Jean-Claude Germain nous transporte au beau milieu des années cinquante, alors que la métropole entre lentement dans une phase d’ébullition dont on sait aujourd’hui qu’elle allait transformer le Québec.

Après avoir fait revivre les rues et ruelles de son enfance, à travers le touchant Rue Fabre, centre de l’univers (2007), Jean-Claude Germain nous raconte ces années durant lesquelles la naïveté de sa prime jeunesse allait se lézarder, au profit d’une compréhension aiguë du monde et de ses contradictions.

Dans Le Coeur rouge de la bohème, l’écrivain et homme de théâtre revisite le temps où s’éveillaient à la fois sa conscience à lui et les premières lueurs de la Révolution tranquille. Nous voilà dans les années 50, alors qu’il est étudiant au collège Sainte-Marie, qui, contrairement à la plupart des collèges du temps, se dresse en plein centre-ville. "Au moment où partout en Amérique du Nord, au Canada, au Québec et même sur l’île de Montréal, on parquait les collèges et les universités dans des nowhere verdoyants pour protéger leurs élèves de l’influence corruptrice des villes, j’ai eu le privilège de me trouver au point G des tentations."

Chacune des 19 histoires ici rassemblées prend source dans son quotidien de l’époque, puis déborde le plus souvent dans une lecture sociale amusée autant que sensible. La ligne de tramway numéro 52, les mille et un codes en vigueur dans les institutions jésuites, les déambulations dans un Vieux-Montréal peuplé, le soir venu, d’une faune inquiétante, chaque souvenir devient prétexte à mesurer à quel point la ville était, il y a quelques décennies à peine, fort différente.

Le jeune Jean-Claude Germain constate en outre les fractures d’une métropole non pas bilingue, mais bien à moitié francophone, à moitié anglophone. De nos jours, on se plaint parfois de la situation du français dans les commerces montréalais, mais à l’époque, dans certains restaurants, lui et ses amis pouvaient récolter de la part de la serveuse, pour une compréhension un peu erronée du menu: "Well luv, if you want to live in this town, you’d better learn to speak English, wouldn’t you?"

Avant tout, ce petit livre montre, sous un angle original et avec toute la jovialité que l’on connaît à son auteur, les premiers échos de Refus Global au sein de ce que la ville comptait d’esprits libres et rebelles, cercles de la bohème gravitant autour de la librairie d’Henri Tranquille. Au fil des pages, on verra défiler Paul-Émile Borduas, Claude Gauvreau, Janou Saint-Denis et tant d’autres, qui préfiguraient toutes les lumières que la mort de Duplessis, à la fin de la décennie, allait permettre d’allumer.

Le Coeur rouge de la bohème
de Jean-Claude Germain
Éd. Hurtubise HMH, 2008, 176 p.

À lire si vous aimez /
Rue Fabre, centre de l’univers du même auteur, Chinoiseries de Claude Jasmin

Années lumière Critique par - 2008-11-27
Cote: 3.5

Le Coeur rouge de la bohème
Auteur : Jean-Claude Germain

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