Anovulants : violence de la marchandisation

8 mars 2013 8h19 · Ianik Marcil

Dans les années ’60 et ’70, la pilule contraceptive était un symbole de la libération sexuelle de la femme – du contrôle sur sa sexualité et son corps. Un demi-siècle plus tard, est-elle devenue le symbole de la violence de la marchandisation ?

Sarah Labarre a publié il y a quelques jours dans son blogue chez Urbania un texte troublant qui se répand depuis comme une trainée de poudre sur les médias sociaux : « La fois où j’ai servi de cobaye. » Elle y relate les conséquences funestes qu’elle a subies de la prise d’anovulants dits de « 3e génération » (les couramment prescrits). Les témoignages d’autres femmes – souvent très jeunes – glacent le dos. Phlébites à la jambe, thromboses et autres embolies pulmonaires semblent monnaie courante, sans compter cette femme, début vingtaine, qui a fait un AVC : problèmes directement liés à la prise d’anovulants. Des conséquences extrêmement graves, donc, qui laissent dans plusieurs cas d’irréversibles séquelles. À lire les dizaines de témoignages qui s’accumulent sous ce billet, on n’est manifestement plus dans l’anecdotique mais face à une accumulation inquiétante de problèmes graves.

Certes, tout médicament peut potentiellement causer des effets secondaires néfastes ou présenter des incompatibilités majeures avec l’état de santé de la personne qui les consomme.

En revanche, ce qui frappe dans ces témoignages est l’attitude cavalière et désinvolte de plusieurs médecins face à leurs patientes. Des prescriptions signées en quelques minutes sans véritablement interroger la femme sur son état de santé se conjuguent à une obstination à poursuivre la prise d’anovulants malgré ses effets sévères.

Bien plus, dans bien des cas, plusieurs médecins semblent farouchement réticents à informer leur patiente des avantages et désavantages d’autres méthodes de contraception. Les anovulants sont à ce point devenus familiers qu’on les prescrit et on les consomme comme s’il s’agissait d’une banale aspirine. Il s’agit pourtant d’hormones qui ont manifestement des effets potentiels très lourds. On s’attendrait donc à ce que les médecins conduisent un examen très approfondi avant de les prescrire – et qu’ils informent ces femmes des risques auxquels elles s’exposent.

Si ça n’est aussi peu souvent le cas que le laisse croire ce texte, c’est que, de trois choses, l’une :

a) les professionnels de la santé n’ont pas suffisamment de temps disponible pour réaliser ces examens et discuter longuement avec leurs patientes ;

b) les patientes ne s’informent pas suffisamment des risques associés aux anovulants ou sur les autres méthodes contraceptives possibles ;

c) les médecins ont un intérêt particulier à prescrire massivement ces anovulants.

Les causes profondes de cette situation transcendent ces trois explications potentielles, qui reflètent à divers degrés une même réalité : la marchandisation outrancière de notre vie sociale.

Le capitalisme tend à transformer tous les rapports sociaux en marchandise. On en a parlé jusqu’à plus soif au cours de la grève étudiante : le système d’éducation, jadis institution visant à outiller la jeunesse à mieux comprendre le monde et à devenir de meilleurs citoyens s’est transformé, en partie, en services tarifés où les étudiants sont des clients investissant dans leur avenir professionnel qui devra être, à terme, financièrement rentable.

En ce sens, la marchandisation constitue une dynamique coextensive au développement du capitalisme, qui cherche sans cesse à étendre son territoire afin de poursuivre sa croissance. Il ne faut donc pas y voir un complot machiavélique ourdi par le complexe politique, industriel et financier – mais simplement une vision idéologique du monde qui s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la vie humaine.

Les effets de la marchandisation structurent l’ensemble de nos relations sociales. On en vient à tout mesurer à l’aune de la valeur, du prix et de l’argent. À orienter nos décisions et nos comportements en vertu d’un calcul coût-bénéfice visant la plus grande efficacité possible. À ne plus voir dans le futur qu’un potentiel de rentabilisation de nos investissements présents.

La marchandisation des soins de santé explique en ce sens ces catastrophes reliées à la prise d’anovulants.

a) Les professionnels de la santé sont formés et contraints à appliquer des méthodes inspirées de l’industrie afin d’être plus efficaces et de « perdre » le moins de temps possible auprès de leurs patients – ainsi, des médecins ont dénoncé récemment l’application dans le système de santé de la méthode de gestion « LEAN » développée pour la gestion des usines. Nul n’est besoin d’atteindre ces extrêmes pour comprendre que la logique intrinsèque à la marchandisation, intériorisée par les médecins comme par l’ensemble des membres de la société, fait en sorte qu’ils cherchent à optimiser le ratio coût-bénéfice de leur travail. L’idéologie de l’efficacité se révèle également dans la confiance absolue – voire aveugle – dans les capacités de la pharmacologie.

b) Par effet de miroir, les patientes minimisent également leur « investissement » en temps nécessaire à s’informer de toutes les possibilités qui s’offrent à elles en matière de contraception et font confiance, surtout, aux avancées de la science et à l’industrie pharmaceutique. Qui plus est, cette logique d’efficacité intimement liée à celle de la marchandisation suppose une spécialisation technicienne toujours plus grande, et, donc, l’abandon d’une partie de notre jugement critique au profit de la connaissance du spécialiste.

c) Finalement, il n’est pas nécessaire que les médecins reçoivent cadeaux et commissions de la part des grandes entreprises pharmaceutiques pour qu’ils soient incités à prescrire le dernier médicament en vogue : il s’agit, là aussi, d’un des effets de la marchandisation et de l’idéologie de l’efficacité technicienne. Convaincus par le marketing massif de ces compagnies, appuyé de multiples arguments sur l’efficacité scientifique de leurs produits, ils dénigrent tout naturellement des méthodes peut-être tout aussi efficaces et potentiellement moins néfastes, sacrifiées sur l’autel de la nouveauté au même titre que l’est le vieil iPhone par les consommateurs de gadgets électroniques se ruant sur le modèle le plus récent.

Les conséquences de la marchandisation sont donc d’une violence inouïe, comme le démontrent les témoignages relevés par Sarah Labarre dans son article. La santé des femmes et des hommes, que l’on devrait considérer comme l’une des choses les plus sacrées entre toutes, s’en trouve instrumentalisée par un système marchand dont le seul dieu est l’efficacité technicienne.

***

En cette 36e Journée internationale des femmes, il importe de rappeler que le féminisme n’est pas qu’un combat pour les femmes – mais pour la dignité humaine en général. Les revendications féministes des années ’60 et ’70 pour le libre accès à la pilule contraceptive étaient motivées par le désir d’avoir non seulement le contrôle sur leur corps et leur sexualité mais plus globalement pour leur autonomie et leur liberté. En ce sens, il s’agit de revendications humanistes qui touchent aussi bien les hommes que les femmes. Les conséquences de la marchandisation et les effets dévastateurs des anovulants actuels concernent, de même, l’ensemble de la communauté et devraient tous nous inspirer à reprendre contrôle sur notre condition humaine.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 7

  • 8 mars 2013 · 08h42 Véronique Robert

    Mais d’un autre côté, les anovulants de troisième génération sont les seuls qui réussissent presque à ne pas transformer nos filles en gros poulets shootés aux hormones…

    Quid des chiffres? Par exemple ceux liés aux dangers des anovulants de troisième génération par rapport aux risques de l’aspirine, de l’ibuprophène, de l’acétaminophène?

    Ma fille est suivie dans une excellente clinique gynécologique qu’on pourrait qualifier de féministe, et elle prendre encore une pilule de troisième génération sur recommandation de sa médecin.

    J’ai l’impression qu’on s’emporte pour rien sur cette question… mais je ne suis pas sûre…

    • 8 mars 2013 · 08h47 Ianik Marcil

      Je ne condamne pas (pas plus que ne le fait depuis des années Marc Zaffran, par ex., ni Sarah Labarre dans son texte) l’utilisation en général. Je condamne la *manière* dont on en fait usage – particulièrement le rôle patient/médecin/industrie pharma. Les conséquences décrites dans ces 10aines de commentaires sont épouvantables – ce qui ne veut pas dire que: (a) il ne soit pas possible de consommer ces produits sans danger; (b) que d’autres médicaments n’ont pas des effets aussi dévastateurs ni que (c) tous les médecins font preuve d’aussi peu d’égards auprès de leurs patientes.

      À mon sens qui peut le plus, peut le moins: quelques cas traités avec négligence seraient déjà inquiétants. Avec l’accumulation, on sort de l’anecdotique pour entrer dans le statistiquement significatif.

      Reste, comme tu l’écris, à obtenir de véritables statistiques sur la prévalence de ces situations.

    • 8 mars 2013 · 18h01 Marie-Claude Plourde

      Je ne sais pas non plus à quel point les risques sont plus ou moins importants si l’on compare à d’autres médicaments. Par contre, j’ai eu de très mauvaises expériences avec ces pilules aussi. Après mon accouchement, j’ai pris des anovulants. Lors de ma grossesse, j’avais les jambes qui enflaient beaucoup, au point où on craignait une phlébite.

      On a quand même accepté de me prescrire des anovulants après ma grossesse, malgré cet antécédent. Quand j’ai mentionné que mes jambes enflaient à nouveau, on attribuait le fait que je doive porter des bas de compression à un effet secondaire découlant de ma grossesse et à mon travail assis. Or, après avoir arrêté la pilule, ce que me déconseillaient presque les professionnels de la santé consultés qui trouvaient que je m’en faisais pour rien, je n’ai plus eu d’enflure, et mes règles qui duraient une semaine entière et étaient très abondantes durent maintenant à peine une journée et demie…

      Vraiment, j’ai eu l’impression de n’avoir pas été écoutée et d’avoir été mal conseillée. C’est fini pour moi ce truc chimique. Tant mieux pour celles qui se sentent en confiance et qui n’ont pas d’effets secondaires.

  • 8 mars 2013 · 11h11 Josiane

    Comme Ianik Marcil l’a soulevé (article très complet et fin, d’ailleurs, merci!), il ne faut pas laisser de côté la responsabilité des patientes. Sans que cela ne relève du complot, oui, nous vivons dans une ère où la marchandisation et le capitalisme ont préséance, et où les lobbys, dont le lobby pharmaceutique, sont très puissants. Chacun devrait pratiquer le doute méthodique, autant le médecin par rapport à l’industrie pharmaceutique, que la patiente par rapport à un médecin qui lui prescrit un médicament en cinq minutes. Car, oui, les anovulants sont des médicaments – ils sont tellement passés dans l’usage qu’on a tendance à l’oublier.

    Dommage que la contraception hormonale (qui n’est pas sans risque) soit devenue LE moyen contraceptif par défaut, même pour les dispositifs intra-utérins : fut un temps où les médecins disaient « MIRENA » avant de dire « bonjour! »… Alors que le stérilet de cuivre est très efficace. Sans hormones, il coûte environ 150$ et est bon cinq ans. Pas très lucratif, donc, et, de fait, beaucoup moins proposé…

    En cette journée de la femme, je souhaite que les femmes se réapproprient leur corps et fassent des choix éclairés en s’informant auprès de diverses sources avant d’ingérer n’importe quoi.

    • 8 mars 2013 · 16h44 Sarah Labarre

      « Oui, mais, certains diront, il n’en tient qu’à moi d’avoir un mode de vie responsable et de faire preuve de jugement dans ce genre de situation. Mais, qu’est-ce qu’un patient responsable?

      La femme enceinte responsable, par exemple, ira religieusement à ses rendez-vous obstétriques tout le long de sa grossesse afin de s’assurer de la bonne santé de son enfant à naître. De même que le diabétique responsable prendra régulièrement ses lectures de glycémie et que l’obèse responsable suivra à la lettre l’avis de son médecin et appliquera sa diète au quotidien. Qu’en est-il de la femme désirant prendre la petite pilule miracle? (*7)

      Elle se fiera bien entendu au bon jugement de son médecin. Il est entendu en société que nous sommes naturellement appelés à faire confiance au médecin. Après tout, c’est lui, le spécialiste, et c’est lui qui a la responsabilité de nous informer et de veiller à notre santé. Si le médecin nous dit : « ne vous inquiétez pas », pourquoi nous inquiéterions-nous? »

      Ce n’est pas un geste individuel qu’il faut changer, mais de manière universelle, il s’agit de changer la manière dont patients et médecins interagissent. (mais pas juste ça, là.)

  • 8 mars 2013 · 15h47 Sophie

    Voir l’article de Marc Zaffran, qui détaille les risques avec statistiques http://martinwinckler.com/spip.php?article1116

  • 8 mars 2013 · 21h12 Janie Breton

    L’une des pilules contraceptives citée dans l’article d’Urbania (Minovral) est de 2ème génération.

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