#Montréal tactique et indisciplinée : À nous, la rue des cultures

5 avril 2013 21h01 · Marie D. Martel

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C’est une réflexion qui explore le concept de participation avec la rue comme métaphore d’un territoire tactique pour la culture émergente. Le texte qui suit, intitulée, Rue des cultures, est paru à la fin de l’automne 2012 dans Notre Montréal, visions indisciplinées pour l’avenir de la Métropole. Pourquoi ne l’ai-je pas publié plus tôt dans cet espace-ci? D’abord, parce que, en vraie fille, je trouvais les autres textes du collectif, et qu’il faut lire, tellement plus intéressants! Ensuite, parce qu’il y avait un copyright dans le recueil, mais avec du recul, j’ai décidé de pratiquer l’indiscipline jusque dans le geste de la publication.

Rue des cultures

Le concept de la participation culturelle est compris comme le dérivé d’une sous-culture, la culture numérique, qui est devenu le référent pour expliquer l’identité des acteurs actuels, mais aussi la signification des pratiques en jeu. Parmi les caractéristiques de la participation culturelle, on évoque minimalement la contraction ou la confusion entre les catégories de producteurs et de consommateurs; l’accélération de la dé-hiérarchisation de la valeur culturelle et le déplacement des figures de l’autorité et de la citoyenneté vers un autre sujet en quête de sens.

La culture numérique existe en tant que version du monde mise en réseau par la technologie, opérant par le partage, souvent de type p2p, et la collaboration. Et, en phase avec le modèle de la participation culturelle, on peut penser que la rue, en tant qu’espace ouvert et interactif dans la ville, serait le corrélat matériel des branches du graphe qui forment le réseau Internet avec son apanage de codes culturels.

La rue représente aussi symboliquement et matériellement, une occasion de prolonger, de répercuter et d’amplifier les activités, les gestes et le discours de la culture numérique au sein du trafic urbain. La rue trace à la fois le territoire physique et numérique de la ville et nous passons en marchant, d’un sol à l’autre dans cet entre-deux qui est la condition du citoyen hypermobile. Tout en marchant, il arrive que nous écrivons, que nous lisons, mangeons, conversons, en relation avec les autres, via ou non, les appareils portables, que nous faisons sens de nous-mêmes et des autres, de nous avec les autres, au fil des voies/voix partagées.

Par définition, la rue est l’espace qui organise les usages et les interactions locales dans l’espace urbain. Certaines fonctions sociales et culturelles fondamentales sont déterminées le long des façades et des trottoirs.

La rue est un de ces rares lieux où une grande diversité de personnes peut se croiser et interagir. Les propositions d’animation culturelles et sociales sur la rue, les gestes d’appropriation, les occasions favorisent les contacts et sont susceptibles de générer un espace public vivant.

Cet espace excessif nous l’appellerons « tiers lieu » quand certaines conditions sont réunies et que nous croyons que l’adresse et la substance des activités qui s’y déroulent favorisent une certaine idée de la société démocratique, comme sphère public.

La rue, le tiers lieu

Le tiers lieu, tel que conçu par le sociologue Ray Oldenberg, est un terrain neutre, accessible et accommodant, ludique, qui nivelle les différences ente les gens et incite à la conversation, prolongeant la maison dans l’espace public. Le tiers lieu nous enracine en tant que centre physique ou pivot autour duquel nous organisons nos allers et venues. Il procure un sentiment d’appropriation ou d’appartenance. Il encourage la re-génération sociale, le brassage d’idées; il donne le sentiment d’être libre. Il suggère une certaine proximité dans les rapports entre les gens.

Certaines manifestations culturelles de la rue associées à l’art urbain (street art), la cuisine de rue, les bibliothèques de rue, etc., se constituent comme autant d’opportunités de fabriquer des liens et des communautés à travers les tiers lieux, physiques ou numériques, qu’ils font survenir là où ils s’improvisent.

Les microbibliothèques (Little Free Library), comme on en voit pousser au coin des trottoirs ou des squares à la façon de la bibliothèque guerrilla d’Occupy Wallstreet et d’Occupons Montréal, l’an dernier, en sont une manifestations. Les bibliothécaires-architectes de circonstance s’y activent dans l’interstice de la rue avec de petites maisons du livre fait maison, ou en réutilisant des cabines téléphoniques, sinon des boîtes de carton ou des armoires. Il s’agit de proposer un design artisanal, dans l’esprit du DIY (do-it-yourself), avec quelques livres que les passants peuvent emprunter pour les rapporter éventuellement ou en laisser d’autres sans plus de contraintes au moment de la transaction, et avec souvent, comme valeur ajoutée, une conversation. Ces bibliothèques créatives tissent des micro-relations à visage humain entre les voisins, les passants, les membres de la communauté.

De façon similaire, l’installation de fortune de la bibliothèque d’Occupons Montréal a d’abord servi d’instrument de légitimation pour ce mouvement, signalant l’importance qu’il accordait au contenu, à la diversité des croyances, à la liberté d’expression. Mais surtout, cette place a contribué à créer des liens significatifs entre les lecteurs du site, entre les lecteurs des différents sites d’occupation, mais aussi entre les occupants et tous ceux qui étaient dehors, qui s’identifiaient, d’une façon ou d’une autre à la situation des 99% puis qui sont même parfois venus faire des dons. Ce dispositif de lecture sociale visait aussi à favoriser la contagion et l’émergence d’un répertoire culturel commun d’aspirations, d’idées et de valeurs. Les gestes de don et du partage représentaient un appui tangible au mouvement et la communauté des lecteurs contribuait à sceller la communauté des indignés en l’élargissant et en la consolidant.

Les bibliothèques du peuple installent des tiers lieux dans leur version la plus pure, c’est-à-dire, elles fournissent une halte pour des rencontres, pour des paroles échangées, pour des projets informels et fédérateurs, pour des possibles dans un monde de réseaux. Elles offrent des occasions pour les lecteurs plus que pour le matériel. D’un point de vue ontologique, elles relèvent tout autant de la catégorie des événements et des actions que des lieux. Leurs incarnations sont radicales, mais ingénues, éphémères, nomades, mobiles, elles se dissolvent dans le récit qu’elles ont contribué à écrire à un moment de l’histoire et qui échappe à l’imprimé.

Ces initiatives représentent des expériences particulièrement saillantes de la culture numérique.

Le prosommateur

D’abord, les acteurs impliqués produisent, consomment, signalent, partagent suivant un usage qui intègre ces diverses facettes et que l’on désigne sous le nom de prosommation. Les bibliothécaires de rue créent des étagères, échangent des lectures et des avis, forment des réseaux, se prêtent au récit des blogues. Les petits bibliothèques libres sont photographiées par les lecteurs et leurs images font elles-mêmes l’objet de collections, leurs activités sont commentées sur les réseaux sociaux. De même, les productions de l’art urbain, mosaïques, graffitis, pochoirs, collants, yarn-bombing, poésie de rue, etc., sont créées, photographiées et redéployées sur des plates-formes de curation, géolocalisées sur des cartes interactives dans un processus de production-circulation en continu.

Ensuite, les réseaux p2p, les licences Creative Commons, le chantier permanent de l’impermanence qui est celui du remix, le discours sur les biens communs et le domaine public, toute cette mouvance précipite la fin des hiérarchies, l’étiolement de la position privilégiée des artistes et des auteurs, des catégories artistiques comme littéraires. Elle entretient aussi un regard ambivalent sur la propriété intellectuelle et le partage libre des biens marchands. Le monde de la création, qui comprend l’exercice de la curation des œuvres, devient accessible au plus grand nombre à travers les pratiques amateures: collections personnelles, autoédition, collages graphiques, musicaux, écritures non textuelles, etc.

Cette désacralisation touche les lieux qui abritent traditionnellement les œuvres et leurs créateurs. Démarche hors les murs, hors les façades, hors les structures de production de contenu coutumière, hors contexte, les amateurs s’approprient des rôles et des lieux qui ne sont pas sanctionnés par les institutions. La rue est l’un de ces lieux. Dans la bibliothèque de rue, les bibliothécaires amateurs témoignent de leurs expériences en insistant sur la valeur ajoutée de leur projet qui est social et la fonction de tiers lieu, avant de mettre l’emphase sur les textes et les auteurs dans l’ordre des livres. Les connexions avant les collections.

Par ailleurs, cette approche suggère aussi que la représentation de l’autorité culturelle est décentrée tout en devenant plurielle. Les figures tutélaires de l’artiste, de l’auteur, du bibliothécaire, du conservateur, des agents dans les grands médias ou les institutions nationales, les journalistes ou les critiques, etc., de même qu’avec eux, leurs prétentions au contrôle et au pouvoir culturels, sont subverties. Le sujet, le représentant structurant dans la nouvelle équation de la citoyenneté culturelle est la communauté. Ou le peuple. Le «peuple», et son attribut «populaire» qui renaissent, sur la vague rétro,  comme des motifs moitié sauvages, moitié socialisés et qui n’existent ou ne s’exhibent nulle part ailleurs que dans la rue.

Les cultures de la transgression

Enfin, on peut voir les propositions culturelles de la rue, comme autant de manifestations qui ont en commun avec la culture numérique, des capacités transgressives. La rue est un lieu de contestation que la culture mobile accélère et amplifie : les printemps arabe ou érable l’ont buriné dans l’asphalte. Twitter est une autre rue.

Et les animations urbaines profitent de cet appareil public, ardent et libre, pour questionner les murs et les ancrages du monde de l’art et de la littérature afin de les déplier. Dans les microbibliothèques, l’organisation et les procédures sont secondaires, sinon anarchiques. Ce système se réinvente à mesure, spontanément comme non-système, suggérant des alternatives et une certaine approche de l’humain qui rappelle aux organisations établies que l’important est d’être là sur le terrain où les gens sont, au moment où ils en ont besoin.

Les cultures de la rue interpellent ceux qui passent et expriment le désir d’avoir une conversation esthétique à propos des relations que nous entretenons avec les autres, avec le milieu de vie auquel nous appartenons. Mais, elles visent aussi d’autres enjeux.

Car les cultures de la rue défient, au passage, le régime de la convergence des grands médias et des fournisseurs de contenus culturels qui dominent et façonnent l’offre du marché à la façon des Apple, Amazon et des autres. Leur subversion la plus radicale est politique : elle implique le déplacement d’un discours qui place la culture nationale au même titre que celle associée aux courants dominants (mainstream) et les intérêts qui les déterminent, vers une citoyenneté culturelle de la différence incarnée par la communauté.

La sérendipité des rues et la découverte des significations nouvelles

Dans le contexte de la ville hypermoderne, selon François Ascher, les rues culturellement animées offrent des configurations qui « créent du frottement, de la complexité, de l’imprévisible »; elles multiplient les opportunités d’interactions, de partage d’idées dans des espaces partagés; elles accélèrent le mouvement, les possibles, et le potentiel d’innovation émerge à travers cette sérendipité, ces croisements, ces remixages, ces frictions et ces fictions.

Les pratiques générées par, et dans, la rue sont propices à apporter des significations originales, des projets communautaires neufs, à renouveler les manières de vivre en ville et les contours de la citoyenneté.

Or, si la rue se positionne avantageusement comme tiers lieu de création et de négociation des expressions nouvelles dans un monde de réseaux, les espaces légitimes de la culture, pourraient peut-être s’y ouvrir et explorer des configurations inédites de décloisonnement et des expériences de mobilité qui les entraîneraient au-delà des impasses et des non-lieux.

Sources

1. Ascher, François. Organiser la ville hypermoderne.
2. Oldenberg, Ray. The Great Good Place : Cafés, Coffee Shops, Bookstores, Bars, Hair Salons, and Other Hangouts at the Heart of a Community.
3. Poirier, Christian et. al. La participation culturelle des jeunes à Montréal – Des jeunes culturellement actifs.
4. Urrichio, William. Cultural Citizenship in the Age of P2P Networks.

| La photo représente une création de Adam capturée quelque part dans une ruelle du Mile-End |

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