La danse macabre des travailleurs

18 novembre 2012 12h36 · Ianik Marcil

 

Messieurs les ministres de l’Économie et des Finances,

Chers confrères économistes au Fraser Institute, à l’Institut économique de Montréal, à la Fédération des chambres de commerce et d’ailleurs,

J’ai lu, récemment, que vous estimez, et je cite, « qu’au Québec présentement, compte tenu des forces inéluctables de la mondialisation et de la mobilité internationale du capital, nous devons augmenter drastiquement la productivité des travailleurs afin de les rendre plus compétitif pour faire face aux défis de la croissance technologique et du déficit d’innovation dont nous sommes coupables. »

Ce qui me rappelle cette grande parole de sagesse : « Dives et pauper obviaverunt sibi utriusque operator est Dominus. » [1]

Messieurs les ministres de l’Économie et des Finances, chers confrères, vous avez deux choses en commun avec les curés d’un temps (pas si) ancien :

a) vous utilisez un langage que personne ne comprend ;

b) vous croyez détenir la vérité et nous l’imposer.

Messieurs les ministres de l’Économie et des Finances, chers confrères, je vous annonce que ce temps est révolu.

Nous vous avons désormais à l’œil.

L’information circule rapidement et aisément, de nos jours. Cela déboulonne les clercs de leur piédestal.

Mais je soupçonne une chose : messieurs les ministres de l’Économie et des Finances, chers confrères, je crois que vous ânonnez les mêmes vérités qui vous sont dictées par le FMI ou la Banque mondiale comme les curés de jadis répétaient bêtement les dictats du Vatican.

Je me doute aussi, qu’à l’instar de nombre de curés du passé vous ne comprenez pas vraiment ce que vous racontez. En tout cas, vous n’avez pas idée de ce que le peuple en comprend, lui.

Alors, j’ai une petite suggestion pour vous, messieurs les ministres de l’Économie et des Finances et chers confrères.

Vous devez être en mesure d’expliquer vos analyses et vos décisions en matière d’économie à un enfant de 8 ans. Sinon, vous aurez démontré que vous n’y comprenez rien.

Tiens. Je vais vous aider.

Quand j’étais enfant, mon livre préféré s’intitulait Que font les gens toute la journée ?

À la première page, on y voit l’illustration d’un petit village, Belleville. On peut y lire : « Voici Belleville. On y vit très bien, merci ! »

Autour de la place publique, les habitants de Belleville s’affairent. Le boulanger, le tailleur, le forgeron, le facteur, l’épicier – tous interagissent ensemble.

Mais que font tous ces gens toute la journée ?

La réponse m’était donnée dès la deuxième page, écrite en lettres énormes : ILS TRAVAILLENT !

Et, ainsi, tout au long du livre, j’ai appris que les gens, toute la journée travaillent et ont des relations les uns avec les autres grâce à ce travail.

Messieurs les ministres de l’Économie et des Finances et chers confrères, vous devriez tirer des leçons de ce livre d’enfant.

Vous devriez, tous les matins du monde, vous réveiller en pensant à ces gens qui travaillent. À ceux qui n’ont pas cette chance, tout autant.

À vos concitoyens qui errent dans la vie tant bien que mal.

Vous devriez, à l’heure de pointe du matin, vous poster au métro Square Victoria. Il y a là un long, très long corridor qui débouche sur la rue Saint-Jacques. Il monte en pente douce, très lentement.

Je passais par là tous les matins, pendant des années. Parfois, je m’arrêtais. Je regardais mes semblables emprunter ce corridor. Une foule immense qui marche lentement vers son travail quotidien. J’appelais ça la « danse macabre des travailleurs. »

Ce travail qui devrait l’animer, l’enchanter, lui rappeler qu’il et qu’elle fait partie d’une grande famille collective. Lui rappeler qu’elle et qu’il travaille pour le bien de tous.

Pourtant, je te regardais, toi qui marchait lentement dans ce long corridor. Le dos un peu vouté. La tête basse et la confiance lasse.

Tu me rappelais Metropolis de Fritz Lang.

Monsieur le ministre de l’Économie et des Finances, chers confrères – tiens je vais te tutoyer.

Tu te souviens des suicides des gars de la Gaspesia ? Tu te souviens des pleurs de Julie, qu’a perdu sa job, encore ? Tu te souviens de Pierre qui est sur le B.S. depuis trop longtemps ? Tu te souviens de Catherine et Paul qui dorment mal et font des cauchemars parce qu’ils s’arrachent la vie à travailler comme des cochons sans un mot d’appréciation ?

Monsieur le ministre de l’Économie et des Finances et chers confrères, nous ne vivons pas dans mon livre d’enfant. Nous vivons dans un monde où tu as oublié la noblesse et la souveraineté du travail humain.

Je t’ai à l’œil. Parce que si tu ne te lèves pas tous les matins en y pensant, moi je vais te le rappeler. Je vais te rappeler que tu dois tout à Julie, Pierre, Catherine et Paul.

Tu leur dois ton bonheur comme les bébelles que tu vas échanger à Noël, tes vidanges ramassées comme la beauté de ta ville.

Tu leur dois ce qui fait ton pays.

Ne l’oublie pas, monsieur le ministre et cher confrère.

Moi, je n’oublierai pas.

 

Ce texte est celui d’une « performance » donnée lors du Spectacle bénéfice de la revue Liberté, le « Cabaret d’emmerdeurs » le 29 octobre dernier au Lion d’Or à Montréal. 

 

 

__________________

[1] « Le riche et le pauvre ont ceci de commun : le Seigneur a créé l’un aussi bien que l’autre. » (Proverbes 22 : 2)

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 8

  • 19 novembre 2012 · 01h43 Réjean Patry

    L’extrait cité en introduction, à mon avis, c’est un copier-coller d’un communiqué original de 1990 qu’ils ressortent à chaque année depuis.

    On aura beau dire, la parole d’un économiste portera d’ordinaire beaucoup plus que celle d’un BS ou d’un petit salarié.

    Merci de la prendre pour moi, Julie, Pierre, Catherine et Paul.

    Rien ne t’y oblige. Au contraire. J’imagine que tu es drôlement perçu par tes collègues…

    • 19 novembre 2012 · 13h43 Ianik Marcil

      L’extrait cité en introduction est pure invention de ma part. Sans trop y réfléchir, même – puisqu’il s’agit d’une langue de bois assez classique, hélas !

  • 19 novembre 2012 · 08h26 Marie

    Je me permets de partager ici un article de l’IRIS portant sur la productivité (pour ceux qui ne l’auraient pas lu):

    http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/qu%E2%80%99est-ce-que-la-productivite

    Une brève discussion sur les limites de cet indicateur (et de ce qu’on lui fait dire).

  • 19 novembre 2012 · 08h51 Richard Gauthier

    Avec un autre angle d’analyse que monsieur Marcil, je tente en quelques mots, le même discours que les financiers du monde. «Vous devez devenir plus concurrentiel. Et tant que vous ne pourrez concurrencer 50 cents de l’heure, votre niveau de vie doit baisser!». En fait, les frontières et les gouvernements ne sont plus des régulateurs des disparités régionales mais mondiales. Les vrais patrons ne sont plus à la merci des votes.

    • 19 novembre 2012 · 13h46 Ianik Marcil

      Je partage en grande partie cette vision des choses. Cependant, je crois que nous ne devons pas être défaitistes – il est toujours possible de reprendre notre destin collectif en mains… Facile ? Certes pas. Mais possible.

  • 20 novembre 2012 · 14h25 alain a

    Il suffisait de nous vendre la globalisation pour ensuite nous abaisser au plus bas niveau des travailleurs de ce monde sous prétexte d’une pseudo productivité. On sait jusqu’où les puissants de ce monde peuvent aller dans l’indignation de l’être humain. Jusqu’où iront nous ?

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