L’étouffante canicule cède ses droits à l’hiver meurtrier dans l’odyssée que poursuit Jean-Simon DesRochers. Attention: êtres humains en état de choc.

Le sablier des solitudes, deuxième roman de Jean-Simon DesRochers, suit l’existence pathétique de 13 hommes et femmes dont les solitudes se heurtent sur une route enneigée, fixant dans l’air glacial le cours interrompu de leurs vies. Des vies matérielles dont l’ordinaire est jusqu’alors déterminé par la poursuite d’un bonheur cruellement corporel. "Je pratique une écriture qui est énormément matérialiste et qui est donc une écriture du corps", explique d’emblée DesRochers.

Aussi, avec la fascination qu’exerce en chacun de nous l’horreur d’un carambolage sanglant coïncide l’attrait magnétique du spectacle sexuel, un phénomène qu’exploite sans retenue le jeune écrivain. "Intégrer la sexualité fait pour moi partie d’une logique globale. Dans le carambolage par exemple, il y a des trucs horribles qui se passent. J’aurais pu être pudique et ne pas montrer certains éléments. Mais si je maintiens le regard ici, je ne vais pas le détourner quand deux personnes se retrouvent en train de baiser. C’est une question de constance", illustre celui qui refuse toutefois de verser dans la gratuité pornographique. "Chacune de mes scènes de sexe participe à l’avancement du récit. C’est une façon d’entrer dans une zone d’intimité du personnage pour démontrer que l’intimité n’existe pas dans l’univers que je propose", soutient DesRochers.

Cet univers, en continuité avec celui qu’il nous présentait dans La canicule des pauvres, rassemble dans un paysage urbain désolant toutes les misères du monde, du ministre libidineux à la militaire en état de choc post-traumatique en passant par l’artiste sur le BS. Une foison de personnages familiers, qui défilent à toute vitesse sous nos yeux sans égard à la chute, rappelant les short stories de l’Américain Raymond Carver, chez qui l’absence de finalité réfléchissait l’amère constance des jours. "La nouvelle est un genre merveilleux, mais qui ne me suffit pas. Le roman a plus de profondeur: je peux construire une mythologie avec un roman, mais conserver la brièveté de la nouvelle dans mes chapitres et dans la multiplicité des personnages, que je relie ensuite dans un ensemble plus complexe, plus vaste, où on fait des liaisons, où il y a des chassés-croisés", défend l’auteur.

C’est l’essence d’un folklore inspiré des tall tales américaines que revendique DesRochers dans sa prose. "Je n’ai jamais eu de rapport de proximité aussi grand avec la littérature francophone qu’avec la littérature nord-américaine. Chaque fois que je vais en Europe, j’ai l’impression de traverser des architectures où je n’ai aucune prise. Ici, tout est bancal, tout est un peu tout croche, mais on a l’impression qu’on peut changer les choses. Je ne sais pas si c’est le rêve américain autant que l’idéal d’un pays à faire, d’une identité qui est plus à construire qu’à méditer", se plaît à philosopher DesRochers, dont la démarche est par ailleurs entièrement réfléchie. Ainsi prétend-il avoir planifié les 12 prochaines années de sa vie d’écrivain: un troisième roman terminé et un quatrième en cours de rédaction, qui reprennent les personnages des oeuvres précédentes, viendront bientôt compléter ses chroniques affligées du désespoir humain.

Le sablier des solitudes
de Jean-Simon DesRochers
Éd. Herbes rouges, 2011, 368 p.


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