Un premier roman à trente-sept ans, un dossier de presse dithyrambique (du moins, pour la traduction française), un contrat d’adaptation pour le cinéma avec Francis Ford Coppola; décidément, Melissa Bank fait ses débuts en littérature par la grande porte médiatique. Chez l’éditeur français – sans doute inspiré par le mégasuccès du Journal de Bridget Jones -, on a mis l’accent sur l’humour distillé par ce Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles.

En page couverture, deux copines s’étreignent, hilares, complices. En quatrième, on compare l’auteure à celui de Dieu, Shakespeare et moi. Mais méfiez-vous de ces rapprochements racolleurs. Melissa Bank ne doit rien à Woody Allen, lequel n’a tout de même pas le monopole de sujets tels New York, les juifs et la psychanalyse. Son humour est beaucoup plus désespéré qu’absurde. Et les histoires qu’elle raconte, beaucoup plus tristes que drôles, même si elle les raconte avec un sourire en coin.

Étrange et inclassable objet, traduit avec talent, Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles se divise en sept chapitres qui pourraient être sept nouvelles (ou, qui sait, sept débuts de romans inachevés ici réunis). Sept chapitres coiffés d’un titre racontant tous, à l’exception d’un (Le Meilleur Éclairage possible, où la narratrice est un personnage brièvement évoqué dans une nouvelle précédente), des épisodes dans la vie de la même héroïne, Jane, une fille de bonne famille élevée en banlieue de New York («la tranquillité de ces quartiers résidentiels n’avait rien à voir avec la paix»), avec un papa neurologue, une maman à la maison, un grand frère adoré. Une fille pas très jolie, du moins selon elle, peu sûre de son aptitude au succès (tout ce qu’elle a jamais gagné, c’est «une mention honorable au concours des moins de douze ans pour faire le portrait de Monsieur Chewing-gum»), cynique, facilement jalouse, vivant sa vie avec la perpétuelle impression d’avoir «les sous-titres après le film».

D’un texte à l’autre, on retrouve Jane adolescente, naïve mais lucide («Les romans censés correspondre à mon âge parlaient de la vie telle qu’elle devrait être, et pas de la vie comme elle est.»); puis jeune adulte paumée, cherchant sa vocation («(…) j’avais envisagé d’écrire une série de manuels intitulés: "Guide à l’usage des perdants"»); puis jeune femme aux prises avec des relations amoureuses difficiles. «Les seules histoires que je n’ai pas démolies d’entrée de jeu sont celles qui m’ont démolie par la suite», dit-elle, avant de se plonger, en désespoir de cause, dans la lecture atttentive de Comment rencontrer l’homme idéal et l’épouser, apprenant les règles pour finir par les déjouer le temps venu. On la verra, dans le plus long des textes (Le Comble de l’horreur pour une jeune fille de bonne famille), apprendre à vivre avec Archie, un éditeur célèbre, qu’elle adore mais qui est beaucoup plus vieux qu’elle, alcoolique et impuissant; avec Jamie, son «premier petit ami sérieux», avec qui elle n’arrive pas à être elle-même; avec Robert, qui partage sa passion pour les chiens, et avec qui aucune de ses tactiques de séduction ne fonctionne. Mais dans chacun de ces textes, on va beaucoup plus loin que la simple anecdote.

En toile de fond, des sujets plus graves se dessinent. Il est question de perte, de deuil, de désillusion, du désarroi d’une enfant qui voit ses parents se déchirer, de la difficulté de vivre, quand on est une jeune fille ordinaire, sans grand talent, sans grande beauté, dans un monde où il n’y a rien entre le succès et la défaite. Ce qui plaît, dans cette écriture légère, très simple, dans ces dialogues justes, vivants, qui coulent de source, c’est ce regard à la fois lucide et tendre que l’auteure pose sur ses personnages. Et c’est, surtout, que son livre ne parle pas de la vie telle qu’elle devrait être, mais de la vie comme elle est.

Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles
de Melissa Bank
traduit de l’anglais par Françoise Cartano
Éd. Rivages, 1999, 244 p.

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