Que peut la littérature dans une société molle, où la misère intellectuelle n’inquiète plus personne? RACHEL LECLERC prouve que l’écriture sert à provoquer, secouer, agiter.

Rachel Leclerc

est née à Nouvelle, en Gaspésie, comme le chanteur populaire Kevin Parent. Mais, contrairement à lui, elle sait écrire. Comme en témoigne son très beau roman, Ruelle Océan, qui évoque la vie morose et misérable d’une fille et de son père, parachutés dans un quartier défavorisé de Montréal, existence à laquelle le père semble se résigner.

D’abord poète, couronnée de récompenses prestigieuses telles que les prix Émile-Nelligan et Jovette-Bernier (pour Les Vies frontalières, 1991) et le prix Alain-Grandbois (Rabatteurs d’étoiles, 1994), Leclerc est aussi romancière depuis Noces de sable (1995), qui reçut, lui, le prix Henri-Quéfellec.

Poète, elle l’est restée, pour raconter le destin de ses personnages. "Chaque fois que le vent est assez fort pour s’engouffrer jusqu’ici et venir battre les chemises démodées et autres guenilles de mon père sur la corde qui traverse la cour, chaque fois qu’il fait valser notre vie au soleil comme une paire de draps dépareillés, c’est ma mère que je vois, son corps légèrement penché avec le mien tout contre, mon petit corps d’enfant de trois ans."

Toc ville
Ce sont d’ailleurs des images qui ont donné naissance à ce roman. "Il y avait longtemps que j’avais une image en tête, confie Rachel Leclerc, de passage à nos bureaux en ce vendredi gris et froid. Celle d’un garçon, plutôt déchu, caché dans une grotte et qui avait une histoire d’amour avec une jeune fille… j’en ai fait un amoureux, et un bon homme. En fait, la déchéance, c’est plutôt au personnage du père que je l’ai attribuée. C’était lui, l’homme dépossédé."

Mais si elle écrit d’abord à partir d’images, Leclerc élabore aussi dans Ruelle Océan une critique sociale. "L’histoire du père, c’est celle d’un quartier, dit l’écrivaine. Où j’ai habité d’ailleurs pendant deux ans, et où j’ai été littéralement sous le choc en voyant cette enfilade de boutiques de toc, de choses qui ne durent pas. Cela me donne l’image d’une société terriblement éphémère: c’est le royaume de l’artifice, où rien ne dure." Le projet littéraire de Leclerc est loin de l’essai, mais la forme du roman ne prive pas l’écrivaine de ses idées.

Ruelle Océan met en scène une femme, infirmière, résidant avec son père près des rues Papineau et Sainte-Catherine. C’est à travers sa voix que l’on découvre son monde, le vide causé par l’absence de la mère; le mépris (mais aussi l’amour) pour son père; les souvenirs amoureux (de sa jeunesse) et libérateurs du lieu de son enfance, de la mer, de l’espace, et de la nature. Mais l’héroïne n’est pas indolente: elle cherche, à travers son récit, à échapper à son destin, à son enfermement.

Car ce qui sous-tend l’histoire, et la vie des personnages, c’est surtout une misère intellectuelle, que l’auteure dénonce. À l’heure où chacun refuse de nommer la réalité, par souci de popularité (il ne faudrait surtout pas effaroucher les lecteurs!), certains repoussent heureusement la complaisance. "Moi, je parle de la misère québécoise, affirme Leclerc. Je veux que l’on dénonce cette angoisse, cette pauvreté intellectuelle due à l’absence de scolarité, notamment." Et qui confine à la limite de l’inadaptation sociale. "Quand je vois des gens qui ramassent des objets cassés dans les ruelles, je suis terriblement choquée: je sais bien que la pauvreté explique cela, mais je crois que ce n’est pas normal d’aller chercher des choses qui ne servent à rien! Je sais que je porte un jugement de valeur, mais je me le permets. Pourtant, la pauvreté ne veut pas dire que l’on perde sa fierté, ni son intelligence."

Tolérance zéro
La pauvreté, dit Rachel Leclerc, est une chose qui s’explique par des raisons objectives. "Mais ce que je critique, c’est plutôt tout ce laisser-aller, ces attitudes coupables qui font qu’on ne se tient pas debout, qu’on ne dit pas ce qu’on pense." Si Leclerc tient ce discours, c’est que son roman invite à cette réflexion. La narratrice, indignée, parfois exaltée, est tout entière dans ce sujet, elle qui soigne "les maladies et les infections diverses des adolescents automutilés", ou des "poivrots", ou encore des "multipoqués". Elle qui essaie aussi, tout au long du récit, de comprendre le drame familial dans lequel elle joue un mauvais rôle, et dont le malheur ne fait que redoubler celui qu’elle voit autour d’elle. " P’pa, c’est l’enfant perdu qui ne possède ni le savoir de ses origines ni la vision de son avenir, et qui se suffit à lui-même dans une forêt d’objets démodés qui sont tombés à ses pieds au hasard de ses déambulations, telles des preuves qu’une chose existe qu’on appelle le présent. Petit Poucet que j’ai tenté d’égarer un jour, mais qui m’a pistée jusque dans la grande ville en suivant le gravillon de ma colère."

"Je cherche des causes à cette angoisse, confie l’écrivaine, puisque plusieurs me posent la question. Ce qui m’enrage, c’est notre inertie, notre soumission, et notre attitude de pécheurs dans tous les aspects de notre existence. On vit dans une culture de la culpabilité, dans un complexe d’infériorité qui ne fait que grandir."

Le meilleur exemple: les accusations lancinantes de xénophobie à l’endroit des Québécois. "Moi je n’en peux plus de ce discours, c’est insupportable. Il faut vraiment se débarrasser de notre passivité. Je ne veux plus entendre quelqu’un me dire que je suis raciste, c’est faux; et je refuse cette idée. Je n’en peux plus d’entendre ces accusations à tort et à travers. Je ne suis aucunement militante, mais enough is enough…" Derrière la poésie et les belles images déployées par l’écriture de Rachel Leclerc gronde une colère palpable, salutaire.

Extrait:
"Comme si je l’avais appelé, P’pa est en bas, immobile dans son lazy-boy, éclairé par la lumière de la lune d’août, fixant au loin l’arrière décrépit des maisons de chambres de la rue Papineau. Il vient trôner un moment dans son royaume de pacotille, en pyjama, son gros bracelet de cuir au bras, domptant les tigres de papier dans sa tête, monarque sans sujets, sans guerre à mener, sans rien à défendre qu’une armée d’épingles à linge, concierge arpentant l’édifice en ruine de son humanité, qui passe une moppe imaginaire sur un sol inexistant, qui lave, efface quelque chose, une odeur, rien, et comme je voudrais pouvoir le haïr!"

Ruelle Océan
Dans un quartier défavorisé de Montréal, un père et sa fille, infirmière, survivent. Elle habite au second, lui, au premier, près de cette cour où il occupe "ses journées en présidant une assemblée de chaises défoncées". Elle travaille dans cette ville où le vent dépose chez vous de la poussière ou l’odeur du tabac, selon qu’il vienne de l’ouest ou de l’est. Elle raconte leur quotidien médiocre, et réfléchit sur ce père qu’elle aime, malgré tout, sur ses origines, et sur ses amours passées. "Harold était assis au soleil contre le mur de la grange, son sac de cuir brun par terre à ses côtés. J’ai fait comme lui et me suis installée sur le banc pendant qu’il prenait son petit-déjeuner." Elle veut lui faire voir son pays, ses plages, ses terres, l’océan, alors tout près d’elle. Lui donner du bonheur, lui que son propre père a abandonné.

Plusieurs histoires se chevauchent dans ce roman; ce qui n’est pas un tort, mais ce qui, ici, confond parfois le lecteur, occupé à ne pas perdre le fil du temps et du lieu. Bien que l’écriture (forte, évocatrice) parvienne toujours à nous remettre sur la bonne voie, le récit aurait gagné à être resserré. Que cela ne vous empêche toutefois pas d’aller découvrir Ruelle Océan, et la voix originale de Rachel Leclerc.

Éd. du Boréal, 2001, 174 p.


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+ Ajouter le vôtre Commentaires 1

  • 8 mars 2012 · 05h05 Paul Proulx

    Notre littérature compte de nombreux cas de déracinement. Plusieurs auteurs ont raconté le déchirement vécu surtout par ceux qui ont quitté la Gaspésie. Dans Console-moi, Marie Gagnier a tracé un portrait de la transplantation d’un veuf et de son fils à Montréal. Rachel Leclerc évoque elle aussi dans Ruelle Océan celle d’un autre veuf et de sa fille dans le quartier Hochelaga

    Infirmière de son métier, l’héroïne habite l’étage d’une maison alors que son père occupe le rez-de-chaussée. Diminué par un infarctus, ce dernier a transformé la cour en bric-à-brac pour oublier le bruit de l’océan que lui rappelle douloureusement celui de la circulation de la rue Papineau. Parfois, « il vient trôner dans son royaume de pacotille, arpentant l’édifice en ruine de son humanité ». Quand on a carburé toute sa vie à l’eau de mer, il est bien difficile d’apaiser sa soif avec les effluves du monoxyde de carbone. Ce déracinement rime avec déchéance. Son père n’est pas l’unique miséreux du quartier. La population de l’arrondissement est formée d’un ramassis de tous les perdants à la loterie de la vie. L’empathie pousse donc l’héroïne à couvrir de baume les plaies de ces gens qu’elle rencontre dans un CLSC.

    Si l’auteure souligne les conditions défavorables des habitants blottis aux abords du pont Jacques-Cartier, elle analyse aussi les circonstances entourant le destin de son héroïne, marqué par l’absence de la mère. Élevée par un père sévère, elle s’initiera à l’amour avec un auto-stoppeur en route vers la Gaspésie. Mais quand l’être aimé est un noir, il ne faut pas compter sur l’aval paternel. Son père n’a pas su l’accompagner vraiment sur le chemin de la vie. Comment reconnaître alors sa filiation?

    Enrobé dans une écriture fine et poétique, ce roman raconte l’histoire d’une jeune femme empathique, qui se cherche une filiation maritime dans le tintamarre urbain.

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