprises et les travailleurs. »

  • 16 octobre 2012 · 09h21 Pierre-Yves McSween

    Un autre angle, c’est que l’école parle de « possibilités », de « dépassement », de « Carrières enrichissantes »…. Personne ne prépare les jeunes à la réalité que représente le fait d’être déçu. Puis viennent les obligations financières qui font en sorte que le travailleur se sent prisonnier d’un environnement qui ne lui convient peut-être pas….

  • 16 octobre 2012 · 11h42 alain a

    En effet « … travailleur, tu ne fonctionnes plus très bien, on va te réparer »

    Voilà exactement la forme que prend les troubles fonctionnels des entreprises ou des institutions. Pour l’avoir vécu au sein d’une institution public, je peux vous dire qu’une trâlée de psy, de conseiller en réorganisation et de gestionnaire de projets qui font le dénie du trouble fonctionnel coûte extrêmement cher et ne produit aucun résultat, au contraire. Rejeter le problème sur les travailleurs, même de façon savante, ne fait qu’envenimer la situation. Pauvres unités carbones…

  • 28 octobre 2012 · 23h58 Réjean Patry

    Au début des années ’90, j’ai décidé de mener la vie simple du prolétaire. À l’époque, un des bénéfice marginal de ma situation était de pouvoir en découdre virilement et sainement avec le patronat et ses valets.

    Depuis une dizaine d’années, mes supérieurs immédiats me font plutôt pitié. Ils se font presser le citron encore plus que moi. S’ils ne partent pas en congé de maladie après quelques mois, ils quittent pour un autre emploi…

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