Il y a un an, le désir de la délibération

7 avril 2013 16h05 · Ianik Marcil

Dans ma vie personnelle, le 7 avril est sans aucun doute la journée la plus importante de toute l’année 2012. Pour l’une des premières fois, moi qui suis économiste et, donc, ai l’habitude du discours neutre, je parlais au « Je » en réfléchissant, pourtant, à nos liens collectifs.

Il y a donc exactement un an aujourd’hui se déroulait l’événement NOUS ? au Monument National à Montréal (et partout sur le web). De midi à minuit, 75 intellectuels et artistes prenaient tour à tour la parole sur scène pour favoriser la réflexion sur notre vivre-ensemble.

Nous étions au plus fort de la grève étudiante, deux semaines après la première grande manifestation du 22 mars. À mon sens, cet événement a marqué un tournant du printemps québécois. Les assemblées populaires autonomes de quartier multipliaient les débats et les échanges sur les problèmes sociaux auxquels nous faisons face. Étudiants, professeurs, citoyens de toutes origines et de tous parcours se réunissaient dans un élan quasi inédit, un désir profond de se retrouver au cœur d’une discussion commune. Des voisins de palier qui ne s’étaient jamais adressés la parole se retrouvaient à chanter et à discuter dans les rues.

Le 7 avril 2012 a marqué, pour moi, le début d’une grande délibération démocratique au Québec. Certes, les gigantesques manifestations amalgamaient des revendications qui allaient dans tous les sens. Mais pour moi, c’était l’une des premières fois depuis longtemps où une masse aussi importante de Québécois exprimaient le désir de cette délibération. Le coup d’envoi, je l’espère très sincèrement, à un renouveau de notre vie démocratique qui se poursuivra encore longtemps.

Comme 75 autres personnes sur scène, comme des milliers d’autres dans la rue et sur le web, je parlais, ce soir-là, au « Je » pour modestement contribuer à redéfinir ce « Nous » qui nous unit. Comme c’est le cas pour de nombreux autres, cette journée a changé par la suite ma vie – j’y ai noué de nouvelles amitiés durables, des liens de solidarité essentiels et retrouvé l’espoir de voir notre vivre-ensemble profondément renouvelé. Amitiés, liens et espoir que nous nous devons plus que jamais, collectivement, alimenter.

Ci-dessous, la vidéo et le texte de mon discours. Sur la chaîne YouTube de l’événement, on peut retrouver la totalité des 75 discours. La revue Liberté a publié dans son numéro 296 (été 2012) une dizaine de textes choisis parmi ces discours.

 

 

 

[N]otre devoir est simple.
Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société,
se désolidariser de son esprit utilitaire. (…)
Refus de servir d’être utilisable pour de telles fins. (…)
Nous prenons allégrement l’entière responsabilité de demain.

- Paul-Émile Borduas, Le Refus global (1948)

 

Je suis économiste.

J’analyse les statistiques pour comprendre les flux de transactions commerciales, l’épargne, l’endettement, le chômage, la productivité, la fabrication de biens et de services.

Je suis économiste.

J’ai vu cet homme et cette femme, plutôt âgés, assis sur la chaine de trottoir, pleurant comme des enfants. Ils pleuraient : ils avaient perdu les économies d’une vie en jouant au casino, drogue dure qui finance l’État.

J’ai vu une petite fille de huit ans à Chandler, brisée pour la vie d’avoir retrouvé son père pendu dans le garage parce qu’il avait perdu sa job. Une job qu’il n’adorait peut-être pas mais qui lui permettait de rêver à un avenir meilleur pour sa fille – un avenir qui s’est achevé au bout d’un papier bleu de mise à pieds.

J’ai vu ce jeune homme de Saint-Sauveur contraint de vendre ses outils de menuisier pour payer son loyer, parce que son état de santé mentale ne rentrait plus dans les petites cases du ministère.

J’ai vu une de mes chums à Outremont se saouler la gueule à grandes rasades de cynisme parce qu’elle en avait plein son casque de vendre son temps à des plus cyniques qu’elle, comme on vole une idée à un enfant.

Je suis économiste et ces femmes et ces hommes, je les ai vus accepter et subir dans l’enthousiasme les germes de leur malheur et de leur asservissement.

Ces hommes et ces femmes, je les ai vus fracasser leurs rêves, leurs idéaux, leurs désirs à coup de RÉER, de placements garantis, de formulaires d’évaluation de la performance, de rapports de vente, de lettres de congédiement pour cause de rationalisation…

… de violence. De violence économique.

Je suis économiste. J’ai vu derrière les chiffres, derrière les statistiques, la violence économique. Le malheur, la faillite de l’espérance, le lien social fracassé sur le mur de l’obligation de performance, de croissance à tout prix, d’appât du gain.

Je suis économiste et le monde que j’observe a oublié le sens fondamental de l’économie : prendre soin de sa maison. Des siens. Des autres, aussi.

Le sens du travail, de la production d’objets utiles et beaux, d’échanges véritablement réciproques – la base même de la vie économique a été renvoyée au second plan. Isolée. Volée pouvoir des bien-pensants, détenteurs d’un insidieux pouvoir : celui qui s’approprie le monopole de la vérité.

De Chibougamau à Baie-d’Urfé, de Kuujjuaq à Thetford Mines, de Québec à la Baie-des-Chaleurs, les diktats de la marchandisation, de l’appât du gain et de la consommation à tout crin ont bouffé la créativité, l’empathie, la réalisation de soi, l’élan vers l’autre.

Au pays des humains, la démocratie sociale, politique et culturelle a été détruite par l’absence de démocratie économique.

Je suis économiste et je rêve d’un peuple qui ne soit pas assujetti à l’économie – un peuple qui construit sa solidarité sur les fondations de ses idéaux sociaux et politiques. Qui s’enivre des liens qui les unissent les uns aux autres – dans le don à l’autre, celui qui ne réclame pas la récompense des sentiments. [1] Qui se fonde sur l’amitié, sur une liberté volontaire, contre tout asservissement.

Pourtant, au pays des humains, nous voici asservis, esclaves consentants. Une armée d’asservis où on ne lutte que pour soi. Où on ne lutte plus pour le plus que soi. Ce plus que soi auquel on participe, pourtant. [2] Que nous alimentons tous les jours de notre labeur et de notre consommation, pourtant.

Je rêve d’une démocratie économique qui soit soumise à la démocratie politique, sociale et communautaire.

Je suis économiste et je rêve de libérer notre vie commune du joug asservissant de l’économisme.

Je rêve que de Montréal à Gaspé, de Alma à Louiseville, de Valleyfiled à Sherbrooke, le commerce cède sa place à l’échange de nos idéaux, que l’appât du gain se transforme en recherche du juste, que la production de marchandises soit aussi l’édification de la beauté, que des rapports de forces émergent les rapports de faiblesse. Je rêve d’un Québec qui participe à la vie de la Cité par la « communion de nos volontés et l’échange de nos pensées » comme l’écrivait La Boétie, [3] par le partage de nos aspirations humanistes – non pas sur la performance, la productivité, l’offre, la demande – les mécanismes impersonnels d’un marché omniprésent.

Je suis économiste, mais je n’ai jamais vu une offre, ni une demande, ni un taux de productivité marcher dans la rue : j’ai vu des hommes et des femmes travailler, produire, échanger, commercer. Je rêve d’un commerce agréable entre eux, celui de l’amitié, de la fraternité humaine – d’une démocratie économique.

Je suis économiste et j’emmerde les discours ploutocrates de mes confrères, savates aux pieds des puissants.

Je suis économiste et je rêve d’une démocratie économique qui terrasse à mort la putasserie perverse de l’appât du gain, qui anéantisse les pulsions vicieuses qui avilissent les aspirations humaines en besoins marchands.

Une démocratie qui remette l’économie à sa place – dans laquelle les citoyens ne se définissent plus par leur performance, leur consommation ostentatoire ni leur soumission à des besoins imposés.

Une démocratie qui se manifeste par la souveraineté du travail humain.

Une démocratie qui se définisse par ses rapports d’entraide et non par ses rapports de force.

Une économie qui valorise le bien et l’utile dans les marchandises qu’elle produit et consomme.

Une économie qui se fonde sur l’authenticité et la justice.

Une économie de l’Autre où l’empathie et la réalisation de soi remplacent la performance.

Une démocratie économique où la réussite personnelle soit la réussite collective.

Une démocratie économique où le Nous se conjugue au Je.

 

Je suis économiste et j’ai vu la violence économique travestie et déguisée en vertus de performance et de réussite.

Je suis économiste et je rêve que les gens de Montréal, de Maliotenam, de Gatineau, de Rouyn, de New Richmond et de La Pocatière réinventent la production et l’échange de marchandises, au service de ce que nous avons de meilleur en nous, au service d’un « vivre-ensemble » qui nous libère plutôt qu’il nous asservisse.

Je suis économiste et je rêve de notre démocratie.

 

Post-scriptum

Un mot sur l’extrait du Refus global de Borduas en exergue. Borduas et les signataires du manifeste s’insurgeait contre la sclérose de la société québécoise de l’immédiat après-guerre – et plus spécifiquement de la mainmise de l’Église. Une pensée catholique castratrice qui non seulement s’immisçait dans toutes les sphères de la société d’alors, mais qui – aux yeux de Borduas et de ses amis – empêchait tout épanouissement de la liberté individuelle. Liberté de pensée, d’agir – mais surtout liberté de rêver un autre monde possible.

En quoi le triomphe de l’économisme, du consumérisme et de l’appât du gain actuels sont-ils différents de l’omniprésence de l’Église d’alors ? Ces forces qui guident aujourd’hui nos pensées comme nos actions au même titre que les « soutanes » d’alors, « restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale » [4]. Tout le problème est là, chez nous comme ailleurs, selon moi: l’économie, aujourd’hui, constitue le seul prisme à travers lequel s’exprime la vérité des relations sociales. Le triomphe de l’économisme – c’est-à-dire la réduction des actions humaines à leurs composantes marchandes. [5]

Il y a urgence, à mon sens, de proclamer un nouveau « refus global » – refuser l’asservissement de nos vies et de nos relations à l’unidimensionnalité de l’économie.

 


[1] C’est le message de Pierre Charron dans La Sagesse (1601).

[2] Selon les beaux mots de Gérald Allard, en introduction au Discours de la servitude volontaire de La Boétie, Sainte-Foy: Le Griffon d’argile, 1985, p. 77.

[3] Ibid., section 23, p. 24.

[4] Borduas, Refus global et autres écrits, Montréal: L’Hexagone, 1990, p. 65; la citation en exergue est p. 73.

[5] Voir Richard Langlois, Pour en finir avec l’économisme, Montréal: Boréal, 1995.

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