Tattoorapeuthique

10 septembre 2012 21h15 · Julien Simard

Aller à la boutique de tatouage, c’est un peu comme aller chez le médecin.

Ça sent l’alcool désinfectant, il y a des petites serviettes absorbantes, des gants de nylon et tout. On s’installe sur la couchette, on tire la langue sous le bâton de bois (c’est une blague), on remonte le bras, et les seringues de couleurs commencent leurs gravures.

Mais contrairement à la visite chez le médecin, c’est plutôt agréable de douleur.

Après le choc initial, les endorphines vont s’amuser en bonnes opiacées dans le cerveau, puis ça fait mal, puis c’est bon. Les sens s’aiguisent. La lumière se diffuse. On te grave un dessin dans l’épiderme. Joie crispée de feu de mal. Dans un amas de chair qui au fond est vide (physiquement et bouddhistement parlant), on te bataille un symbole.

Et puis là on existe.

« La douleur est une manifestation ambiguë de l’organisme. Privée de la capacité de la ressentir, l’existence humaine devient terriblement vulnérable » (Le Breton 1995 : 14).

Ah oui, c’est vrai, on va mourir dans notre chair. Privés des expériences pour la ressentir, on devient terriblement vulnérables d’une fausse certitude en la permanence de notre corps.

Comme si en revenant du douloureux voyage de l’aiguille dans la peau, on réalisait qu’on avait la face dans le vide. Et après, on l’a pourtant encore en l’ayant réalisé. Toujours au bord d’une falaise, même si on l’oublie.

Comme disait G. Bataille, après la « petite mort » (l’orgasme), c’est aussi le cas il paraît. Du moins c’est ce qu’ils disent.

Et au bord du gouffre, ce petit dessin sera là tant que cette peau sera là.Cette tête de mort sur le bras – qui dit en fait la mort même du bras – se veut l’inscription « permanente » de la fin qui est déjà-là. Jeu de magie !

Permanence – impermanence; glorieux tatouage qui joue sur les frontières.

Tatouer la ville c’est pas mal non plus, ça permet de passer un mal, ça fait exister, ça diffuse la lumière dans les yeux et tout et tout. Même affaire. Elle en a grand besoin, dans sa grisaille maladive à face de béton.

Beau corps propre lisse en santé pas marqué comme devrait vraiment l’être le mur de l’école au lieu que ces horribles dessins bloquent la blancheur éclatante de l’ordre quel exemple pour nos enfants.

Comme des médecins, je dis, mais meilleurs magiciens et meilleurs pharmaciens, parce que l’endorphine c’est en nous.

D. Le Breton. (1995) Anthropologie de la douleur. Paris : Métailié.

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  • 11 septembre 2012 · 09h15 Genevieve Dumas

    Ce livre de David le Breton est à lire ainsi que ceux de Ron Melzack dont cet auteur parle souvent. C’est un scientifique montréalais de l’Université McGill qui a montré les aspects culturels et émotionnels de la douleur.

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