Économie politique de l’éducation

27 février 2013 19h47 · Ianik Marcil

Il est extrêmement déplorable que ce Sommet sur l’Enseignement supérieur n’ait accordé à peu près aucune place au rôle de l’université dans l’économie.

Quoi ? Vous croyez le contraire, compte tenu de ces interminables discussions sur l’indexation, le gel, l’indexation gelée, le gel indexé des frais de scolarité, dignes des débats scolastiques du 13e siècle sur le sexe des anges ? Ou encore ces vifs échanges consensuels sur l’investissement individuel des étudiants qui renflouera, par leurs impôts, le trésor public dans un futur radieux au déficit zéro ?

Non. Il s’agit là de comptabilité familiale ou de fiscalité publique. Pas d’économie. Depuis le déclenchement de la grève étudiante il y a un an, on a à toutes fins pratiques oblitéré de l’espace public les questions essentielles de l’éducation supérieure : son rôle dans le développement global de notre société, sa mission de rempart de la liberté, la place centrale qu’elle occupe dans la création et la recherche, son devoir à former des citoyens à l’esprit critique et sa capacité à outiller les universitaires à faire face aux réalités futures de l’économie.

À une époque où les salles de classe font office de voie de passage direct vers les tours à bureaux ou les usines, on croirait, au contraire, que l’université prépare particulièrement bien ses finissants au monde du travail. Depuis une trentaine d’années, en effet, les programmes de formations universitaires tentent de répondre le plus précisément aux sacro-saints « besoins du marché du travail. » L’instrumentalisation de la formation universitaire à la demande des employeurs, conséquence directe de l’utilitarisme économique abâtardi par l’idéologie économiste, semble logique a priori : on poursuit des études universitaires dans l’objectif d’obtenir un diplôme qui nous permettra d’exercer une profession. Si l’on veut exercer ladite profession, on doit être embauché. Si on veut être embauché, il faut que notre formation réponde aux besoins de l’employeur.

Or, sur un plan strictement économique, cette logique ne tient plus la route. Nous vivons une époque d’accélération des transformations technologiques, économiques et sociales. [1] Dans ce contexte, préparer les futurs diplômés à répondre à des besoins spécifiques d’un soi-disant marché du travail n’a plus de sens : rapidement, leur formation ne répondra plus à ces besoins des employeurs puisqu’ils auront trop rapidement changé.

Bien qu’il soit difficile de l’évaluer avec justesse, nombre d’études ont mis en lumière un phénomène nouveau : grosso modo les dix professions, spécialités ou emplois dont la demande est en plus forte croissance présentement n’existaient tout simplement pas il y a huit à dix ans. Pensons, par exemple, aux métiers du web au tournant des années 2000 : quelques années auparavant, non seulement ces métiers n’existaient pas, mais la technologie elle-même émergeait à peine.

Conséquence : en se sur-spécialisant et en cherchant à tout prix à répondre aux besoins des employeurs, la formation universitaire rate le coche. Des programmes de formation qui prennent des années à être élaborés et offerts aux étudiants ne suivent même pas l’intérêt de ces derniers à s’y inscrire. Autrement dit, du début de la formation de l’étudiant jusqu’à sa diplômation, le monde économique ce sera à ce point transformé que sa formation deviendra obsolète en un temps record.

Voilà donc un paradoxe de l’adéquation entre la formation et les « besoins du marché du travail. » Plus on cherche à lier la formation à ces besoins, moins le résultat sera efficace à l’avenir, puisque les transformations radicales dans nos économies rendront cette formation caduque rapidement.

Dans chacune des disciplines universitaires, il y a donc urgence de donner un coup de barre majeur, voire un virage à 180° : plutôt que de former des spécialistes très pointus à ces besoins immédiats, nous nous devons – dans une logique purement économique je le répète – les préparer à être agiles face à ces transformations majeures.

Comment y arriver ? La solution n’est pas simple, il n’y a pas de recette. Le principe qui devrait nous guider, toutefois, est celui de la culture générale. Laquelle, bien entendu, s’acquiert bien avant l’université – tant aux cycles primaire que secondaire – mais dont on oublie l’importance essentielle dans le cursus universitaire. La formation universitaire, peu importe la discipline, doit maintenant être axée sur un objectif fort : la capacité de ses finissants à s’adapter aux changements profonds auxquels ils feront face.

Ce qui nous ramène à une éducation humaniste, celle qui vise à former l’esprit et non pas à lui inculquer des techniques – qui seront, de toutes les manières, transmises dans le milieu de travail.

La véritable vision économique de l’éducation, dans un monde qui connaît des bouleversements à ce point marqués, participe étonnamment d’un projet humaniste et s’en remet à la formation de l’esprit et à la culture générale – seuls garants d’une compréhension adéquate de l’univers dans lequel nous vivons et de notre capacité à nous y adapter et à le transformer.

 

NB: jeudi le 28 février (en reprise les jours suivants) je me joins à Mathieu Bock-Côté à l’émission OpenTélé de MAtv pour une discussion autour de la question: « Université, où est le problème? »

 

[1] Cf. mon texte : « La revanche du temps réel. »

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  • 27 février 2013 · 21h12 Marie

    Un autre très beau plaidoyer pour une plus grande emphase sur la culture générale:

    http://www.revueargument.ca/article/2012-11-27/576-presentation-du-numero-15-1.html

    « Pourquoi ces connaissances (à une époque où l’école elle-même s’en méfie et leur préfère l’acquisition de « compétences » ou une approche permettant, comme on dit, d’« apprendre à apprendre ») paraissent-elles si essentielles ? Autrement dit, quelle est la valeur de la culture dite générale ? À l’appui de ces savoirs partagés, on peut alléguer brièvement au moins trois arguments. Tout d’abord, la culture générale est le socle commun sur lequel se fonde, dans toute société, un dialogue social fécond, socle commun particulièrement important dans une démocratie où la discussion et les débats d’idées, et non l’autorité, sont censés permettre de trancher la plupart des questions ; et cela, faut-il le rappeler, à un moment où les modes et les engouements médiatiques ne sont pas moins déterminants que les diktats de l’Église ou la loi du père d’antan.

    De plus, la culture générale, sans cesser bien sûr de se transformer, traverse les siècles et les générations ; elle offre un moyen d’appréhender le monde, non pas comme un espace neutre, géométrique, sans relief et débarrassé de toute dimension historique, mais comme un lieu signifiant, apte à être habité véritablement.

    D’un point de vue plus strictement individuel, enfin, la culture dite générale, ou « humaniste », permet de former son jugement. C’est grâce à elle que l’individu peut se repérer dans la réalité complexe et prendre du recul par rapport au présent. La culture générale offre donc un antidote au nombrilisme contemporain. Elle décentre l’individu de lui-même, donnant ainsi un sens plus profond à l’expérience humaine. À l’encontre de tous les conformismes, elle ouvre la question des fins de l’existence. »

    On ne saurait mieux dire.

  • 27 février 2013 · 21h22 Marie

    Ce sommet fut moins un exercice de réflexion sur le sujet de l’Université et de l’éducation supérieure (sa place, ses enjeux) qu’une longue conférence de presse. Navrant et regrettable au vue de l’importance de ces questions.

    Comme vous le soulignez dans votre texte, le discours qui a été mis de l’avant durant ce sommet était de nature essentiellement technique et consistait avant toute chose à justifier des décisions préalablement prises en dehors de toute considération humaniste de l’éducation. Pas la moindre question posée sur la qualité de l’enseignement, l’importance de l’Université comme lieu de savoir déconnecté (volontairement) du reste de la société et de l’importance fondamentale qu’il y a à former des citoyens éclairés ainsi que des esprits libres. Pas de rappel de ce qu’il peut y avoir de fondamental dans la transmission des connaissances et l’ouverture des esprits.

    Tout cela est bien triste.

  • 27 février 2013 · 22h59 Gérard Briand

    JUSTE PART – Dès l’ouverture cette semaine du Sommet sur l’Enseignement supérieur à L’Arsenal, Monsieur Yves-Thomas Dorval, président et délégué officiel du Conseil du patronat du Québec (CPQ) s’est empressé – sur Twitter et en habile calculateur – d’haranguer les étudiants et leurs associations susceptibles, selon lui, de claquer la porte du Sommet pour 1,35 $ d’indexation par semaine.

    Petite question ouverte d’examen final de macro-économie pour Monsieur Dorval ET monsieur Bachand : les entreprises membres du CPQ claqueraient-elles la porte du Québec pour une hausse de leur taux d’imposition de 1 % seulement afin de financer cette indexation hebdomadaire de 1,35 $, pour l’éducation et contre l’ignorance?

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