Denise Boucher : Chant de la douleur
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Denise Boucher : Chant de la douleur

Denise Boucher conjure la mort en entonnant un vivifiant chant de la douleur, Au beau milieu, la fin.

Pimpante octogénaire, Adèle, l’alter ego de Denise Boucher, artiste jusqu’au bout de ses doigts fripés, rentre d’un long voyage en Italie, sa "dernière grande folie de jeunesse", pour retrouver son appartement dans un état de délabrement inimaginable: les sous-locataires ont souillé, violé ce qui lui tenait lieu de sanctuaire. Les livres, "sa vie de papier", jetés pêle-mêle dans des cartons, ont pris l’humidité. Les toiles, les meubles, les épices rares aussi. Soudain coup de vieux. Et le lecteur d’entonner, avec la voix écorchée de Gerry Boulet, un chant justement écrit par Denise Boucher: "Qui te soignera qui te guérira / Tu souffres d’une peine de corps / Ils mettent tes amours en lambeaux / Ils ont monté la mort contre toi / Ils cassent les fibres de ta tête."

C’est la reconstruction de sa vie qu’Adèle racontera en 50 courriels adressés à son amie d’enfance Brigitte, partie en voyage subrepticement, sans laisser de note. Une remise sur pied comme une succession de deuils: deuil d’un confort péniblement acquis, deuil d’une innocence, deuil, surtout, d’un certain pacte social, héritage éventé des années 70.

Réflexion sur les aléas du vieillissement et sur les nombreux maux restrictifs qui pointent le bout de leur nez en émissaires de la mort, le premier roman de l’auteure des Fées ont soif dresse un virulent doigt d’honneur aux paternalistes "résidences ensoleillées" et aux lénifiants magazines célébrant "le bel âge". Au beau milieu, la fin se lit ainsi à la fois comme le roman d’une étape de la vie et le roman de son époque. En même temps qu’Adèle voit son corps endolori la dépouiller de sa liberté, c’est toute une société qu’elle observe piétiner une valeur sur laquelle, en vraie féministe/libre-penseuse/soeur des démunis, elle avait entièrement fondé sa vie, ses amours et ses amitiés.

Se dégagent donc paradoxalement de cette correspondance à sens unique un souffle de vie, une force vivifiante. À tel point que si on avait à parier sur un vainqueur dans l’ultime combat opposant Adèle/Denise Boucher à la Faucheuse, nous placerions les yeux fermés toutes nos économies derrière la poète. Peu importe l’arthrite, peu importe la pauvreté, peu importent toutes les douleurs de coeur et de corps du monde entier, personne ne fera taire la grande insoumise de la littérature québécoise.

Au beau milieu, la fin
de Denise Boucher
Éd. Leméac, 2011, 157 p.

Au beau milieu, la fin
Au beau milieu, la fin
Denise Boucher
Leméac