Danser avec les mort.e.s

12 juillet 2012 20h21 · Julien Simard

Le visionnement de ce vidéoclip est fortement recommandé avant, pendant ou après la lecture de ce texte pour comprendre certaines allusions : Gil-Scott Heron – Me and the Devil

Mais ils sont passés où les lieux de mystère, de brume épaisse, de cornes celtiques et de cadavres ? De litanies, de noir, de corps qui suent qui saignent ? De grosses braises sales et d’incandescence de sauge ?

Les tarentelles, les danses macabres, les forces de l’univers ?

« Si la dépression, que la psychanalyse qualifie aussi de mélancolie, est un état comparable à la souffrance du deuil, la réaction maniaque elle, prend son contre- pied exact : je vis dans la hantise de perdre l’être que j’aime le plus au monde, et bien je n’y pense plus, je fais la fête jusque et y compris dans mon corps en projetant l’image de ma toute-puissance ». Ça, c’est l’anthropologue François Laplantine qui parle de la danse de la tarentelle dans le sud de l’Italie, rituel qui vise à éloigner le spectre estival de la morsure de l’araignée poilue[1].

Tout ça pour dire que commencer à montrer un respect collectif aux morts pourrait fonder une révolution.

Où est le silence/fureur/bruit de la mort qui devrait prévaloir chaque fois qu’un enfant se donne la mort, le bruit de la foudre qui casse le monde, chaque fois que le sang des innocents coule, chaque fois qu’un enfant ne veut pas vivre dans ce monde-ci et se tue ? Leur rage est là, leur mal-être plane comme le smog au-dessus de nos têtes.

On veut les oublier, mais ils nous disent pourtant que cette société sent la charogne, au point de ne pas vouloir vivre.

Au point de vouloir peut-être, symboliquement, rejoindre un cycle, un pays des morts où leur parole de sang résonnera tôt ou tard, pour la « suite du monde », comme dirait Pierre Perreault.

Alors, quoi ?

Il est où le pays des morts ? Si quelqu’un sait, dites-moi, je veux y aller à tout prix, il faut se fermer la gueule et écouter la musique qui s’en échappe.

Si on continue à ignorer ces morts, cela veut dire que tout ce qu’on fait trempe dans le sang. Comme tout ce qui se passe en Amérique, parce que notre présence ici est née dans un génocide, mais ils nous expliquent pas ça à l’école, et le sang coule encore.

Chez les Inuits, qui se tuent beaucoup, ces choses font peut-être du sens :

« What’s more, the possibility of immortality – becoming a raven, living on through one’s name – means that suicide is never simply about the absence of meaning. The dead continue to act in the world » (Stevenson 2009 : 64)[2].

Et le cancer, qui s’immisce partout, les toxines dégueulasses de l’industrie qui nous tuent un après l’autre ? On va les arrêter, ces pollueurs qui se battent contre toutes les régulations environnementales un jour, ou bien on se laissera crever dans une grosse soupe toxique ? Quand va-t-on considérer nos mort.e.s comme des mort.e.s politiques ? Quand il y a des accidents on s’organise pour les éviter, non ? Mais là non. Les vampires sont là, ils brassent des sous. Autant dire des crânes.

Les morts de la mine Jeffrey méritent notre respect, ceux du passé et ceux qui viendront.

Le début du respect viendrait logiquement de l’action sur les causes de leur mort, en l’occurrence le fait étrange de rouvrir une mine d’amiante­ pour des questions de profit, acte d’une très haute vampirie, peut-être même un crime contre l’humanité ? Mes ami.e.s juristes répondront à cette question je l’espère.

Quand ils seront morts d’un mésothéliome, on ira les voir – leur corps thanatopraxifié ou leur urne – dans un salon-ikéa-zen-propre et on paiera pour ça de grosses sommes d’argent à une autre compagnie privée.

Et après il faudra retourner travailler.

D’ailleurs, on est déclaré être en situation de deuil pathologique si des symptômes profonds d’anxiété, de dépression qui empêchent de « fonctionner » persistent après deux mois de la mort de l’être aimé. Alors faites vos provisions de livres de psycho-pop, parce que deux mois, c’est pas trop long, il faut être efficace dans ses mécanismes de gestion psychologique, tenter de grandir dans cette expérience difficile mais qui doit être vécue comme un « cadeau du mourant », comme les gens soins palliatifs le disent si fièrement.

Hop, hop, au travail ! Lucien Bouchard n’est pas loin, comme le vieux croque-mort dans Lucky Luke.

Le pirate Serge Bouchard – Dieu merci pas un vampire comme son familier lointain – a dit un jour : « on ne se console pas de la mort des autres ». Bouffée de pipe et regards de fleuve.

Des milliers d’enfants morts flottent sur le Québec, nous regardent agir, dépenser, faire des « B.B.Q. estivaux / profitez des soldes sur le poulet », porter des carrés rouges et choisir nos maîtres à tous les quatre ou cinq ans.

Ça serait un minimum de respect pour eux de se débarrasser de ce qui nous donne envie de nous tuer, non ?

On peut commencer la liste avec un item assez évident et consensuel (je me trompe peut-être) : le travail tel qu’il est organisé dans le capitalisme.

Vous en parlerez aux employé.e.s de France Telecom qui ces jours-ci s’en vont flotter par dizaines au-dessus de Paris, à regarder les touristes s’empiffrer de McDo sur les Champs-Élysés.

À quand une grosse danse des morts où on pourrait joindre nos corps aux leurs, dans la nuit infinie du silence et de l’écoute, de la fumée et de la brume ? Une danse nocturne d’où peu de structures aliénantes sortiraient indemnes. Une valse d’éros-thanatos.

Cette grève pourrait se transformer en un carnaval défunt.e.s-vivant.e.s. Même combat.

Il faut devenir des morts, parce que de toute façon, les morts qui partent dans la haine du monde viendront toujours le hanter et que toute façon nous souffrons comme des cons et des connes et que nos ami.e.s partiront peut-être aussi hanter le monde à jamais, à moins que n’arrive le dialogue cosmique dont j’essaie tant bien que mal de dessiner les contours !

Au vingtième siècle, c’était simple, on envoyait les jeunes se faire décapiter dans les douces plaines d’Europe.

Maintenant, c’est pas pareil. Mais eux aussi hantent l’Europe, ils hantent l’Union Européenne et le crédit en général, et les mesures d’austérité qui donneront faim aux bébés d’Espagne et d’Italie et les tueront aussi peut-être. À Verdun ils sont morts pour 3 pouces de terre dans tout ce que la modernité avait de plus nouveau à offrir : gaz, canons, Mauser automatiques.

Ces mort.e.s, faisons-en des alliés. Aimons-les, nos ami.e.s fantômes, les disparu.e.s.

Les anciens, aussi.

Ils ont autant le droit que nous d’habiter ce monde, et peut-être même plus, même si leurs corps ne sont plus productifs.

Parce qu’au fond, dans notre monde, c’est ce qui détermine la possibilité d’être : produire pour les vampires.

Modern life is rubbish.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] F. Laplantine, « Jouer et danser la tarentelle pour guérir la morsure de la tarentule Réflexions ethnopsychiatriques sur un « culte de la mort », Frontières, vol. 20, n° 2, 2008, p. 77-82.

[2] Stevenson, Lisa E. 2009, « The Suicidal Wound and Fieldwork among Canadian Inuit » in John Borneman and Abdellah Hammoudi’s Being There, Berkeley: University of California Press : 55-76.

 

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Classé dans :  Divers, Société

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