«La fiction aussi fait partie de la réalité » — Wigrum de Daniel Canty

22 janvier 2012 14h57 · Mélanie Robert

À l’époque où j’étais adolescente — car il faut bien parler d’époque —, je parcourais les boutiques d’antiquaires et les marchés aux puces en compagnie de ma mère et de mon beau-père qui cherchait à revendre quelques raretés. Je m’intéressais beaucoup aux vieilles caméras et aux oursons de collection. J’avais remarqué la méthode des antiquaires pour vendre: lorsqu’un acheteur portait une attention particulière à l’un des objets, le vendeur racontait toujours une anecdote reliée au dit objet. Est-ce que l’histoire était vraie ? Il est bien possible que non. Vendre des antiquités est un art aussi. Les antiquaires ont compris que chaque chose porte une histoire, une anecdote ou encore une légende. L’objet porte en lui une dimension poétique ou devrait-on plutôt dire, une âme.

 Fiction et réalité s’entremêlent

«Le temps est troué, et chaque chose tour à tour
creuse de son absence la mémoire du monde.»

 Nous sommes en 1944. Sébastien Wigrum disparaît de son domicile londonien. Qui est-il  ? Le lecteur saura peu de choses de lui. Wigrum qui nous est présenté comme un roman combinatoire est en fait l’inventaire de la collection des objets de Sebastian Wigrum. On y retrouve entre autres : le cavalier de Perec, une brique Bartleby, un billet de cinéma pour les aveugles, le fil du Minotaure de Pigalle, les gants d’un démineur qui sait lire le coeur des femmes, des lettres d’amour de Wigrum lui-même, etc. On relate une série de petites légendes reliées à tout au plus cent quarante objets classés dans trois collections différentes : collection du miroir, extraits de patience et collection de  Prague.

 Ces objets portent en eux des récits peu ordinaires. Par exemple, cette histoire autour de la relation entre Joséphine Baker (personnage réel) et le Capitaine Kloss (personnage de fiction), un célèbre espion russe, qui s’échangeaient des messages secrets au nom de la Résistance. On peut dire que Canty fait tomber les barrières entre fiction et réalité.

 Pourquoi l’auteur joue-t-il ainsi avec ces deux mondes ? Pourquoi mêler fiction et faits réels à ces petites légendes ? « La fiction aussi fait partie de la réalité. C’est une version décalée des faits. Les choses ne sont pas aussi séparées qu’on aime à le croire. Un profond mystère anime notre foi en la fiction : des lettres s’alignent, des images sont suscitées, des coeurs s’animent, des pensées passent, des personnages, des lieux existent ou à peu près.», m’écrit l’auteur.

 Et pourquoi cette construction ? « Nous avons lu assez de romans pour les reconnaître avant même de les ouvrir. Je voulais activer la mémoire, l’imagination du lecteur, lui laisser compléter, naviguer le puzzle. Il y a des sentiments à décoder entre tous les intervalles du récit. J’aimerais croire que le liant, c’est le sentiment de Wigrum, son élan.»

 Et Wigrum, qui est-il ? Serait-il d’une certaine façon un poète en complète contradiction avec cette ère du jetable ? À ceci l’auteur répond : « Wigrum tente certainement de redécouvrir l’âme des objets, et de leur donner un rôle un peu plus actif dans l’histoire que le Monde se raconte à lui-même. Il est poète en ce sens qu’il FAIT parler les objets — le poète, de son nom grec, est un « faiseur », un « fabricant».

 Avec Wigrum, le lecteur doit s’attendre à de l’humour, des clins d’oeil avec ce cabinet de curiosités bien particulier. C’est une oeuvre originale qu’il est difficile toutefois de qualifier de roman. On parle plutôt ici d’une véritable démarche littéraire qui comblera le lecteur curieux.

Wigrum
Daniel Canty
La Peuplade
202 pages

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 2

  • 23 janvier 2012 · 18h20 Claude Perrier

    Vous êtes «Sphinxienne», énigmatique, Mme Robert… À quoi rime cet exposé, intéressant certes, mais si peu déchiffrable?

    Le chanteur auteur-compositeur Nino Ferrer nous assurait qu’il connaissait, lui, Mme Robert. Une chance – car moi, je demeure sans ce fil d’Arianne qui m’aurait peut-être permis de m’y retrouver à travers ce que vous nous racontez.

  • 23 janvier 2012 · 21h54 Simon Dor

    J’aime cette idée que la fiction fasse partie de la réalité. Pour moi, l’étude de la littérature repose en partie sur cette idée: voir l’apparition de certaines figures dans la littérature, dans le cinéma, dans les jeux vidéo, nous permet de mieux comprendre la conception du monde qu’a une certaine période.

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