25 mai 2012 14h46 · Julien Simard
Texte publié originellement dans Le Panoptique : http://www.lepanoptique.com/sections/arts-litterature/le-sauvage-besoin-de-liberation-hommage-a-paul-emile-borduas/
Paul-Émile Borduas est mort le 22 février 1960 à Paris, après une longue carrière artistique parsemée d’embûches politiques et professionnelles. Les rétrospectives autour de son décès soulignèrent avec force le coup d’éclat de 1949 : la publication du manifeste du Refus global, avec 15 cosignataires. Dans les jours qui suivirent cette publication, Borduas fut renvoyé de l’École du meuble où il était engagé. On retient souvent le caractère anti-clérical du manifeste et sa qualité de premier jalon intellectuel de la Révolution tranquille, en oubliant parfois que le peintre a produit, dans ce texte, mais aussi dans bien d’autres, des réflexions pertinentes et complémentaires sur l’enseignement, l’art, l’individu et le politique. En somme, on gomme peut-être le caractère radical de sa pensée pour la mettre dans une petite case bien gentille de l’Histoire officielle.
Borduas a écrit des choses, finalement, d’une haute actualité en ces temps de grève sociale ! Le ton général de sa production écrite flirte avec l’irrévérence et l’anarchisme. Il propose une vision de l’art intégrée dans une conception de l’humain où il fait la part belle à la liberté et à l’inconscient, héritier en cela du dadaïsme et du surréalisme qui bulldozaient alors la droiture canadienne-française.
Peintre reconnu, Borduas était également professeur, métier qu’il exerça dès sa jeune vingtaine dans les écoles primaires de Montréal, à Paris et chez lui à St-Hilaire. Il désapprouvait ouvertement l’enseignement de la peinture axé sur la seule maîtrise technique; l’important était de « permettre aux expressions plastiques imprévisibles de naître » et au dessinateur « de créer son propre style » comme il l’écrivit dans ses Projections libérantes (1949). C’est ce programme qu’il essaya de mettre de l’avant à l’École du meuble, malgré certaines incompréhensions de la part de ses élèves et collègues, habitués à une approche plus « classique ». Cette approche lui coûtera son poste.
L’enseignement québécois, contrôlé par les religieux, s’avérait pour Borduas un asservissement : « un petit peuple […] tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers […] » (Refus global).
Borduas ira jusqu’à affirmer que « notre enseignement est sans amour : il est intéressé à fabriquer des esclaves pour les détenteurs des pouvoirs économiques » (Projections libérantes). On parle d’un texte écrit en 1949.
Ces irrévérences pédagogiques ne plairont ni à la direction de l’École du meuble, ni au gouvernement Duplessis qui faisait à l’époque la chasse aux idées subversives de tout acabit. Optant pour la ligne dure, le ministre Paul Sauvé n’a pas répondu à la tentative de Borduas d’expliquer son enseignement et sa pensée suite à son renvoi…
L’enseignement de Borduas était lié de près à un nouveau rapport à l’art et à l’humain. Son groupe, les automatistes, s’inspire fortement du surréalisme sans en être à la traîne. L’automatisme surrationnel, comme le nomment ses créateurs, espère accéder à une connaissance de l’homme et de l’univers à travers un processus créatif qui abolirait l’intention. Le créateur suit ses formes, dans une « conscience plastique au cours de l’écriture » (Commentaires sur des mots courants), jusqu’à l’émergence d’une certaine unité de l’œuvre. Claude Gauvreau, poète et dramaturge signataire du Refus, dira en entrevue radiophonique en 1970 : « Parce que nous rejetions l’intention, tout a priori rationnel […] nous sommes allés quelques degrés plus avant dans l’exploration du monde intérieur de l’Homme ». Borduas et son égrégore rêvaient d’un art où l’être se révèle à la fois dans l’acte de création et dans l’acte d’appréciation des oeuvres (Manières de goûter une œuvre d’art). Les automatistes travaillaient ainsi à un changement de paradigme dans l’art québécois, voire dans l’art moderne, mais aussi à une nouvelle façon d’interagir avec le monde. Entre la personne et l’univers : des flux.
Sous-tendant ce projet créateur et la construction d’une nouvelle pédagogie, un « sauvage besoin de libération » gronde chez Borduas (Refus global). Sans être communiste – il reproche aux « rouges » de ne pas faire assez de place au côté irrationnel dans leur conception de l’Homme – il n’en demeure pas moins qu’il croit en la nécessité d’une transformation radicale de la société. Dans son texte le plus politique, La transformation continuelle, il écrit :
« À l’occident de l’histoire, se dresse l’anarchie, comme la seule forme sociale ouverte à la multitude des possibilités des réalisations individuelles. Nous croyons la conscience sociale susceptible d’un développement suffisant pour qu’un jour l’homme puisse se gouverner sans police, sans gouvernement ».
Dans la tentative de faire émerger « la complète réalisation des possibilités humaines », les réalités institutionnelles (l’État et le clergé), intellectuelles (la censure), académiques (l’obsession technique) et sociales (le travail aliénant) sont des entraves à éliminer. Il faut voir Borduas comme un radical, comme quelqu’un qui pense les problèmes du monde (artistiques comme politiques) à leur racine et qui envisage une solution intégrée qui prenne la forme d’une révolution sociale. Il met ainsi le bout du pied dans la pensée anarchiste, sans toutefois se réclamer d’un auteur ou d’un courant en particulier. Son approche politique est intuitive, assez loin d’une pensée versée dans les grands textes révolutionnaires de son époque, mais vient néanmoins lier toute sa pensée : il faut libérer l’individu dans la création, dans le collectif et dans la transformation des formes plastiques et sociales.
Après un demi-siècle, les réflexions de Borduas restent toujours aussi pertinentes, même si l’environnement sociopolitique québécois a énormément changé….Ou pas ! L’art a beau s’être décloisonné du clergé, il est parfois difficile de le différencier de la publicité, du divertissement ou du spectacle. Borduas et ses potes écrivaient dans le Refus global que « les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes » : c’est un peu ce qui se passe en ce moment. Ou peut-être pas mal ce qui se passe en ce moment. Le Refus global n’est pas un petit texte de coin de table, il est un truc hautement pertinent en ces jours noirs-colorés.
Sources
Paul-Émile Borduas (1997). Refus global et autres écrits. Typo, Montréal.
Jean-Philippe Warren (2011). L’art vivant. Autour de Paul-Émile Borduas. Boréal, Montréal.









Ce survol du parcours de vie de Paul-Émile Borduas m’amène y aller de considérations relatives à l’Art. Ou, plus précisément, de ce qui en constitue les fondations depuis des temps immémoriaux. Qu’il s’agisse de peinture, de sculpture, de musique, de littérature, de rhétorique ainsi que d’avancées techniques de tout ordre.
En somme, mon propos concerne la Création.
À mon avis, l’élément incontournable (et commun à tout créateur) se résume à la maîtrise des outils de son Art. Les pinceaux, les râpes, les mots, les théorèmes, peu importe. D’abord maîtriser ce avec quoi on travaillera ensuite à ses créations.
Et, inversement, autant que possible éviter les formules, le mimétisme, les ornières déjà tracées.
Toute école ne devrait qu’enseigner les rudiments relatifs aux outils. Sans plus. Car le reste, cela ne s’enseigne pas. Et s’aventurer à malgré tout vouloir le faire ne saurait qu’être contre-productif.
Personnellement, je suis musicien auteur-compositeur depuis des décennies. Entre autres. Et j’écris aussi beaucoup, ayant d’ailleurs publié des centaines et des centaines de textes (chroniques, articles, et autres). Avec pour seul fondement le développement continu de ma connaissance des outils utilisés.
Voilà quelques années, une anecdote relative à Paul McCartney est venue me conforter dans mon opinion. Ainsi, au cours des années soixante, alors que Paul McCartney fréquentait la comédienne anglaise Jane Asher, la mère de celle-ci encouragea Paul à aller prendre des cours de piano en bonne et due forme.
C’est que Sir Paul était un autodidacte et Mme Asher estimait que des leçons pourraient améliorer sa compréhension de la composition. Paul hésita. Puis, il rejeta l’idée. Pourquoi? Par crainte, dit-il, qu’apprenant que telle façon de combiner des notes pourrait déroger à la bonne manière d’écrire, il n’en vienne à perdre sa touche instinctive…
L’Art, cela ne s’enseigne pas. Seulement le maniement de l’outillage.