Les billets doux du mois d’avril

22 octobre 2012 19h31 · Ianik Marcil

Ce soir c’est une chanson d’automne / Dans la maison qui frissonne / Et je pense aux jours lointains

Que reste-t-il de notre printemps ? Six mois après la manifestation monstre du 22 avril, qu’en conservons-nous ? A-t-il transformé durablement le Québec ? A-t-on semé des germes d’une transformation politique et sociale profonde ?

Que reste-t-il de ces beaux jours ?

Ces jours du printemps étaient beaux en ce qu’ils participaient d’un idéal qui nous transcende. On a souvent reproché au mouvement étudiant et à ses suites de charrier un lyrisme et un utopisme de mauvais aloi. Pourtant, il en faut bien, du lyrisme et de l’utopisme pour bâtir l’espoir. Les jours du printemps québécois étaient radieux parce qu’ils brillaient d’espoirs et d’utopies lyriques.

Que reste-t-il des billets doux / Des mois d’avril, des rendez-vous ?

Dans ce que le printemps a légué d’héritages porteurs de cet espoir, la redécouverte de notre capacité à converser, à débattre – à investir l’espace public de la délibération politique – est probablement la plus importante. Ces manifestations familiales, nocturnes, nues, ces charivaris de casseroles, ces assemblées populaires de quartier, ces discours, ces fils de discussions interminables sur Facebook, ces billets de blogues, ces performances artistiques, ces affiches étonnantes, créatives et indignées – mille rendez-vous, mille chemins de paroles tracés les uns vers les autres.

Qu’en restera-t-il ? Le temps seul le dira. Il y est toutefois probable que d’innombrables petites interstices aient fissuré la structure de nos relations sociales et celle de notre rapports aux institutions de pouvoir et d’influence. Très tôt dans le conflit, tant le gouvernement, les universités et cégeps ou les syndicats se sont retrouvés dépassés par la souplesse et l’agilité des associations étudiantes. Puis des centaines de milliers de Québécois ont contourné les agoras traditionnelles du débat public. Il est dores et déjà impensable de recenser l’ensemble des initiatives visant à documenter les enjeux au cœur du conflit tout comme le déroulement du conflit lui-même.

À cet égard, la production de documents écrits, audio ou vidéo, souvent extraordinairement étoffés et issus d’initiatives totalement décentralisées, constitue un phénomène véritablement nouveau dans notre histoire. Les clercs traditionnels des institutions d’influence ou de pouvoir n’ont réussi à avoir pratiquement aucune prise sur cette réalité. Encore plus remarquable, il n’y a pas eu de véritables « nouveaux clercs » en puissance qui ont émergés au cours de la crise, ni du côté des associations étudiantes – qui, outre la CLASSE, possèdent pourtant des structures hiérarchiques traditionnelles – ni au sein d’aucun autre groupe d’influence. Cette montée de nouveaux maîtres à penser, « leaders d’opinions » et personnages emblématiques caractérisent généralement les grands mouvements de transformation sociale – ce qui ne fut pas le cas de notre printemps.

Nous observions donc un grand nombre d’initiatives, tant en termes de création artistique, de documentation, de production argumentaire que d’espaces de débats extrêmement fragmentés et décentralisés. D’innombrables rendez-vous qui sans ébranler l’ensemble de la structure des relations sociales les ont fissurées de toutes part. Fissures, interstices, qui pourraient, à terme, transformer profondément l’édifice à force de l’investir et de le fragiliser.

(…) rêves mouvants / Que reste-t-il de tout cela ? / Dites-le-moi

Non seulement cette fluidité, cet éclatement et cette décentralisation marquent la morphologie du printemps québécois, mais également ses revendications – sa substance, donc.

Hormis l’enjeu initial de la crise – la hausse des frais de scolarité – les revendications portées par les manifestations, les assemblées populaires et l’ensemble des nouvelles politisations dans ces espaces de discussion inédits couvraient un très large spectre. De la contestation de l’exploitation des ressources naturelles à la refonte des institutions démocratiques en passant par l’attitude des politiciens, elles ont cependant été traversées par un attribut commun : la remise en cause, parfois radicale, des institutions, du rôle des acteurs traditionnels et de nombre de liens sociaux et politiques classiques.

La diversité foisonnante et contradictoire de ces rêves mouvants du printemps québécois ne relève pas de l’anecdote : au contraire, elle se conjugue parfaitement avec la complexification de nos sociétés et de ses enjeux. À cette complexification – qui favorise l’éclatement des vecteurs traditionnels de politisation (les partis, par exemple) – s’ajoute la désacralisation des élites traditionnelles. Résultat : un déplacement majeur du centre de gravité des émetteurs légitimes de l’opinion. Les clercs traditionnels ont perdu le monopole de la capacité à façonner les grandes solutions à nos problèmes.

Au final, le portrait est bigarré : problèmes multipliés, atomisés et éclatés ; adhésions individuelles aux opinions et aux solutions proposées à ces problèmes tout aussi éclatées. En ce sens, les multiples courants de préoccupations et d’opinions ayant traversé la mouvance du printemps québécois sont cohérents avec l’évolution globale de notre société.

Que reste-t-il de tout cela ? / Dites-le-moi / Un petit village, un vieux clocher / Un paysage si bien caché

Il faudra bien évidemment attendre les prochaines années avant de pouvoir véritablement mesurer l’impact du mouvement social sur la société québécoise. Reste qu’à mon sens la multiplication des « interstices » dans l’édifice social et politique, par la multiplicité de ses modes d’intervention et de celui des enjeux de fond, constituent un potentiel de changement profond dont nous avons hérité du printemps québécois. Ces phénomènes ne traversent bien évidemment pas l’ensemble de notre société – leur facteur de succès sera fonction de notre capacité à maintenir une masse critique suffisamment grande d’actions et de réflexions pour que l’héritage du mouvement social perdure et transforme durablement notre vie commune.

 

NB : les citations en exergue sont tirées de la chanson « Que reste-t-il de nos amours ? » de Charles Trenet.

PS : cette notion de changement par « interstices » s’inspire de Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias (Londres, Verso, 2010).

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