Mise en contexte du Projet Laramie

Le fait divers et le projet théâtral

En octobre 1998, un jeune étudiant en théâtre de l’Université du Wyoming à Laramie est victime d’un crime haineux : attaché à une clôture, il est sauvagement battu et abandonné à lui-même. Il n’avait pas encore 22 ans. Laramie est une ville isolée, mais pas très différente d’une autre. Rien ne laissait présager un tel drame. Cela pourrait se passer près de chez vous. C’est une histoire profondément américaine. Des citoyens qui clament haut et fort les valeurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité en viendront à se déchirer entre eux. Le vieux vernis va craquer. Une grande question se pose : comment une petite ville dont la devise est « Vivre et laisser vivre » peut-elle avoir été porteuse d’un crime semblable ? Chacun a, sans doute, sa part de responsabilité. Confrontée à elle-même sous les projecteurs de la nation, la ville apparaît comme le microcosme de l’Amérique. Une compagnie de théâtre de New York, le Tectonic Theater Project, dirigée par Moisés Kaufman, décide de se rendre à Laramie. Les membres de la troupe réaliseront plus de deux cents entrevues avec les citoyens de la ville et les membres de l’Université. Ils seront horrifiés devant la gratuité de l’acte, devant sa brutalité. La pièce deviendra un vibrant réquisitoire contre l’incompréhension, l’intolérance et le rejet.

Vivre et laisser vivre 

L’action du Projet Laramie se déroule dans une petite ville paisible qui compte à peine plus de 25 000 habitants. En dehors de la rue principale, c’est la campagne. Les habitants sont des cultivateurs, des éleveurs de bétail, des petits ouvriers. Les propos du Sergent Hing dégagent un fort sentiment d’appartenance. Le paysage est magnifique. Se remémorant les heures suivant l’agression sauvage, il souligne que le ciel était « très clair, très sec pis […] bleu ». Eileen Engen résume bien le sentiment qui se transmet de génération en génération : « Prendre soin de sa terre et de sa propriété ». Et, malgré que « le vent du Wyoming peut rendre un homme fou », Doc O’Connor, un petit entrepreneur, ne vivrait pas ailleurs. De ville ferroviaire d’importance au milieu du XXe siècle, Laramie n’est cependant plus qu’un lieu de passage. La ville vit une transition lente de la campagne à la ville. Cela n’empêche pas les habitants d’être très fiers de leur passé. Sur le site même du Fireside, en 1862, les gens fréquentaient une magnifique salle d’opéra. Laramie occupe une place importante dans l’Histoire. La connotation francophone du nom s’explique. Près de Laramie coule une rivière de 216 milles de longueur. Le nom de Laramie River lui fut donné en souvenir de Jacques La Ramee, chasseur d’origine canadienne-française attaqué par les Indiens et abandonné sur les rives de la rivière. Le nom de Laramie signifie « les larmes de l’amour ». Au plan politique, Louise « Grandma » Swain fait figure de légende. Elle fut la première femme à voter lors d’une élection générale en Amérique.

Angels In America

Le Projet Laramie fait ressortir plusieurs éléments qui s’interposent entre la vie privée et la vie sociale : l’homophobie, la religion, les classes sociales et les médias. Les gais et lesbiennes de Laramie éprouvent de la difficulté à affirmer leur orientation sexuelle ouvertement. Catherine Connolly, la quarantaine, professeure à l’Université, Jonas Slomaker, la soixantaine, sont du nombre. Le cas de Jedadiah Schultz, dix-neuf ans, étudiant à l’Université, est particulièrement touchant. Pour son audition en théâtre, malgré le désaccord de ses parents, il jouera un extrait de la pièce Angels In America qui apparaît alors comme une mise en abîme du Projet Laramie. L’homosexualité questionne les valeurs morales et sociales de la société. À Laramie, plusieurs traditions religieuses tentent tant bien que mal de cohabiter : baptiste, catholique et mormon. Les discours des pasteurs Doug Laws, Stephen Mead Johnson et Fed Phelps traduisent une vision très biblique del’homosexualité.  À l’opposé, le Père Roger Schmit dénonce toute forme de violence et déplore la division dont font preuve les différents leaders spirituels. Dans un autre ordre d’idées, les inégalités sociales ne favorisent pas le rapprochement entre les divers groupes. Septuagénaire, Marge Murray présente Laramie comme un lieu où a toujours existé une « distinction de classes ». Au bar Le Fireside, lejeune Matthew Shepard porte de beaux vêtements non par arrogance mais par simple bon goût. Or, ses assaillants, Aaron McKinney et Russell Henderson , lui déroberont ses chaussures lors de l’agression. Il faut souligner enfin la part des médias, dire à quel point la douleur des habitants de Laramie sera exacerbée par leur invasion dans leur vie, par le manque de pudeur à leur endroit.

Une aube nouvelle sur la Terre de Cain

L’agression sauvage subie par Matthew Shepard divisera profondément les membres de la petite communauté de Laramie. Lorsque s’organiseront des manifestations prenant la défense du jeune homme, plusieurs d’entre eux se demanderont pourquoi faire de lui un héros. Rebecca Hilliker, la directrice du département de Théâtre de l’Université, soutiendra que cette affaire concerne tout le pays. Aaron Kriefels, le jeune étudiant qui a découvert Matthew Shepard, demeure hanté par l’image de ce qu’il avait d’abord cru être un épouvantail. Matt Galloway, le barman du Fireside, se sent coupable de ne pas avoir pu empêcher le crime. Rulon Stacey, le président-directeur général  de l’Hôpital Poudre Valley à Fort Collins, prend conscience qu’il prend soin des corps de deux jeunes adolescents, des frères ennemis que l’incompréhension avait séparés et que le destin réunissait alors qu’il était trop tard. Au moment d’annoncer la mort de Shepard, le médecin laisse couler quelques larmes. Il recevra alors des courriels haineux. La Déclaration de Dennis Shepard au procès de McKinney représente le moment le plus touchant de la pièce. Le processus de guérison du père de Matthew sera long : partagé entre la douleur et le pardon. Selon lui, durant ces longues heures de martyre et d’abandon, son fils était entouré d’amis : les étoiles, le vent du Wyoming, la lumière du jour qui renaît, Dieu. Les dernières choses qu’il aura vues, à travers  les nuages, ce sont, au loin, les lumières de Laramie.

Le théâtre : un acte de communion

Le Tectonic Theater Project de New York appartient à cette nouvelle génération de compagnies très novatrices, Elevator Repair, Pig Iron Theater ou The Siti Company, qui renoncent à investir un lieu scénique en particulier et à y présenter une programmation complète pour se consacrer entièrement au travail de création. Au début du Projet Laramie, un propos de l’auteur renseigne le public sur le texte de la pièce et sur le sens du mot tectonic.

« Pour écrire cette pièce, nous avons eu recours à une technique que j’ai développée : le Moment work. Cette méthode sert à créer et à analyser le théâtre selon une perspective structuraliste, ou tectonique. Donc, cette pièce n’est pas constituée de scènes mais de moments. Un moment n’appelle pas un changement de lieu, l’entrée ou la sortie d’un acteur ou d’un personnage. Il s’agit simplement d’une unité de temps théâtral qui, juxtaposée à d’autres unités, crée le sens. »

Moisés Kaufman

 

Les préoccupations exposées dans Le Projet Laramie rejoignent beaucoup celles du dramaturge Neil LaBute. D’ailleurs,  Moisés Kaufman et lui ont tous collaboré à l’écriture de Gay Marriage Plays présentée Off Broadway. Depuis sa création, Le Projet Laramie a remporté un vif succès partout aux États-Unis.  Dès 2002, Kaufman et les dix membres de la troupe ont adapté la pièce à l’écran avec une pléiade de vedettes : Clancy Brown, Steve Buscemi, Peter Fonda, Laura Linney, Amy Madigan et Christina Ricci. Le film laisse des images fortes de gens qui prennent progressivement la parole et qui n’ont pas peur de lutter pour les droits de la personne. À la fin, Jedadiah Schultz  reprend son rôle dans Angels In America, superbe exemple de mise en abîme. En accordant la parole aux citoyens de la ville en deuil et, ultimement au public, le théâtre participe au lent processus de guérison. Le mot de la fin revient à Doc O’Connor : « Laramie brille, tu trouves pas ?»

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  • 7 novembre 2012 · 13h40 Damien Lachance

    J’aimerais beaucoup voir cette pièce car j’en ai vu une version anglophone à Toronto il y a quelques années et que les thèmes qu’elle aborde sont, à mon avis, universels et actuels.

  • 16 novembre 2012 · 11h44 Carmen Pharand

    La discrimination est un problème dont on parle beaucoup de nos jours même s’il existe depuis toujours. Je pense au film « Milk » il y a quelques années qui parlait de discrimination sexuelle aux États-Unis ( Californie)

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Saison 2012-2013

Crédit photo : Vincent Champoux

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