Geisha, le premier roman d’Arthur Golden, fait depuis des mois le bonheur des libraires américains. Si la traduction française de ce best-seller ne révèle pas un grand roman, il s’agit toutefois d’une histoire passionnante, qui lève le voile sur un monde caché.

Arthur Golden, écrivain américain de quarante ans et prof de littérature, est diplômé de l’Université Harvard en histoire de l’art japonais. Toute la matière de son roman lui a été inspirée par les confidences d’une grande geisha, Mineko Iwasaki, qu’il a rencontrée en 1992 à Kyoto, où elle vit, et celles de Kiharu Nakamura, également geisha; Golden a aussi consulté l’autobiographie de Liza Dalby, «la seule Américaine qui soit devenue geisha». Le résultat, après une dizaine d’années de recherches sur le sujet: un récit vivant, émouvant (malgré quelques faiblesses d’écriture), qui, un an et demi après avoir été publié, fait déjà l’objet d’une adaptation cinématographique signée Steven Spielberg.

Nous sommes dans les années trente. Sa femme disparue, un vieux pêcheur vend ses deux petites filles. Arrivées à Kyoto, dans le quartier de Gion, Chiyo et Satsu sont séparées; Chiyo, sept ans, est plus belle et se voit donc promise à un bien meilleur avenir que sa sour. À cette époque, une petite Japonaise née d’une famille pauvre n’a guère le choix: ou elle est prostituée, ou elle est geisha. «Parfois, à la fin d’une fête, les hommes qui ont flirté avec les geishas restent sur leur faim. Certains iront dans des quartiers comme Miyagawa-cho, imprimer l’odeur de leur sueur en de vilains lieux comme celui où j’avais retrouvé Satsu.»

Les années de formation que raconte Chiyo constituent sans aucun doute l’aspect le plus intéressant de ce roman. De son voyage en train à son arrivée dans la ville hostile, et dans ce monde sacré qu’est celui des geishas, la vie de Chiyo sera bâtie sur deux valeurs fondamentales: l’obéissance et la discrétion, deux «qualités» requises pour devenir une geisha enviée, célèbre et qu’on paie très cher.

Femmes fatales
La description de ce monde qu’on dit aujourd’hui disparu permet au lecteur occidental de poser un regard différent sur la condition féminine, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Chiyo appartient à un clan de geishas, appelé l’«okiya», composé uniquement de femmes, que dirige la plus âgée d’entre elles. Chiyo doit devenir apprentie avant de prétendre au rôle qui l’attend. Pour y arriver, elle doit essuyer les insultes, la violence physique de ses supérieures, les perfidies d’une rivale jalouse de sa beauté, Hatsumomo, qui sème la terreur. Elle deviendra l’une des geishas les plus recherchées du Japon, aidée par Mameha, elle-même une célébrité. «Mameha n’avait que seize ans, à l’époque, mais elle se vit sollicitée par tous les hommes d’État en visite au Japon, par des aristocrates anglais et allemands, par des milliardaires américains. Elle servit du saké au grand écrivain allemand Thomas Mann, qui lui conta une histoire très ennuyeuse par l’intermédiaire d’un interprète. Elle servit également à boire à Charlie Chaplin, à Sun Yat-sen et à Hemingway.»

Que font donc les geishas de si particulier? Elles «divertissent»; elles perfectionnent l’art de la danse, celui de la musique, connaissent tous les secrets de la cérémonie du thé, et surtout s’exercent à se rendre désirables tout en cultivant l’innocence: ainsi, Chiyo apprendra à verser du thé à un homme qu’elle convoite (enfin, qu’on lui somme de convoiter afin qu’il l’entretienne et assure ainsi la prospérité de l’okiya), en lui montrant juste assez de chair pour qu’il se sente privilégié, mais pas trop pour ne pas paraître déplacée; une geisha est avant tout objet de vertu et de richesse sur lequel s’inscrivent le pouvoir du clan, et celui de l’homme qui la fait vivre. «"Elle a des yeux magnifiques. Et attendez de voir sa démarche! Je vous ai invitée (…) pour que mes hôtes puissent vous regarder. Aussi vous avez une grave responsabilité. Vous devrez vous promener partout – dans la maison, au bord du lac, dans les bois, partout! Maintenant, allez-y, au travail!"»

Quand elle aura quinze ans, la virginité de Chiyo sera littéralement vendue aux enchères au plus offrant, le tout étant savamment orchestré par l’okiya, qui peut vendre très cher les faveurs de sa jeune vierge. Les portraits d’hommes, dans le récit de cette narratrice, sont assez consternants. À part celui dont Chiyo s’éprend, tous sont considérés comme de vieux adolescents avides de chair fraîche, aveuglés par l’illusion d’être les rois du monde. Sans montrer de haine particulière ni de rancune, la jeune geisha se permet des remarques sarcastiques, à peine voilées, sur la violence exercée à son endroit (elle est humiliée, giflée, tailladée, et j’en passe) à la fois par les femmes et les hommes de son entourage.

Pourtant, devenir geisha aura été sa libération, son affranchissement. En dépit d’une écriture simple, voire simplette, et du ton infantilisant du récit qui cadre mal avec la démarche autobiographique (même si c’est une fiction), Geisha constitue une lecture riche et passionnante. Mais il faut lire entre les lignes et laisser au vestiaire tous ses préjugés, ce qui est loin d’être facile.

Geisha
d’Arthur Golden
Éd. JC Lattès, 1999, 525 p.

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