Jean-Jacques Pelletier : Enjeux sociaux
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Jean-Jacques Pelletier : Enjeux sociaux

Président d’honneur du 31e Salon du livre de l’Outaouais, Jean-Jacques Pelletier a accepté de se livrer à un questionnaire gravitant de près ou de loin autour du thème de l’événement… Questions-réponses.

Voir: M. Pelletier, vous présidez le 31e SLO, qui a pour thème Lire, quel jeu fabuleux! Qu’est-ce que cette thématique vous inspire?

Jean-Jacques Pelletier: "J’aime beaucoup le jeu de mots de ce thème. Fabuleux, ça vient de fabuler, qui signifie "imaginer des histoires". Par ailleurs, je pense que l’écriture – et aussi la lecture, mais autrement – est une forme de jeu. C’est jouer avec la langue, jouer à se faire autre, jouer à entrer dans d’autres univers… jouer à voir le monde avec d’autres regards…"

Selon vous, la lecture doit-elle d’abord s’inscrire dans un rapport de divertissement avec son lecteur pour qu’il y revienne?

"La lecture possède l’ambiguïté du jeu. Personne ne lit sans intérêt, mais personne ne lit impunément. Il y a nécessairement un aspect divertissant dans la lecture. C’est toujours une diversion par rapport à la réalité. Il y a toujours le plaisir de se laisser soi-même un peu derrière, pour entrer dans quelque chose qui est autre chose que soi-même et son propre monde. En même temps, cette diversion fonctionne souvent comme une ruse, parce que nos lectures ont la curieuse propension de nous ramener, après bien des détours, ou après le temps de la décantation, à la réalité que nous avons quittée. Et de nous y ramener par des chemins inattendus et souvent déconcertants."

Existe-t-il plusieurs rapports à la lecture en dehors du jeu? Quelles sont les principales motivations qui vous poussent à lire?

"La plupart des motivations sont implicites dans la notion de jeu: le plaisir d’apprendre, le plaisir d’aller ailleurs, de voir le monde autrement, d’habiter d’autres regards. Il y a aussi la soumission, à la fois plaisante et sérieuse, à des règles arbitraires, pour le plaisir de voir où ça va conduire… Il y a également quelque chose de trouble dans le rapport que nous entretenons avec la lecture, parce que les livres sont, comme tous les médias, "des machines à effacer le temps"… L’expression est du cinéaste Jean-Pierre Lefebvre. Se laisser au plaisir de l’hypnose que peut induire la lecture (ou la télé, ou le cinéma, ou la radio…), cela peut constituer pour certains une forme de drogue qui leur permet de fuir la réalité. Échapper au sentiment que toute existence est en sursis…

Avez-vous souvenir de vos premières expériences de lecteur? Quel rapport entreteniez-vous alors avec les livres? Quels livres cachiez-vous sous l’oreiller?

"À l’âge d’environ six ans, j’ai découvert, dans un poulailler abandonné transformé en remise, chez mes grands-parents, trois caisses de comic books américains des années 40 et début 50. C’est de cette façon que j’ai commencé à lire en anglais en même temps qu’en français, ne comprenant pas grand-chose au début, harcelant tout le monde pour me faire traduire des mots ici et là, devinant les autres par le contexte… Inconsciemment, j’ai probablement intégré à cette époque ce qu’on pourrait appeler le "montage", le découpage de l’histoire.

Deuxième souvenir, quelques années plus tard: je me casse neuf orteils (rien n’est parfait!) en jouant. Résultat: je me retrouve immobilisé pour une bonne partie des vacances d’été. J’emprunte alors les cartes de la bibliothèque municipale de trois de mes amis. Avec la mienne, ça faisait donc quatre, qui donnaient chacune le droit d’emprunter trois livres. C’est l’été où je me suis mis à la lecture intensive des Bob Morane, des Biggles, des BD et des Jules Verne, où je me souviens avoir découvert le mot anfractuosité.

Pour ce qui est des livres que je cachais, c’était plutôt à l’intérieur de mon manuel de géographie… parce que c’était le plus grand. J’en ai passé, des soirées, à faire semblant d’étudier pendant que je lisais des romans! Heureusement, mes parents m’ont laissé mes illusions, ce qui m’a permis de découvrir la lecture dans une atmosphère de liberté, de plaisir et de contestation de l’autorité."

Dans votre tétralogie Les Gestionnaires de l’Apocalypse, vous utilisez la fiction pour aborder des enjeux qui menacent nos sociétés… Vous y mariez aussi plusieurs de vos centres d’intérêt. La fiction agit-elle comme un exutoire pour fuir la dure réalité?

"Je pense que la fiction, tout au long de l’histoire de l’humanité, a toujours eu pour fonction, entre autres, de permettre aux gens d’aborder les sujets qui les angoissent ou les déconcertent le plus: la mort, l’injustice, la douleur, l’incapacité à trouver un sens à la vie… La mise en récit permet d’aborder des sujets qu’il serait plus difficile d’aborder directement, parce que la mise en récit donne une "impression" de contrôle. […] Évidemment, dans la réalité, c’est assez différent. Mais ce que permet la fiction, c’est la création d’un milieu contrôlé, où on peut plus facilement laisser émerger les réalités les plus inquiétantes. […] Pour moi, l’écriture serait plutôt une façon de ramasser les morceaux. Une façon de construire quelque chose de cohérent avec l’éparpillement de mes intérêts."

Vous prendrez part, lors du SLO le dimanche à 14h, à la table ronde intitulée L’Apocalypse et les Changements climatiques. Comment s’y prendre pour que l’homme cesse de "jouer" avec la santé de la planète? La littérature est-elle un bon véhicule pour le sensibiliser?

"Tout ce qui peut toucher les gens est un bon véhicule pour les sensibiliser à la relation cruciale que les êtres humains entretiennent avec le reste de la planète, à l’interdépendance qui caractérise les écosystèmes. La fiction demeure un bon moyen pour apprivoiser les réalités les plus angoissantes. Et si on réussit à les apprivoiser, il se peut que l’adoption d’un comportement responsable soit plus facile." Consultez l’horaire des activités et séances de dédicace auxquelles prendra part Jean-Jacques Pelletier au www.slo.qc.ca

La Faim de la Terre – 1
Éd. Alire, 2009, 765 p.

La Faim de la Terre – 2
Éd. Alire, 2009, 831 p.

La Faim de la Terre
La Faim de la Terre
Jean-Jacques Pelletier
Alire