Fermer les lumières de la ville

2 novembre 2012 10h16 · Ianik Marcil

Il y a 30 ans aujourd’hui, le 2 novembre 1982, la compagnie Iron Ore fermait sa mine de Schefferville.

La fermeture de la mine signait l’arrêt de mort de la ville. Ce sont plus de 4000 personnes qui ont quitté la ville, ne laissant sur place quelques centaines de membre de la communauté innue de la réserve de Matimekosh, enclavée dans la ville.

Une très belle chanson de Michel Rivard, « Schefferville, le dernier train, » raconte la fermeture:

Il n’y a plus rien au Roxy
Depuis quelques mois
Y’a de la neige dans la porte
Du vieux cinéma
Dans la rue un chien jappe
Et se prend pour un loup
La nuit tombe sur la ville
Qui m’a donné le jour

La fermeture d’une ville est une décision d’affaire. En l’occurence, en pleine crise économique suivant le choc pétrolier de 1979, la mine de Schefferville n’était plus rentable, suite à la chute de la valeur de l’acier.

Bien sûr, il ne s’agit pas que d’une décision d’affaire. Lorsque le président de l’Iron Ore, Brian Mulroney, qui allait devenir premier ministre plus tard, décide de cesser l’exploitation de cette mine, il provoque la destruction d’une communauté.

Cette ville comptait, outre le cinéma dont Rivard parle, des banques, des restaurants, des épiceries, des boutiques variées, des services publics – aréna, centre de loisirs, hôpital, et ainsi de suite. Une communauté, des relations sociales, des liens humains, des rêves d’un futur meilleur détruits par la marche violente de la crise économique.

En novembre passé
Ils ont fermé la mine
J’ai vu pleurer mon père
Sur la table de cuisine

C’était pas tant de perdre
Une job assurée
Que de voir s’évanouir le rêve
De trente années

Une mine, ou quelque entreprise que ce soit, ne sont jamais qu’une mine ou une entreprise. Elle s’inscrit dans un écosystème économique, social et culturel. Elle contribue à le façonner, également. A fortiori lorsqu’il s’agit d’une « company town » comme Schefferville.

Favoriser sa création et son épanouissement dans une logique de développement économique doit – devrait – s’accompagner d’un plan de pérennité de la communauté que l’on crée ainsi. Une exploitation minière n’est pas un camp de bucherons où les hommes se rendent pendant trois mois pour ensuite rentrer chez eux. À partir du moment où des dizaines d’emplois sont créés dans les commerces de proximité, où des liens d’amitiés se tissent, où des amours fleurissent et où des enfants y naissent, nous avons la responsabilité collective de prévoir ce qu’il adviendra de cette communauté le jour de la fermeture de cette mine, dès le moment où l’on accorde le droit de l’exploiter.

Car, par définition, la mine fermera un jour, crise économique ou pas. La source du minerais finira par se tarir.

Depuis le début de la promotion du « Plan Nord » je hurle (dans le désert, semble-t-il) à qui veut bien m’écouter qu’on dort au gaz. Que le développement proposé de la douzaine d’exploitations minières majeures visées par le Plan Nord n’accorde aucune place à la mise en place de l’écosystème économique et social autour de ces mines. Les débats entourant ce soi-disant plan de développement économique – qui n’est à mes yeux pas grand chose d’autre qu’un enfumage marketing sophistiqué – se limitent pour l’essentiel aux taux de redevances que les compagnies minières paieront au gouvernement du Québec. Aucune réflexion sur les entreprises, les innovations techniques et scientifiques ou les retombées sociales et culturelles qui pourraient naître autour de ces projets d’envergure. Aucune. Uniquement un réflexe de colonisés économiques qui ne se croient pas en mesure de négocier autre chose qu’un pourboire à quémander à ces entreprises.

Schefferville a été créée grâce à Duplessis – c’est d’ailleurs dans cette ville qu’il est mort. Pour lui, le développement économique du Québec passait avant tout par l’exploitation des ressources naturelles, notamment du Nord. Et le seul moyen d’en profiter qu’il envisageait était de vendre le droit de le faire à des entreprises étrangères.

Le Plan Nord du gouvernement Charest ne propose pas grand chose de plus, au final. Lorsque la nouvelle première ministre annonce que le Plan Nord devient « le Nord pour tous » – on nage encore en plein marketing aveugle au potentiel formidable de développement économique de cette richesse.

Laissons la chance à la coureuse, bien entendu, et accordons-lui le droit de réserver stratégiquement ses munitions pour plus tard. Cependant, lorsque la seule vision que Pauline Marois met de l’avant dans son discours inaugural est que « le ‘formidable potentiel de création de richesse’ nordique passera par une hausse des redevances minières » il y a de quoi s’inquiéter.

Je suis en faveur de l’exploitation de nos richesses minières. À trois conditions: (1) qu’elle soit faite dans le respect le plus exigeant de l’environnement, (2) qu’elle intègre complètement la participation réelle des premières nations de ces territoires et (3) qu’on s’assure de développer un écosystème industriel autour de ces mines, ne serait-ce qu’en tissant des liens avec la filière métallique existante sur l’ensemble du territoire québécois.

Cela implique, en bout de piste, de penser la création de ces nouvelles communautés dans la durée, la diversité économique et le respect des relations humaines qui les constitueront.

Que leur vie ne rime pas avec la chanson de Michel Rivard:

C’est pas moi qui peut changer
Le cours de la vie
Si y’a personne qui reste
J’vas partir moi aussi

Mais c’est moi qui veut fermer
Les lumières de la ville
Lorsque le dernier train
Partira pour Sept-Îles

 

NB: La chanson de Michel Rivard a été composée pour le film Le dernier glacier de Roger Frappier et Jacques Leduc, produit par l’Office national du film du Canada, sur la fermeture de Schefferville. Un beau film malheureusement méconnu.

 

 

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 3

  • 3 novembre 2012 · 01h29 fernet_g

    Excellent texte, je suis d’accord le développement du Grand Nord ne doit pas se limiter à une perception de redevances, une planification globale de développement autour de l’activité minière et un « plan de pérennité » sont requis.

    Toutefois il faut bien admettre que dans certains cas comme Shefferville, l’écosystème industriel qui s’est développé à proximité ne pourra survivre à la fermeture de la mine. La richesse ne se crée pas de rien.

    Le plan de pérennité se doit donc de d’inclure aussi un plan de fermeture, de décroissance et de relocalisation. Je me demande s’il existe de tels modèles de développement à travers le monde.

    • 5 novembre 2012 · 08h03 Ianik Marcil

      Effectivement, un plan de fermeture bien élaboré peut faire partie d’une stratégie de développement. Il existe certains modèles notamment en Europe (fermeture de mines de charbon) qui sont difficilement transposable à l’identique (pour des raisons de densité démographique – on n’a pas eu à déménager les familles).

      Dans le cas de Schefferville, cependant, il était effectivement trop tard à la fin des années 1980. Mais si dès les années 1960 on avait intégré le développement de cette mine avec les autres exploitations à proximité (celle de Gagnon, par ex., qui a fermé trois ans plus tard), il aurait été possible de faire diminuer graduellement le poids économique de la mine dans l’économie régionale et d’augmenter graduellement la vitalité d’autres secteurs, notamment manufacturier, autour de centres de recherches privés et publics, de tabler sur le port de Sept-Îles, etc.

      Évidemment, c’est tout sauf simple à réaliser, et il ne faut pas tomber dans une planification à la soviétique totalement artificiel et irréaliste puisqu’il se place sur des décennies. Mais il me semble possible que la région se dote des conditions favorables à son développement à plus long terme, en se détachant graduellement de la production économique strictement ancrée dans l’exploitation du minerais.

  • 5 novembre 2012 · 21h22 BG

    Il aura tout de même fallu à l’Abitibi des années 30, 40 et 50, un plan gouvernemental de colonisation pour vraiment y créer ce type d’appartenance qui fait qu’on dit sienne une terre qu’on a domptée puis de laquelle on a tiré de quoi vivre. En cycle minier bas, l’Abitibi survit, en cycle haut, l’Abitibi croit économiquement. Pour le Nord, les politiques corporatives de fly in-fly out ne datent pas d’aujourd’hui. La Baie James et ses immenses camps puis Eastmain et son immense camps et ensuite, la Rupert et son immense camps. Si Lebel-sur-Quévillon (la porte du territoire du Plan Nord) survit, c’est grâce à une usine. Il est probablement illusoire de penser que dans un avenir rapproché, nous développerons convenablement le Nord. Pour ce faire il faut des gens qui aiment la terre qu’ils habitent. Il en existe, bien sûr, mais si peu et si dispersés. Il en faudrait d’autres. Or, le Nord de ce plan est immense. Ceux qui le connaissent vraiment sont ceux qui ont les ressources financières pour l’exploiter, pas vraiment pour l’habiter.

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