Bilan provisoire de la lutte étudiante

28 février 2013 9h46 · Jean-Félix Chénier

Le Sommet sur l’éducation supérieure a pris fin mardi avec à la sortie une décision décevante portant sur l’indexation des frais de scolarité et une manif empreinte de dérapages policiers. Est-ce à dire que notre historique printemps québécois accouche de la déception et de l’amertume?

Il ne faudrait pas que ce soit le sentiment dominant du résultat de cette mobilisation sans précédent. D’abord, je suis en accord avec les propos de Martine Desjardins, présidente de la FEUQ, lorsqu’elle affirme que la solution de l’indexation n’apparaît pas mûrie mais reflète plutôt une position qui s’arrime sur des sondages d’opinions. Il est donc dommage qu’en dégelant les frais de scolarité, le gouvernement Marois ait décidé de geler le débat de fond sur la part que devraient assumer les étudiants pour accéder aux études supérieures. Un chantier qui explorerait la gratuité scolaire et les divers moyens de sa mise en oeuvre aurait à ce sujet permis d’approfondir le débat. Mais le gouvernement ne voulait pas prolonger la discussion, il voulait sauver la face et passer à autre chose…

Reste que notre déception concernant l’indexation des frais masque les réelles victoires des différentes franges du mouvement étudiant. En discutant avec un collègue, on se disait qu’aucun autre mouvement social au Québec ne pouvait revendiquer la tête d’un ministre (Line Beauchamp), la chute d’un gouvernement (la demi-défaite du gouvernement Charest est tout de même largement attribuable à son incapacité à nous sortir de la crise qu’il a alimenté), l’annulation d’une politique publique et d’une loi spéciale.

Le mouvement étudiant québécois devrait marcher la tête haute et le regard fier: d’une hausse des droits de scolarité de 82%, ils en sont rendus à maugréer contre une hausse de 3%… Du même souffle, les étudiants et leurs alliés ont aussi réussi à faire d’une loi spéciale répressive et menaçante pour les libertés d’expression et d’association une loi illégitime et inapplicable. Il faudrait également rappeler aux étudiants déçus qu’ils ont brisé la volonté de certains de judiciariser le conflit en contournant par des injonctions les votes des assemblées générales étudiantes… Tout ceci est un legs important pour l’avenir de nos luttes.

Et ce petit inventaire est incomplet, car plusieurs chantiers lancés par le Sommet et présidés par des personnalités de calibre (Claude Corbo, Lise Bissonnette, Pierre-André Bouchard St-Amand) risquent de rajouter au bilan positif du printemps québécois. Jusqu’ici donc, je n’ai évoqué que les victoires directes du mouvement étudiant. Mais il y a toute une série de victoires indirectes et de combats à poursuivre qui sont gagnables, incluant le combat pour la gratuité scolaire… En effet, le sujet était totalement absent du débat public il y a à peine un an et il est aujourd’hui une option qui gagne en crédibilité.

Alors, de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de victoires indirectes? On parle d’abord de l’éveil incroyable qu’a suscité le mouvement étudiant pour notre société qui était endormie et déprimée. On parle de cette nouvelle esthétique du changement social que la lutte étudiante a inauguré par son inventivité et sa créativité sans fin: Anarchopanda, l’école de la montagne rouge, les casseroles, les ma-nues fesses-tations, les flash-mobs, l’usage de l’art comme pratique de mobilisation, etc.

Le mouvement étudiant a aussi diffusé et pratiqué une forme de démocratie plus directe par rapport à ce qu’on qualifie abusivement de «démocratie» lorsqu’on se limite à un vote ou à des décisions prises par des élus qui n’ont recueillis que 31% du vote populaire comptabilisé… La conception plus directe et plus participative de la démocratie véhiculée par la CLASSE durant le conflit fera des petits – bien au-delà d’ une utilisation efficace des médias sociaux – même si on sent aujourd’hui davantage le backlash de la grève étudiante par les nombreux votes de grèves rejetés et la baisse de mobilisation constatée. Ce retour de vague est normal. Il est même sain. Les gens qui étaient contre la grève ont peut-être compris l’importance de la mobilisation et de la participation aux assemblées générales étudiantes. Il faut donc regarder plus loin que dans l’immédiat.

Plus loin avant, il y a toutes les grèves étudiantes passées, qui nous démontrent avec éloquence que le mouvement étudiant est une réelle force politique, malgré son poids démographique minime. Plus loin devant, on peut dire que toute tentative de contourner la démocratie étudiante par les tribunaux et la répression policière sera inapplicable et contre-productive politiquement. Peu devant, on peut douter qu’un prochain gouvernement proposera une hausse des droits de scolarité plus importante que 3%.

Immédiatement, on peut continuer à faire pression pour qu’il y ait enquête sur le comportement de nos corps policiers durant ce printemps québécois. Et pour qu’il y ait, comme le promet le gouvernement Marois, une unité d’enquête permanente et indépendante des corps policiers, sur laquelle siégeraient des citoyens et des représentants de groupes communautaires.

Devant nous, il y a toutes ces alliances que nous devons tisser. Avec les chômeurs et particulièrement les chômeurs saisonniers qui sont méprisés et attaqués par le gouvernement Harper. Avec les syndicats que l’on cherche à affaiblir en se modelant à la mentalité états-unienne du free market, mentalité qui a pourtant appauvrie la classe moyenne et accru les inégalités dans ce pays pourtant déjà très inégalitaire.

Voilà ce qu’il nous faut faire, poursuivre la lutte. Comme le disait Paul Ricoeur, «faire du réformisme et rester révolutionnaire» selon le beau texte de Simon Couillard dans Le Devoir de ce matin.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 5

  • 1 mars 2013 · 18h33 Guest456789

    Je veux présenter ici un fait, pas une opinion.

    Selon l’article ci-dessus : « d’une hausse des droits de scolarité de 82%, ils en sont rendus à maugréer contre une hausse de 3%… »

    C’est faux. La hausse de 82% était une hausse totale sur 7 ans. Une hausse de 3% par année, lorsque cumulée sur 7 ans, correspond à environ 23% d’augmentation.

    Si on veut comparer des pommes avec des pommes, il aurait fallu écrire « d’une hausse des droits de scolarité de 82%, ils en sont rendus à maugréer contre une hausse de 23%… »

    • 4 mars 2013 · 20h25 Ian

      J’avoue que Guest456789 a un ostie de bon point.

    • 5 mars 2013 · 08h56 Jean-Félix Chénier

      Il est vrai que la hausse des libéraux était étalée sur 7 ans. Et que la hausse du PQ sera annuelle (éternelle disent les gens de l’ASSÉ). Mais il faut se rappeler que les libéraux désiraient indexer les frais de scolarité après leur hausse vertigineuse de 82%. Tout leur argumentaire se situait là. Leur hausse proposée correspondait selon eux au montant qu’auraient dû payer les étudiants s’il n’y avait jamais eu de gel des frais de scolarité… Ils envisageaient donc indexer les frais au coût de la vie après la hausse étalée sur 7 ans… À terme, on voit donc que l’écart se creuse entre le projet des libéraux et celui des péquistes.

      Mais là où je considère la décision de l’indexation décevante, c’est pcq je considère qu’elle a été prise en fonction de sondages et non en fonction d’une vision globale de ce que devrait être l’enseignement supérieur… On a mis la charrue devant les bœufs en déterminant les frais avant de faire le débat sur le rôle et la vocation des universités…

  • 4 mars 2013 · 13h54 Patrick

    Reste qe 82% de pas grand chose, ça reste pas grand chose. Imaginez 23% de pas grand chose maintenant…

  • 5 mars 2013 · 21h53 Ian

    (1)

    « On a mis la charrue devant les bœufs en déterminant les frais avant de faire le débat sur le rôle et la vocation des universités »

    (a)

    L’affaire c’est que c’est bien difficile d’avoir un debat sur le fond alors que les recteurs qui sont les principaux interlocuteurs sont a l’aise avec le modele et n’en veulent pas de discussion.

    Ce qui nous amene d’une part au fait qu’on devrait peut etre s’interesser a la democratie universitaire et a ceux qui font la course au rectorat.

    (b)

    Moi ce que je trouve decevant c’est que j’ai entendu les recteurs mais bien peut les professeurs.

    Nous avons entendu certains professeurs plus militants, vu une couple de lettre ouverte, …

    Par contre de maniere generale ceux ci ont ete bien silencieux et ont laisse toute la place au recteur.

    (c)

    Exemple on a vu la CAQ parler d’universite a deux vitesses… j’ai vu un texte dans le devoir d’Yves Gingras mais tres peu de reaction.

    Et meme sur le fond pourquoi on a pas entendu le recteur de l’UQAM dire sa facon de penser a celui de l’universite de montreal qui est un de ceux qui proposent ca.

    Et dans le fond pourquoi j’ai pas entendu toute la communaute de l’UQAM ou de concordia ou d’autre universite… envoyer ceux qui proposent ca jouer dans le traffic…

    (d)

    Dans le fond cette discussion sur le role des universites la veule-t-il eux aussi les professeurs ?

    (2)

    Pour Patrick et les autres…. voici une partie de mon bilan a moi concernant le vrai monde qui s’exprime ici et la sur voir toujours avec peu de mots.

    « Reste qe 82% de pas grand chose, ça reste pas grand chose. Imaginez 23% de pas grand chose maintenant… »

    Alors que j’entend le « vrai monde qui se leve le matin » chialer pour ben des affaires dont l’augmentation est minuscule en comparaison…

    (a)

    Le prix de l’essence… veritable enjeux de discussion ( au point qu’on s’inquiete qu’ils petent d’une crise cardiaque ) de ben ben des mononcles…. meme quand il monte d’une cent ou deux…

    C’est fascinant de voir comment on peut entendre du vrai monde ( tout content d’eux meme ) d’avoir fait 20 km pour aller faire le plein pour 1 cents de moins… ou d’avoir fait le plein d’essence une journee avant que le prix monte d’une cent…

    (b)

    Le prix des cigarettes… sujet de discussion enflamme pour le vrai monde … a tel point que le mononcle qui parle de juste part n’hesite pas pour eviter une couple de piasse et des taxes a aller au marche noir…

    (c)

    Combien de gens histoire de profiter a plein de la vie ont des forfaits telephone ( 50 options), super ecran, illico, ( enregistreur meme pour etre sur de pas manquer ce qui rend la vie pleine ) internet etc… et qui se plaignent d’une augmentation de 25 cents…

    (d)

    Combien de parents se plaignent de la centaine de $ que coute les articles scolaires et autres… et de combien c’est cher… et combien les parents devraient pas payer pour ca… et qui se replaigne quand ca coute 4$ de plus que l’an passe…

    (e)

    Combien de vrai monde qui parle de juste part font renover leur ostie de cuisine avec ilot au noir…

    (f)

    J’entends le vrai monde qui chiale de leur abonnement au journal coute cher…

    Et donc

    J’aimerais ben voir la reaction du vrai monde si un article augmentait de 82%… eux qui sont abonnes a se plaindre et a l’evitement fiscal …

    Mon conseil a tout ce beau monde la qui se plaigne et sont abonnes a casser du sucre sur les etudiants et leur expliquer que 82 % c’est peu …

    Arretez de faire des voyages cheaps tout inclus dans le sud, d’acheter des outils en quantite industriels pour les monsieurs… et diminuer donc votre forfait avec 400 postes de tele, les cinemas maisons et les dvd avec 4 films de chevy chase dessus…

    et mettez donc l’argent a la bonne place… le cialis… et des chose qui appaise l’esprit comme ecouter le canadien… pis qui foutez donc la paix aux etudiants je pense que vous en faites une maladie.

    Anyway l’universite et ses missions vous vous en fichez, l’universite vous vous en fichez, ce qu’on fait dans une universite vous vous en fichez comme votre derniere chaussette…

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