La philosophie et la science ont toujours fait un drôle de couple. Fruits de la curiosité humaine, ces disciplines sont aujourd’hui à des années-lumière l’une de l’autre. Christian Nadeau, jeune philosophe montréalais qui termine sa thèse à l’Université de Paris-X, évoque ce sujet dont on débattait mercredi dernier à la Librairie Olivieri.

À l’occasion de la sortie en librairie du Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences, une table ronde tenue le 5 avril à la Librairie Olivieri réunissait le maître d’oeuvre de l’ouvrage, Dominique Lecourt (philosophe, Université de Paris-VII), Robert Nadeau (philosophe, UQAM ) et Louis Marchildon (physicien, UQTR). Le débat était animé par Yves Gingras, sociologue des sciences à l’UQAM.
Le thème du débat était volontairement provocateur: «Les scientifiques ont-ils besoin de la philosophie?», l’épithète «scientifique» étant réservée aux spécialistes des sciences naturelles. On pourrait croire qu’une telle question n’est pas soulevée par les scientifiques, qui s’estiment suffisamment sages pour ne pas avoir à se poser des questions telles que: «Qu’est-ce qu’un être?»; «Que diable allions-nous faire dans cette galère?», etc. Mais nous avons appris avec surprise lors du débat que celui-ci faisait suite à un rapport de Dominique Lecourt sur la formation des scientifiques en France, rapport commandé par l’ancien ministre français de l’Éducation Claude Allègre, lui-même homme de science réputé. La conclusion du rapport: il est absolument nécessaire d’assurer une formation d’histoire des sciences et d’épistémologie (étude critique ou philosophie des sciences) aux futurs chercheurs (voir le rapport Lecourt: www.education.gouv.fr/rapport/lecourt ). La demande vient donc de la part des scientifiques qui en ressentent fortement le besoin. Or, si on s’entend sur ce qui a trait à la nécessité d’une telle formation, les raisons qui motivent cette opinion ne semblent pas faire l’unanimité.

Dialogue de sourds
Ce sont d’abord et avant tout les questions morales qui intéressent à la fois le grand public et une partie de la communauté scientifique, du moins de ses représentants lors du débat. Quelles sont les limites morales de l’activité scientifique? On pense notammen aux problèmes suscités par la recherche en génétique, aux questions relatives à l’écologie, aux recherches utiles, même indirectement, à l’industrie militaire.
Cependant, la question posée par les philosophes Robert Nadeau et Dominique Lecourt n’était pas celle à proprement parler de l’éthique («Comment faire du scientifique un bon citoyen?»), mais plus précisément celle de la formation fondamentale des étudiants en sciences («Comment la philosophie peut-elle contribuer à une bonne formation scientifique?»).
Pour Lecourt et Nadeau, appuyés en cela par Yves Gingras, les étudiants en sciences doivent non seulement maîtriser les techniques mais aussi les outils intellectuels de leurs disciplines respectives: histoire, capacité à interroger les catégories qu’ils emploient, réflexion sur la clarté d’un programme de recherche, etc. Or, de telles questions ne sont pas nécessairement influencées par des considérations morales.
Pour le dire autrement, on peut se poser la question à savoir si une recherche scientifique se présente de manière cohérente ou non, sans avoir à se demander si cette recherche est légitime sur le plan moral. Pensons aux avatars modernes du darwinisme où l’on nous propose de la manière la plus convaincante possible des thèses effrayantes sur la rivalité nécessaire des espèces et sur le triomphe naturel des forts sur les faibles. Ni Lecourt ni Nadeau n’ont évidemment présenté la philosophie comme un outil indépendant des questions morales. Mais ils n’ont pas su montrer comment, de leur point de vue, les questions morales se pensaient d’abord et avant tout à partir d’une réflexion plus fondamentale sur le statut intellectuel des disciplines scientifiques.
Au cours du débat, nous avions donc l’impression qu’il y avait d’un côté les scientifiques, demandant aux philosophes de les aider en vue d’une formation morale pour la pratique de leurs disciplines, et de l’autre les philosophes, qui, sans mettre de côté la question morale, la subordonnaient à des enjeux intellectuels plus généraux. ependant, il apparaissait clairement pendant le débat que les scientifiques demandent d’abord et avant tout aux philosophes de leur fournir des garde-fous éthiques. Lecourt et Nadeau eurent beau répéter qu’ils n’étaient pas contre la formation morale des scientifiques – mais que cela n’était peut-être pas la tâche première de la philosophie -, le public demeura sur sa faim avec l’étrange impression d’une rencontre manquée entre scientifiques et philosophes. Derrière les invités, une photographie d’un Freud très sérieux semblait pourtant sourire à l’écoute d’un débat dès le départ mal engagé…
Ceci dit, on ne doit pas conclure des précédentes remarques un constat d’échec. Bien au contraire, la discussion fut vive et dynamique, et elle ne fait que traduire le besoin très clair au Québec de se situer par rapport à de telles questions. En ce sens, on ne peut que souhaiter une suite à ces échanges afin d’instituer une véritable transformation de la formation académique des chercheurs d’ici, ce qui bien entendu va tout à fait dans le sens contraire des projets du ministre Legault.
Un des meilleurs arguments contre la spécialisation outrancière de l’éducation et contre le souci aveugle de «productivité» des professeurs est l’ouvrage magnifique dirigé par Lecourt, où sont mis à contribution les efforts de près de 200 spécialistes de différentes disciplines. On nous présente là un magnifique voyage du savoir, une aventure qui, en tant que telle, propose le risque de la réflexion. Ce n’est pas trop demander à la science. C’est exiger d’elle ce qu’elle a de mieux à offrir.

Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences
sous la direction de Dominique Lecourt
Éd. Presses universitaires de France, 1056 p.

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