Le silence des gens biens

22 octobre 2012 22h07 · Jean-Félix Chénier

J’écoutais l’album Présidents d’Afrique de Didier Awadi cette fin de semaine. Cet album est un cri pour une nouvelle phase de décolonisation des pays africains. Le projet Présidents d’Afrique a été développé par Awadi dans le cadre de la campagne contre les accords de partenariat économique entre l’Europe et plusieurs pays d’Afrique. Selon Awadi, accepter ces partenariats «qui stipulent des accords de libre échange, de libre concurrence avec les puissances et les multinationales européennes, c’est accepter que le paysan africain soit concurrencé par l’européen qui lui, est subventionné ce que l’on refuse à l’africain. C’est accepter de tuer le pêcheur, le paysan, le businessman africain, accepter de signer notre propre décret de mort. L’Afrique consciente, plusieurs fois violée oppose son niet».

Awadi a intégré à chacune de ses chansons des extraits de discours de ces personnalités exceptionnelles qui ont inspiré le continent oublié. En fait, il a élargi sa palette à l’africanité ou à ce que certains appelaient la négritude avant que ce terme soit connoté négativement. On y retrouve la parole de Thomas Sankara, Gamal Abdel Nasser, Patrice Lumumba, Leopold Sedar Senghor, Nelson Mandela, Aimé Césaire, Franz Fanon. Même les leaders afro-américains y trouvent une place: Martin Luther King, Malcolm X, Barack Obama…

Norbert Zongo

Mais l’extrait le plus fort provient d’un discours du journaliste burkinabé Norbert Zongo. Je ne connaissais pas ce personnage, ex-rédacteur en chef du journal L’indépendant, mort assassiné en 1998, sans doute par la garde présidentielle, pour avoir trop bien exercé son travail… À l’image de Jean Dominique, cet autre grand journaliste engagé, lui aussi assassiné par le pouvoir de son pays, Haïti.

Voici ce que dit Norbert Zongo sous le rythme de reggae africain de Didier Awadi:

«La pire des choses, ce n’est pas la méchanceté des gens mauvais, c’est le silence des gens biens»…

«Vous, qu’est-ce que vous faites?»

Dans une conférence qu’il prononçait devant ses compatriotes avant de mourir assassiné (voir ce vidéo à 7 min. 25), Norbert Zongo posait la question:

«Pourquoi les gens ont faim? Pourquoi avez-vous faim? Et pourquoi n’avez-vous pas mangé? La question est fondamentale, parce que si vous vous dites que vous avez faim, il y a deux solutions, soit il n’y a pas de nourriture, soit quelqu’un a mangé votre plat ! Est-ce que vous devez commencer à vous plaindre en disant j’ai faim ou alors demander qui a mangé mon plat?»

Vous voyez toute la dimension subversive et potentiellement révolutionnaire d’un tel discours ? Norbert Zongo posait les bonnes questions. Et suggérait des réponses sous formes de germes révolutionnaires… Il n’arrivait pas avec des solutions toutes faites. Il ne se présentait pas comme le sauveur de son pays. Mais il soulevait des problèmes, il conscientisait ses compatriotes et cherchait à les responsabiliser : «La pire des choses, ce n’est pas la méchanceté des gens mauvais, c’est le silence des gens biens. Et vous, qu’est-ce que vous faites?»

***

Ces paroles devraient porter au-delà du Burkina Faso.

Partout, la corruption, le népotisme, le travail au noir, les malversations, les appels d’offre truqués, les détournements de fonds et la malhonnêteté crasse perdurent parce que nous acceptons qu’il en soit ainsi. Partout, des intérêts privés puissants détournent la mission de l’État et détroussent les fonds publics pour se servir et profiter d’une classe politique servile qui se prend une «cut» ou se fait bassement graisser la patte avec des pots de vins minables – voyages dans le sud, billets pour Madonna ou Céline, etc.

Soit nous sommes bénéficiaires de cet état de fait, soit nous en sommes complices par notre silence. «La pire des choses, ce n’est pas la méchanceté des gens mauvais, c’est le silence des gens biens. Et vous, qu’est-ce que vous faites?»

J’ai vu Tout ça m’assassine de Dominic Champagne cette fin de semaine (j’en parlais ici). Trois textes, trois tableaux critiques sur le désœuvrement de notre société marchande. Et le dernier tableau met en scène deux clodos (à l’image des personnages de Samuel Beckett) qui se rendent à pied, sur la 20, aux funérailles de René Lévesque, notre dernier grand libérateur de peuple, honnête et inspirant. On y ressent toute la désillusion d’un peuple qui a cru se libérer, en vain.

À l’image des discours de Norbert Zongo, la pièce de Dominic Champagne ne propose pas de solutions, mais elle soulève de bonnes questions. Où allons-nous avec la croissance économique comme seul projet? Est-il encore possible de porter un idéal collectif? Pouvons-nous toujours attendre qu’un libérateur de peuple se pointe?

«Et vous, qu’est-ce que vous faites?»

***

Il revient peut-être à Thomas Sankara, lui aussi leader burkinabé assassiné, mais en 1987, de clôturer ce billet. L’introduction de l’album de Didier Awadi provient d’un célèbre extrait de son discours à l’ONU le 4 octobre 1984 : «  L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère . »

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