La peur de la foule solitaire

31 octobre 2012 7h59 · Ianik Marcil

À l’Halloween les enfants jouent à avoir peur. En fait ils jouent avec leur peur, pour apprivoiser un sentiment qu’ils connaissent bien mais dont ils ignorent l’origine. Ignorer quel terrible monstre ou quel zombie terrifiant se cachera derrière une porte mais comprendre, en même temps, qu’il s’agit d’un code, d’une mascarade, constitue l’une des multiples étapes de l’enfance qui se construit.

L’ignorance et l’incertitude que vit l’enfant face à ce qu’il trouvera derrière les décors macabres de l’Halloween demeurent, pour nous tous, les deux causes profondes de nos peurs.

Ça n’est pas pour rien qu’il existe littéralement une « industrie de la peur. » On utilise l’ignorance du consommateur et l’incertitude face à laquelle il se trouve pour lui vendre des produits d’assurance ou d’épargne. De la même manière, les entreprises comme les organisations publiques sont bombardées de produits et services visant à atténuer ou à maîtriser les risques qui les guettent.

Cette « industrie » est basée sur une rhétorique, voire une idéologie – c’est le marketing de la peur, en quelque sorte. Mais la peur est un outil du pouvoir au sens large depuis la nuit des temps. Machiavel a bien démontré comment elle pouvait être une arme politique de soumission. À sa suite, Hobbes avançait que l’État politique protégeait ses citoyens contre la peur constitutive de l’état de nature (dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme »).

La logique du pouvoir de la peur fonde également les structures des relations économiques. Il ne s’agit pas uniquement de rhétorique mais de la dynamique même du fonctionnement de nos économies. Les relations économiques étant également des relations de pouvoir, elles intègrent ainsi la peur dans leur dynamique.

L’évolution du capitalisme se nourrit d’une « pulsion de mort » qui le pousse à détruire et à s’auto-détruire, ce qui le pousse à une logique de croissance (sans croissance, pas de capitalisme, c’est donc la mort). [1] Cette pulsion de mort qui traverse nos relations économiques se nourrit de la peur intrinsèque qu’elle charrie.

À l’instar de la peur enfantine face aux montres et aux zombies, la peur économique se fonde à la fois sur l’inconnu et l’ignorance. Or, ces éléments sont à la base même de nos relations économiques. Si nous évoluions dans un monde à 100% certain, munis d’une connaissance parfaite, il n’y aurait plus aucune relation économique possible : nous serions de parfaits petits robots.

Ainsi, les relations de pouvoir économique se basent sur cette peur : par exemple, vous ne quitterez pas un emploi qui vous satisfait moyennement parce que vous avez peur de ne pas en trouver un autre. Inversement, certaines entreprises jouent sur la peur (de la délocalisation ou de la concurrence étrangère, par ex.) pour imposer des conditions de travail à leurs employés.

Mais plus fondamentalement, la complexité croissante du monde économique accentue à la fois l’incertitude – par la multiplication des risques – et notre ignorance, notre mauvaise maîtrise de l’information. Conséquence : malgré le « progrès » que nous avons connu depuis les débuts du capitalisme, nous n’avons jamais vécu dans un monde aussi incertain et terrifiant.

Nous nous soumettons à cette peur, à cette anxiété. Tocqueville a bien montré que cette soumission repose sur le désarroi de la « foule solitaire » – dans les sociétés démocratiques, la peur vient d’en bas, nul besoin d’un tyran. La peur de la foule solitaire nous force à nous assujettir au pouvoir. À l’angoisse liée à l’incertitude et à l’inconnu, nous préférons nous soumettre aux dictats de la croissance économique, de la performance, des gains de productivités, de l’enrichissement et d’une carrière – aux oukases de l’idéologie de marché.

Entre deux maux, nous choisissons le moindre. La sujétion plutôt que la peur.

Puisque la peur est nourrie par l’incertitude et l’ignorance, pour diminuer la première il faut contenir et atténuer les secondes. Pour reprendre les mots du discours d’investiture de Roosevelt en 1933, au cœur de la pire crise que le capitalisme n’ait alors connu, la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même.

Réduire l’incertitude n’est pas à la portée facile de nos actions individuelles, mais elle est néanmoins possible, ne serait-ce qu’en des liens de solidarité qui dépassent les rapports marchands.

En revanche, réduire notre ignorance est à portée de main. Il n’en tient qu’à nous de mieux nous informer, de mieux comprendre les ressorts de l’économie dans laquelle nous vivons. Nous devons, comme nous l’avons fait dans notre enfance, démystifier et démythifier les relations de pouvoir économique auxquelles nous nous soumettons pour espérer nous en libérer un jour.

 

[1] Voir à ce sujet  Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Paris, Albin Michel, 2009.

N.B.: Ce texte a été préparé en vue d’une entrevue que j’ai donnée samedi dernier à l’émission « Le grain de sable » sur les ondes de CKRL. On peut entendre l’émission sur son site web.

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