Le pouvoir corrompu de remuer la terre : archéologie de la possibilité de bétonner.

19 juin 2012 15h10 · Julien Simard

« Avant même le lancement d’un appel d’offres, les entrepreneurs sont abordés par les oligarques. «On convoque les gens et on leur passe un message qu’il serait mieux pour eux de ne pas répondre à l’appel d’offres», a expliqué M. Duchesneau ». (B. Myles, Le Devoir, 19 juin 2012).

Les oligarques. Ça fait du bien entendre ce mot, parfois. Il ne faut pas oublier ce bon vieux plaisir de nommer qui fait le bonheur de l’ornithologue amateur qui lance à voix haute, un dimanche de juin, « ceci est un carouge à épaulettes mâle ! », après avoir observé pendant de longues minutes venteuses un bruissement d’ailes près d’un ruisseau.

Est-ce que des gens dans la salle croient encore réellement que la compétition « saine » existe dans le mode de production capitaliste ? Je suis presque triste pour ceux et celles dont les rêves sont brisés par ce que les archéologues de la Commission Charbonneau déterrent de la fosse septique du système politico-économique québécois.

La « corruption » est dans le code génétique du capitalisme : comment peut-il en être autrement quand le paradigme même de ce système économique est la maximisation du profit ? Dans les faits, cette maximisation passe inexorablement par la destruction – symbolique, matérielle, ou les deux – de l’adversaire, et par la collusion stratégique, oligarchique et monopolistique de forces puissantes mais réduites en nombre, pour assurer un contrôle stable et lucratif du marché. Ça oscille tout le temps entre ces deux états, sauf en temps de crise, c’est-à-dire de remaniement des forces en puissance. Le marché n’est pas « neutre », c’est un espace de pouvoir, un champ de bataille, c’est Vimy[1], et parfois l’équilibre fragile de la « paix économique » s’effondre, quand les actions en bourse ne suffisent plus à mener cette bataille larvée. Et c’est dans l’espace, sur la terre, dans les quartiers que s’inscrivent ces conflits.

Ce système d’accumulation est né dans la guerre, a grandi dans la guerre, s’abreuve de la guerre, dort dans la guerre, a adoré voir s’affronter, dans la guerre, et deux fois plutôt qu’une, des millions d’ouvriers pour qu’advienne le très sanglant sacrifice des puissants mouvements sociaux du XXe siècle, condition nécessaire à l’établissement d’un environnement social et urbain favorable à l’ethos capitaliste. La violence est fondatrice de l’ordre social, dirait René Girard. Le nazisme est enterré, « time for business », c’est le début d’un temps nouveau ! Vive le Plan Marshall ! C’est oublier que les nazis se débrouillaient aussi très bien à ce petit jeu du profit…

Mais je m’éloigne, je voulais plutôt écrire sur le pouvoir de remuer la terre, quoique ça revienne un peu au même. Selon mon humble avis, la question de fond posée par la Commission est celle de l’urbanisme, de la construction/destruction de la ville, de la morphologie de l’espace et du contact entre la terre et le béton, phénomène qui n’est pas anodin :

Qui a le pouvoir de faire des ponts, de faire des viaducs, d’ériger des phallus d’acier, de construire des aéroports, de creuser des mines, de déplacer des cimetières, des cathédrales, de faire des tunnels, de bombarder Bagdad, d’écraser Gaza à coup de bulldozer Caterpillar, d’ériger des hôpitaux gigantesques, de créer des îles artificielles en plein milieu d’un fleuve, de couler l’autoroute 401 vers Toronto, la plate-forme de forage Deepwater Horizon, de faire des barrages, Manhattan, des centrales nucléaires, une route pavée de diamants jusqu’aux Monts Otis, des murailles de Chine, Stonehenge ou des pyramides ?

Pas nous, en tout cas. Je veux dire : c’est pas une assemblée de quartier qui a décidé de construire le pont Jacques-Cartier.

Mais si c’est « eux », c’est qui, eux ? Mais les oligarques ! La bourgeoisie, les monarques, l’État, la chefferie moche du Pérou précolombien, n’ont pas seulement le monopole de la violence, comme dirait Élias, mais aussi le pouvoir de remuer la terre (et le ciel), ou plutôt de faire remuer la terre par des ouvriers.

En archéologie, on affirme que le monumentalisme funéraire commence avec l’apparition d’inégalités de classe : il faut glorifier le puissant jusque dans l’au-delà. Et puis, dans cette longue histoire, après les tertres funéraires de taille modeste apparaissent les pyramides, ou le Cirque Maxime, ou Teotihuacan, symboles mêmes d’une capacité de mobilisation politique et économique inégalable, qui doivent perdurer pour des siècles et des siècles, tout comme le pouvoir qui les a érigés. Le gigantisme architectural a avant tout une fonction symbolique : affirmer, dans la terre et dans la pierre, un pouvoir donné, et tenter de le projeter dans l’éternité.

Or, les mégalomanes oublient que rien n’est éternel…Même pas la pierre, même pas les montagnes. Victoire du temps et du chaos sur le désir de puissance. New York sombrera. Babylone tombera.

Ils construisent l’espace selon leurs besoins – la maximisation du profit – et nous demandent non seulement de le faire, c’est-à-dire construire tout ça, de payer pour ces projets, mais aussi de s’en réjouir. Comme il est beau, le Stade Olympique ! Merci pour ces jolis condos ! Jean Drapeau, quel héros !

Est-ce qu’on peut construire, nous ? Décider d’ériger un centre social ? Un immeuble à logement ? Des serres en pleine ville ? Nah, mais parfois oui. Pour ce faire, il faut négocier avec les pouvoirs. Négocier avec les pouvoirs. Négocier avec le Roi et l’oligarque, encore. Demander la permission.

Avoir su, et avoir eu un mot à dire dans cette histoire-là, est-ce que le peuple des villages de St-Lambert, Greenfield Park et Lemoyne, réunit en assemblée autogérée, aurait construit le boulevard Taschereau ? Peut-être que oui. Mais ça aurait peut-être été différent que le calvaire de tristesse que c’est aujourd’hui. Et le Centre 7400, ancien Institut des Sourds-Muets dans Villeray, construit avec l’argent de la dîme en 1919, et vendu récemment au consortium Dev McGill pour la jolie somme de 16 millions par les Clercs de St-Viateurs, on aurait pu en faire quelque chose de grandiose.

Tant qu’il faudra négocier avec ceux qui ont le pouvoir de remuer la terre, qui ont les machines pour le faire et qui tentent de profiter de ces érections de béton, nos rêves s’écraseront parfois sur des viaducs.

Le plus important dans tout ça est que ce béton québécois s’étend sur des terres volées. VOLÉES au nom de la maximisation du pouvoir, encore et toujours. Comme ce golf qu’ils voulaient construire à Oka, sur des lieux sacrés.

Taisons-nous et demandons à ceux et celles qui savent aimer cette terre comment faire. Aux Innus, aux Mohawks, aux Attikameks, aux Cris, aux Abénakis, aux Montagnais, aux Micmacs.

Que faire avec les Raffineries de l’Est ?


[1] Après avoir tassé les adversaires de petite taille, les plus puissants s’organisent pour créer une pax romana, une trêve dans la compétition, la guerre ou la destruction, pour mener à bien leurs activités lucratives. Tout se passe exactement comme dans la consolidation de l’État français : au départ, des seigneuries éparpillées, très locales, se faisant constamment la guerre, puis naissent des royaumes régionaux (exemple : la Bourgogne) qui grandissent sans cesse et cherchent à maximiser encore plus leur puissance. De cette compétition à quatre ou cinq, à coup de guerres, de hasard, d’alliances stratégiques et de mariages, le Roi de France sortira vainqueur, lèvera des impôts sur tout le territoire et invoquera le monopole de la violence pour imposer ses polices et ses armées sur tous les chemins de France. Cette logique de maximisation du pouvoir conduit directement à son monopole ou oligopole (voir l’excellent N. Elias.1975. La dynamique de l’occident. Paris, Calman-Lévy)

 

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