Cinemania 2012 : le dévouement d’Annie Miller

2 novembre 2012 18h13 · Manon Dumais

Dernier film du regretté cinéaste, Thérèse Desqueyroux, adaptation élégante et feutrée du roman de François Mauriac, donne à voir une Audrey Tautou sombre et sévère en jeune femme accusée d’avoir empoisonné son époux (Gilles Lellouche). Ces jours-ci, la productrice Annie Miller, veuve de Claude, présente à Cinemania les plus belles œuvres de Miller, dont Thérèse Desqueyroux, en compagnie de la scénariste Natalie Carter. Au Festival international du film de Toronto, où elle accompagnait Audrey Tautou, j’ai pu rencontrer madame Miller : « Claude a fait de moi la légataire de ses droits d’auteur, de ses créations et donc, je vais faire le mieux possible. Je ne suis pas Claude Miller, loin de là, mais je vais faire tout ce qu’il faut lors des hommages et rétrospectives. Par ailleurs, j’ai retrouvé des écrits de Claude que j’ai envie de faire publier. »

Bien qu’il ait été très malade durant le tournage, Claude Miller ne donne pas l’impression d’avoir tourné un film d’adieu ou un film testamentaire.

« Je ne sais pas si ça lui a échappé parce que Claude était très secret, mais on a quand même l’impression d’une boucle qui se boucle entre La meilleure façon de marcher, qui est un film sur l’intolérance, sur quelqu’un qui en est victime, et Thérèse Desqueyroux, qui est l’histoire d’une femme qui se libère de son milieu bourgeois étroit d’esprit. En 2010, lorsqu’il a été question de tourner Thérèse Desqueyroux, on n’était pas dans l’idée que c’était irrémédiable. C’était peut-être par inconscience car Claude avait un énorme cancer. En janvier 2012, là, on a commencé à avoir peur. »

Peu de gens autour de moi lisent Mauriac ; serait-il tombé en désuétude ?

« Je ne dirais pas qu’il est tombé totalement en désuétude, la preuve c’est que je sais par la personne d’Yves Marion, producteur à UGC, qu’il avait proposé à Claude en 2010 Le désert de l’amour de Mauriac, lequel a finalement été adapté pour la télé. Claude a dit qu’il préférait adapter Thérèse Desqueyroux parce que les personnages l’intéressaient plus. Alors cela le remet au goût du jour. Ce sont des milieux sociaux qui sont intéressants actuellement. »

D’autant plus que le personnage de Thérèse est moderne et très fort.

« Ah oui, c’est un personnage très, très fort. Le sujet dépasse le sujet de la libération d’une femme, c’est sur la liberté en général, une demande de liberté. Dans son milieu, Thérèse est en avance sur son temps, mais les femmes étaient aussi très fortes dans ces années-là. En France, il y avait le mouvement des pétroleuses, il y avait aussi Chanel, qu’Audrey a incarné, qui venait d’un milieu extrêmement modeste, qui a libéré la femme. »

Dans Thérèse Desqueyroux, Audrey Tautou fait montre d’une rare gravité.

« Audrey est allée chercher une sécheresse en elle qu’elle redonne impeccablement dans son regard, dans son attitude, dans sa dureté. Je crois qu’elle peut être très dure, bien qu’elle soit aussi très légère. Elle n’a pas eu peur de se montrer tour à tour très jolie, parfois moins et même tout à fait abîmée, mais avec une dignité et une grandeur qu’elle n’avait effectivement jamais eues. »

Dans le roman de Mauriac, il est dit que Thérèse n’est pas jolie, la remarque se retrouve d’ailleurs dans le film. Or, ce n’est pas le cas de l’actrice…

« Le choix de Claude a été étonnant, mais il a eu raison. Le matin quand il partait travailler, même s’il était très abîmé et faible, il me disait qu’il travaillait avec un stradivarius. Audrey était tellement impliquée dans le travail de Claude qu’elle voulait lui donner cela et elle y arrivait bien. Audrey est une bosseuse, une grande travailleuse. Et Claude aussi. Ils avaient ce sérieux-là… c’est vrai qu’on savait que c’était le dernier film de Claude. »

Au dire des acteurs à Cannes, jamais la maladie a été présente sur le plateau ; Gilles Lellouche a même affirmé que Claude Miller avait été plus décontracté qu’à son habitude.

« Audrey lui a donné une énergie et il voulait être à la hauteur de ce qu’elle lui offrait. Ils ont monté vraiment très, très haut la création. Étant malade et préoccupé par cela, Claude travaillait très correctement, alors que toute sa vie il avait travaillé beaucoup. Je lui ai dit que finalement, il n’avait jamais eu besoin de travailler autant. En fait, qu’il était décontracté sur le plateau était dû à la maladie et à la présence d’Audrey et Gilles. Malgré tout, le cinéma avait moins d’importance. Aujourd’hui, nous sommes le 11 septembre et à la même époque l’an dernier, il en était à sa septième ou huitième semaine de tournage et il en avait encore trois à faire. Ça s’est terminé le 30 septembre. Il était dur pour lui de se lever chaque matin et s’il avait été sous chimio, il n’aurait pas pu faire ce film. Il était en radiothérapie parce que le cancer avait pénétré les os et il avait très mal. »

A-t-il pu voir la version finale de son film ?

« Claude a su qu’il allait à Cannes pour la clôture, parce que son film était bien et non parce qu’il était malade. La nouvelle l’a apaisé et il a un peu baissé les bras. Il a arrêté de lutter. Il n’a jamais vu son film sur grand écran, il ne l’a vu que sur un petit écran à l’hôpital pour voir les derniers trucages avec le feu et le dernier plan de Thérèse. Deux jours avant sa mort, il répondait aux questions de l’interview pour le dossier de presse. Il avait toujours sa tête ; jusqu’au bout, il a été d’une très grande vigilance. Afin de l’empêcher d’avoir des idées noires, je lui ai tout de même fait prescrire des euphorisants qui n’affectaient pas du tout sa pensée. »

Dans le rôle de Maître Duros, l’avocat de Thérèse, on retrouve une figure familière de l’univers de Miller, Yves Jacques.

« Claude a découvert Yves Jacques au Théâtre Chaillot et puis comme il cherchait un personnage pour La classe de neige, il le lui a offert. C’était un petit rôle, mais très, très drôle. Ils se sont pris d’amitié tous les deux et Yves a été dans tous ses films depuis : La petite Lili, Un secret, etc., et enfin, le dernier. »

Lorsque vous pensez au travail des jeunes réalisateurs français, voyez-vous parmi ceux-ci les influences de votre mari, y reconnaissez-vous un potentiel dauphin ?

« J’en vois un essentiellement : Nathan Miller, qui a la même rigueur que Claude. Ils ont beaucoup travaillé ensemble depuis La chambre des magiciennes, ce très beau film avec Anne Brochet, sauf qu’à un moment, Nathan s’est dit qu’il devait faire ses propres choses. Et ensuite, ils ont fait Je suis heureux que ma mère soit vivante, film magnifique où les deux personnalités se mélangent bien. Il a tourné un téléfilm avec Pierre Arditi et tournera aussi un long métrage avec lui. Dans ses films, Nathan a la violence et la sensibilité de Claude, qui était très fier et jaloux de leur symbiose. Lorsque Nathan a refusé d’être de la deuxième équipe de Voyez comme ils dansent, Claude était désespéré. Nathan a quand même été là pour terminer le film au Canada en août 2010. Je suis très fière de Nathan et du film qu’il a fait avec son père ; en réalité, c’est un film de Nathan car Claude a voulu se retirer. Claude n’a pas été très proche de Nathan au départ, mais plus Nathan a vieilli, plus ils se sont retrouvés de façon magique et forte. C’était très beau à voir. »

Vendredi, 19h, Cinéma Impérial

Samedi, 11h10, Cinéma Impérial

En présence d’Annie Miller et de la scénariste Natalie Carter

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  • Manon Dumais
    Après des études en arts, en cinéma et en littérature, j’ai tenté de me trouver un poste d’enseignante au cégep ou devenir muse d’un grand écrivain. Ayant un loyer à payer, je suis tour à tour devenue correctrice-réviseure, rédactrice de manuels scolaires et fille de pub. Puis, par un beau jour d’automne, je devins journaliste et critique de cinéma. The rest is history, comme qu’on dit…

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