Un beau grand dessin original taché de jaune, quelques illustrations, un bilan et une petite entrevue. Voilà qui n’est pas de trop pour souligner le passage chez nous d’un des auteurs les plus polyvalents et les plus importants de la bande dessinée contemporaine. Portrait d’un génie du neuvième art.

François Boucq est un jeune homme d’à peine 44 ans. Dans une profession qui conjugue l’inspiration débridée de l’artiste à la rigueur du graphiste rivé à la table à dessin, il fait figure de jeune homme sain, actif et tranquille. Derrière lui se profilent dans une perspective confuse près de cent ans de culture B.D. francophone, et bien des figures de légende, du Gédéon de Benjamin Rabier de 1923 au dernier Jerôme Moucherot, paru cette année.

Prémisses convenues d’un art désormais établi sur un public mature, les expressions «ligne claire», «école belge», «école française», «nouveaux naïfs» sont désormais des appellations familières pour quiconque, au-delà du texte et du dessin, tente de saisir le sens de ce temps décomposé, comme la pellicule d’un film que l’on déroulerait trop lentement. À quelle école Boucq appartient-il? Aucune, si ce n’est celle de sa formidable signature au petit trait oblique barrant le Q de son nom.

Pour l’auteur de B.D., la vocation précoce tient lieu d’obligation. À défaut d’échapper à cette règle, François Boucq eut le privilège de vendre ses premiers strips en bas âge, ce qui lui évita les inquiétudes et les reproches de parents soucieux de son avenir. Ses barbouilles, il les casa dans Le Point puis dans Pilote, le premier hebdo à publier de la bande dessinée adulte en large tirage. Il avait vingt-trois ans et côtoyait de grands noms. Ce sont Les Cornets de l’humour, scénarisé par Delan. Ponctué d’un humour cassant, ces premiers scénarios fulgurants annoncent un dessin délicieusement fouillé, un souci du détail qui fait toute la différence.

Histoire courte
Les premiers travaux solos de Boucq, compilés à partir de parutions dans le magazine (À Suivre), débutent en 1983. Chez Casterman, auquel il demeure toujours fidèle, le Lillois publie une série d’albums composés de courtes histoires (généralement moins de dix pages) qui font encore date dans l’histoire de la B.D. Ce sont Les Pionniers de l’aventure humaine, Point de fuite pour les braves et surtout La Pédagogie du trottoir et La Dérisoire Effervescence des comprimés. Ses petites écolières boudeuses défiant la gravité, ses grandes bourgeoises défendues par un robot-samouraï Moulinex disjoncté, son éléphant ayant recours à la chirurgie esthétique pour les beaux yeux d’une trapéziste, ses tortues invasives, ses mantes religieuses, ses Bretons en goguette, figurent parmi les plus belles pages de la B.D. humoristique.
Parallèlement, une histoire fantastique en 80 planches, écrite en compagnie de Jerôme Charyn, romancier de série noire, propulsera François Boucq dans le cercle restreint des célébrités de la bande dessinée d’aventure et de science-fiction. Dans La Femme du magicien, tiré à quarante mille copies, l’humour cède le pas à une fantasmagorie mystérieuse, ponctuée d’animaux complices et de possessions furieuses qui conjuguent la poésie naïve d’Alice au pays des merveilles à l’histoire du loup-garou. À coups de couleurs fluides et de traits fins, Boucq et Charyn évoquent d’étranges possessions. Cette incursion terriblement ambitieuse dans le monde de la déraison, qui tient autant du roman que du grand art, laissera ses traces. Suivront un ersatz de la guerre froide Bouche du Diable (1991) _ histoire hypercrédible et fort bien documentée d’un orphelin élevé dès le berceau selon les offices du KGB, transcendant son destin dans la mystique d’un Indien d’Amérique _, ainsi que l’ambitieuse trilogie de science-fiction intitulée Les Cathédrales de l’invisible (1991), dont des milliers d’admirateurs attendent impatiemment la suite. S’il était utile de le confirmer, mentionnons que les séquences de chasse à la baleine contenues dans le premier tome de cette trilogie rangent définitivement Boucq parmi les plus grands illustrateurs de l’histoire de la B.D. réaliste. Cet homme a du génie.

Les cathédrales sont à ce jour les dernières incursions de Boucq dans le fantastique. Car un étrange personnage désormais le turlupine…

La loi de la jungle
Le quinquagénaire au costume léopard que nous présentons en page couverture de ce numéro se nomme Jerôme Moucherot. Il en aura fait du chemin depuis sa première apparition sporadique parmi les histoires courtes. Renouant avec l’humour, Boucq lui consacre cette année un troisième album complet.

Bien serré dans son costume léopard, Moucherot est un vendeur d’assurances avec charge de famille. Un stylo entre les narines, il se balance de liane en liane, dans la jungle des villes. Confronté à des forces issues du monde des rêves et des cauchemars de l’enfance, Moucherot défie les lois de la gravité dans un univers au temps aléatoire. Locataire d’un édifice où chaque étage représente une strate temporelle, Moucherot, dans Les dents du recoin, traverse irrespectueusement les deux dimensions plates du papier avec l’assistance de Léonard de Vinci et de son assistant gai vêtu d’un string noir. Avec cette série, Boucq, selon ses voux, pousse la perspective dans ses derniers retranchements et questionne les limites mêmes de la matière sur laquelle il couche ses dessins. Naviguer avec Moucherot dans ce délire métaphysique, c’est le vertige garanti. Et discuter avec Boucq, c’est aussi le fou rire garanti.

Règles de lard
Pourquoi le cochon Lao Tseu qui dans La Rage de vivre accompagne la mort _ en personne _ dans ses déplacements porte-t-il des souliers? «Pour féminiser cette image de la concupiscence, c’était intéressant d’avoir un cochon qui avait quelque chose de précieux à ses pieds. Je n’ai pas d’autres arguments» lance-t-il en riant. Pourquoi des nains de jardin dans le dernier tome des aventures de Moucherot? «Il y a chez ces gnomes ridicules une espèce de volonté totalitariste de rendre le monde kitsch. C’était amusant que ce soit ces connards de nains de jardin qui foutent la pagaille.» Les initiés prendront note.
«La bande dessinée, c’est ce qui se rapproche le plus de l’art du conteur. Car le dessinateur y demeure l’interlocuteur continu du lecteur, contrairement au roman où c’est le caractère typographique de l’imprimeur que l’on a sous les yeux», lance François Boucq sur un registre maintenant plus sérieux.

Passé le cap de l’anecdote sur ses propres travaux, l’auteur estime qu’il est primordial de poursuivre la réflexion sur le neuvième art. «On peut expliquer le monde par le dessin. Le graphisme d’un dessinateur, c’est son explication du monde. Mais elle n’est pas décodée comme telle par le lecteur. Aussi me suis-je petit à petit rendu compte qu’il fallait parler correctement de ce métier. Essayer de voir en quoi la B.D. est un moyen d’expression spécifique et pour cela devenir conscient de ce qu’on manipule…»

Boucq travaille désormais dans toutes les directions. Refusant d’abandonner quel que genre que ce soit, il se consacre désormais autant aux albums complets, à la science-fiction, aux histoires courtes qu’aux illustrations éditoriales destinées à des hebdos comme Le Nouvel Observateur. Entre les coups de fil, les jurys, les conseils aux jeunes dessinateurs, il doit maintenant dessiner le soir et la fin de semaine. Boulimique le bonhomme? «C’est fort simple. J’adore dessiner et j’accepte les sollicitations qui me sont faites chaque fois comme des espèces de gageures.» Le défi graphique en est une autre. «Je ressens la nécessité d’aller dans les limites. Une perspective n’a jamais été faite? Je vais essayer d’y arriver. Aller jusqu’au bout de l’enjeu que je me propose ne représente rien d’autre qu’une contrainte supplémentaire. Ce qui pourrait ressembler à de la virtuosité vu d’un oil extérieur, c’est quelque chose que j’ai conquis… J’ai passé mon temps à essayer d’être à la hauteur des exigences de ce milieu.»

Au moment de mettre sous presse, François Boucq s’embarquait avec trois collègues européens et un trappeur pour une longue expédition de motoneige. Le récit de leurs aventures sera publié en France afin de promouvoir le tourisme au Québec. «C’est pas mal la motoneige?», demande Boucq, légèrement inquiet…

Ce sera ensuite la séance de dédicace et les rencontres avec le public québécois. Quand avez-vous commencé à dessiner? lui ai-je demandé bêtement. «Jamais, m’a-t-il répondu. L’enfant dessine. Un jour, il s’interrompt. Le dessinateur, c’est simplement quelqu’un qui n’a jamais arrêté de dessiner.»

Les essentiels:
La Femme du magicien, Casterman, 1985
La Pédagogie du trottoir, Casterman, 1987
La Dérisoire Effervescence des comprimés, Casterman, 1991
Un point c’est tout, Casterman, 1993
Les Dents du recoin, Casterman, 1994
Paru en janvier 1999: Le Péril pied-de-poule

Le Festival rayonne

«Le Festival a le vent dans les voiles!» Marielle Méthot, du Festival international de la bande dessinée, a plusieurs raisons de s’enthousiasmer. Le neuvième art prend de l’ampleur à Québec et la manifestation qui se tient actuellement en nos murs en sera une juste démonstration. Les activités organisées dans le cadre même du Festival et autour des auteurs présents se diversifient cette année et s’exportent même, pour certaines, hors du quartier général de Place Fleur de Lys. Celui-ci demeure l’endroit de prédilection où l’amateur pourra retrouver les stands de promotion et d’exposition des libraires et des éditeurs (Pantoute, L’Imaginaire, Safarir…). Les bédéistes y dédicaceront leurs ouvres et participeront de plus à des causeries thématiques. Autant d’occasions, uniques, de les rencontrer. Pour ceux qui en redemanderaient, ils pourront toujours jeter un oil sur la présentation du site Internet de Bernard Yslaire faite à l’auditorium Joseph-Lavigne, qui sera complétée par une discussion avec une psychanalyste portant sur l’ouvre du dessinateur. Ou encore, pour les autres, Sylvain Chomet présentera son court métrage animé La Vieille Dame et les Pigeons, qui se retrouvait l’an dernier en nomination aux Oscars dans cette catégorie.

Nouveautés à signaler, le Festival misera beaucoup sur des activités et des animations diverses pour attirer les jeunes. Ceux-ci pourront par exemple participer à des ateliers de dessin ou assister à une représentation d’un théâtre de marionnettes. La bibliothèque Gabrielle-Roy fera elle aussi son effort en fournissant des coins de lecture. Et pour couvrir toutes ces activités, des étudiants du Collège de Jonquière ont pris l’initiative de publier un quotidien pour la durée du Festival, au grand plaisir de l’organisation québécoise. Autre raison de réjouissance, mais pour les auteurs québécois cette fois: la ville d’Angoulême, site de la plus importante manifestation du genre, vient de leur lancer une invitation officielle à participer au festival de l’an prochain. Il faut avouer qu’après le Printemps du Québec tenu actuellement en France, on pourrait difficilement demander mieux comme visibilité!

Par ailleurs, les membres du Festival travaillent actuellement à l’instauration d’un centre permanent de la bande dessinée à Québec. Si tout se déroule bien, l’entreprise pourrait éventuellement permettre l’échange d’expositions consacrées au neuvième art avec divers centres déjà existants en Europe et aux États-Unis. Il y a certes du chemin à parcourir; ceux qui ne prennent pas encore la BD au sérieux pourraient avoir à réviser leur opinion!(J.-F. D.)

Invités de marque

Depuis 12 ans maintenant, le Festival international de la bande dessinée de Québec a su prendre les moyens pour se développer et attirer, d’année en année, les figures importantes du genre. On pense d’abord aux bédéistes européens, mais il ne faudrait surtout pas minimiser la place grandissante qu’occupe la BD made in Québec. On pourra ainsi voir pas moins de six poulains montants des éditions Mille-Iles, avec entre autres Bruno et Gilles Laporte, pères du turbulent Rupert K, de même que Makoello, dont le Pete Kevlar grandit sous la bonne influence d’Uderzo. Autres apparitions à retenir, entre autres: Serge Gaboury, ancien pilier de la revue Croc; Line Arsenault et La vie qu’on mène; Louis Rémillard, accompagné du cruel Général Tidéchet, ainsi que Caroline Mérola, dont le dessin classique n’aurait pas détonné dans la revue (À suivre). Finalement, on ne peut passer sous silence la présence du pionnier Albert Chartier, créateur d’Onésime.

Du côté des figures européennes, le Festival risque d’en ravir plusieurs. L’attraction principale sera sans nul doute celle de François Boucq, président du jury au Festival d’Angoulême tenu en janvier dernier. Chantre de l’imaginaire débridé et de l’humour absurde, qu’il travaille en solo ou à quatre mains avec Charyn ou Jodorowsky, Boucq est aussi celui qui a mis au monde un des pères de famille les plus farfelus de la BD avec le personnage de Jérome Moucherot. Autre créateur d’une ouvre d’envergure des dernières années, le très romantique Bernard Yslaire, dont la saga Sambre se rapproche des grands romans français du XIXe siècle. Auteur avec Nicolas De Crécy du génial et cynique Léon la Came en 1995 et exilé volontaire à Montréal depuis peu, Sylvain Chomet nous rendra lui aussi une première visite appréciée. Présent il y a deux ans, Ptiluc ramène en ville sa bande de rats crades (Pacush Blues) et ses ivrognes délirants (La Murge). Coyote en sera lui aussi à sa deuxième visite à Québec (il était venu représenter Fluide Glacial avec ses collègues en 1995 au Salon du Livre!). Mais depuis la dernière fois, il aura eu le temps de se faire connaître un peu plus avec la bande de motards musclés, mais rigolos, de Litteul Kevin… Pour découvrir d’autres noms, le rendez-vous est donné à Place Fleur de Lys! (J.-F.D.)

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