Dans l’Amérique de la dépression et de la prohibition, la grande Antonine Maillet imagine le périple d’un adolescent lancé par son père sur le chemin de la vie.

Hiver 1929, la crise frappe de plein fouet la Nouvelle-Angleterre où réside Dieudonné Belliveau. Voulant lui éviter le destin de tous ces chômeurs qui font la queue devant les usines fermées, le vieil ivrogne et philosophe décide d’envoyer son fils Raphaël au pays de ses ancêtres, quelque part au nord, dans la lointaine Acadie, là où vivent encore "des retailles de vieille France transplantée". Après diverses aventures (séjour à New York, dans un cirque, et même en prison pour s’être livré à la contrebande d’alcool), le garçon de 14 ans parvient à Grand-Petit-Havre où, après avoir mendié son pain, il est finalement pris sous la protection du presbytère. Son talent pour la musique, la peinture et l’art dramatique qui trouvera à s’y exprimer fera de lui un être magnétiseur, se donnant pour mission d’enseigner leur propre culture aux siens retrouvés.

Débutant de manière picaresque comme une sorte de road novel au rythme enlevant mais où chaque halte est propice à l’élévation de l’âme, L’albatros d’Antonine Maillet apparaît au final comme un véritable roman initiatique. Jeune apprenti de la vie, le héros, dont le nom est emprunté à l’archange et au grand peintre de la Renaissance italienne, passera de bootlegger à organiste puis à troubadour, mettant en scène pour son village pantomimes, opéras-bouffes, comédies moliéresques et autres "pageants": "Il était le pays. Il devait le raconter, le peindre, le jouer." Pour Raphaël, la vie est un drame, mais le théâtre, un jeu, "jeu que ce peuple traînait au tréfonds d’une mémoire qui s’enracinait dans trois, quatre ou cinq siècles".

Placée sous le signe du célèbre oiseau de Baudelaire, l’oeuvre est entièrement centrée sur un jeune prodige "entré du pied gauche dans un siècle tapageur et flamboyant" et qui atteindra l’âge adulte à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. S’y déploie la langue riche et truculente de l’auteure de Pélagie-la-Charrette (prix Goncourt 1979) dont la verve de conteuse n’a pris aucune ride, avec ses emprunts à la langue orale et ce portrait sans compromis d’un peuple marqué autant par la migration et l’exil que par son attachement à la terre. Son histoire rappelée ici a des allures d’épopée, mais la quête de racines entreprise par le bouillant Raphaël se veut d’abord et avant tout une conquête de son propre destin.

L’albatros
d’Antonine Maillet
Éd. Leméac, 2011, 267 p.

Un Acadien errant Critique par - 2012-01-05
Cote: 4


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