Communautés thérapeutiques en résistance I. Formulation d’un projet.

19 août 2012 17h55 · Julien Simard

« John Cree, notre gardien de la spiritualité, venait de commencer à brûler du tabac. Il faisait ses remerciements, et quinze minutes plus tard les camions sont arrivés avec la brigade anti-émeute. Une des femmes a dit : « ils sont ici ». D’instinct nous avons compris que les femmes devaient être en avant. C’est notre devoir de protéger la Terre, de protéger notre Mère. Je me souviens d’avoir regardé la figure des policiers; ils avaient peur. Ils étaient comme des petits enfants. Ils n’avaient jamais affronté un esprit aussi fort. Ils étaient comme des robots ».

Ellen Gabriel, dans Kanehsatake : 270 ans de résistance d’Alanis Obomsawin

Le 21 avril dernier, pendant le Salon du Plan Nord, plus de 40 femmes innues ayant marché plus de 3 semaines la distance qui sépare Montréal de la Côte-Nord sont arrivées pour porter un message d’inquiétude profonde quant à l’avenir du Nitassinan. Or, il y a eu l’émeute, avec son bruit et sa fureur. Et le lendemain, le samedi matin, les Mohawks et les Innus étaient réunis dans un moment politique historique entre les deux peuples, dans le parc Riopelle, près du Palais des Congrès. Un cercle de guérison a été formé, pour tenir des discours en Innu, Mohawk, Anglais et Français et ceux et celles qui désiraient écouter ou participer devaient enlever leurs masques. Il devait se trouver, dans les alentours, une centaine de gens masqués. L’énorme majorité a refusé et a continué de narguer les lignes de flics autour du parc, avec des masques, pendant que se déroulait un moment de parole inouï, après que les femmes innues aient marché trois semaines. Un moment de parole lent, plein de silence et de brume printanière.

Les autochtones, ce jour-là, ont dit qu’ils étaient prêts à lutter côte à côte avec les Québécois.e.s contre le Plan Nord et ces autres plans de mort en autant que les Québécois.e.s reconnaissent qu’ils se font (parfois, souvent) colonialistes. Un degré zéro de la solidarité, moment à partir duquel les luttes pourraient se mélanger et grandir.

Mais ces gens ont refusé d’enlever leurs masques et d’entendre ça, dans la pluie froide d’avril qui transperce les os.

Je trouve cet évènement très révélateur d’une foule de choses, mais d’abord et avant tout du fait que le colonialisme est beaucoup plus implanté qu’on croit dans nos façons d’être, dans notre manque d’écoute de ceux et celles qui luttent depuis des centaines d’années, des ancien.n.e.s, des aîné.e.s  et du passé en général. Comme si on avait à créer des mouvements sociaux de zéro, sans pouvoir s’inscrire dans des dynamiques beaucoup plus anciennes, et du coup beaucoup plus radicales.

Ce n’est pas anodin que dans les luttes autochtones, thérapeutique et politique soient si intimement liées. Lutter de génération en génération pendant des centaines d’années, simplement pour exister, demande de rassembler les forces du groupe, malgré un chaos incessant et toujours plus sale de pelles mécanique, de fusils et de barrages électriques, de suicides et d’alcool. L’esprit est fort, c’est celui de la Terre, des étoiles, des saisons et de la mer.

Pachamama, comme disent les Quechua.

Pour la suite du monde, il faut laisser les forces de l’univers nous passer à travers le corps (je pense que c’est ça, l’amour) et se battre contre toutes les entraves à cette rencontre cosmique.

Ce qui impliquera des malaises, parce qu’on ne va pas très bien. Comme quand on essaie une fois de faire du jogging après des mois d’alcool et que c’est trop confrontant et qu’on arrête et qu’on recommence l’alcool parce que c’est moins confrontant.

Les blocages énergétiques sont nombreux entre nous et la beauté du monde.

Si on s’installait sur la voie de l’autogestion notre santé personnelle et collective, à des niveaux micro, nous rencontrerions très vite les causes complexes (souvent macro) des maux qui nous assaillent à degrés divers. Mais surtout, nous comprendrions à quel point tout cela est relié dans le colonialisme, le capitalisme et l’esprit de conquête en général qui accompagne la recherche du profit depuis belle lurette. Les autochtones le savent depuis longtemps. On a juste à les écouter.

Mais si on se ramène à un point de vue plus urbain, une petite liste. Je vous invite à cet exercice délicieux qui est en soi thérapeutique, en tout cas pour moi.

Le travail

La toxicité dans l’environnement

La méconnaissance des techniques de soin et la dépendance envers le système de santé

Notre dépendance alimentaire et les sales pesticides

La pub qui casse notre être et notre force intérieure

L’échangeur Turcot qui est horriblement, dégueulassement laid

La biodiversité enfouie sous le ciment de Laval

L’automobile qui bouche nos artères

Les propriétaires de moisissures

Le fait qu’un port commercial bloque notre accès à un des plus majestueux cours d’eau au monde

Le fait qu’il est difficile de distinguer au premier coup d’œil un QG de l’armée, un centre d’achats et un hôpital

 

Et si se guérir individuellement et collectivement était un ciment de solidarité radicale ?

Pour étendre les luttes, il faut des mouvements sociaux inclusifs. Quoi de plus inclusif et puissant que la santé, que les besoins de base comme le logement et l’alimentation ? De toute façon, on sait que les déterminants sociaux de la santé sont précisément ces aspects quotidiens de l’organisation des besoins fondamentaux et relationnels de la vie… On veut planter des herbes médicinales gratuites à Montréal (genre de la mélisse contre l’anxiété chronique) mais il y a un stationnement là, précisément dans l’endroit qui serait génial pour faire pousser des herbes médicinales gratuites. Ah, comme c’est fâcheux ! Passons à l’acte. Comme Roadsworth qui dessinait des pistes cyclables la nuit avec ses canisses de peinture.

À quand des cliniques de quartier qui deviendraient des espaces centraux d’une rencontre communautaire quotidienne, où les moments importants de la vie des humains, comme la planification des naissances, la mort, la maladie, pourraient redevenir des évènements collectifs, bénéficiant du savoir-faire de plein de gens ? On parle beaucoup de la fameuse perte des rituels dans les sociétés postmodernes…On devrait, plutôt que de se poser cette question bizarre, réfléchir à la santé du tissu social de la communauté, véritable terreau de toute ritualité.

Des aîné.e.s qui gardent les enfants du quartier au lieu de se faire donner des anti-dépresseurs.

Solidarité dans le soin, solidarité économique, solidarité relationnelle ! C’est un peu toute la même chose, mais qui implique la nécessité d’habiter un espace, un bout de terre, même asphalté.

Les Zapatistes ont dit ça, par la bouche du Subcomandante Marcos, du creux des montagnes du Chiapas, du tréfonds de la mémoire des Mayas des Hautes-Terres (Tzeltales, Tzotziles, Lacandons) :

« Ils veulent prendre la Terre pour que nos pieds n’aient rien sur quoi marcher. Ils veulent prendre notre histoire pour que nous et notre parole soient oubliés et meurent. Ils ne veulent pas d’Indiens. Ils nous veulent morts. Les puissants veulent notre silence. Quand nous étions silencieux, nous étions morts, sans la parole nous n’existions pas. Nous nous battons contre cette perte de mémoire, contre la mort et pour la vie. Nous combattons la peur de la mort parce que nous avons cessé d’exister dans la mémoire. Quand le cœur indien parlera dans la patrie, celle-ci aura dignité et mémoire » Quatrième déclaration de la Selva Lacandona.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 2

  • 19 août 2012 · 18h17 imaginezautrechose

    Très beau billet, qui soulève des questions fondamentales et qui nous place devant un miroir dont le reflet est loin d’être immaculé.

    Devoir de mémoire, devoir de solidarité… nous oublions souvent de faire nos devoirs, non?

    « Des aîné.e.s qui gardent les enfants du quartier au lieu de se faire gaver d’anti-dépresseurs. Solidarité dans le soin, solidarité économique, solidarité relationnelle! » J’aime l’idée.

  • 19 août 2012 · 18h31 imaginezautrechose

    Très beau billet, qui soulève des questions fondamentales et qui nous place devant un miroir dont le reflet est loin d’être immaculé.
    Devoir de mémoire, devoir de solidarité, devoir de communauté… nous oublions souvent de faire nos devoirs, non?
    « Des aîné.e.s qui gardent les enfants du quartier au lieu de se faire gaver d’anti-dépresseurs. Solidarité dans le soin, solidarité économique, solidarité relationnelle! » J’aime l’idée.

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