8 mars 2012 1h27 · Mélanie Robert
En ce 8 mars, je vous propose un petit texte littéraire que j’ai écrit il n’y a pas si longtemps. Suite à un visionnement d’un documentaire sur les Real dolls, j’avais envie de faire parler une poupée, la femme-objet par excellence: muette, toujours prête et siliconée.
Vous pouvez visionner le documentaire sur internet ici. C’est d’une tristesse inouïe, mais à voir absolument. Il m’est difficile d’expliquer comment des hommes entretiennent des «relations» avec des poupées. Je laisse donc parler dans ma nouvelle la poupée Harmony.
Ce texte fait environ 5 pages à simple interligne.
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Harmony
Je n’ai pas compté les années, mais longtemps je les ai vu converser avec la solitude.
Dès mon arrivée chez lui dans une boîte en provenance de Californie, je compris que Richard était un homme hypermoderne. Son comportement se limitait à naviguer sur internet, à fureter d’un site pornographique à un autre. Je connaissais peu sa vie amoureuse. Je n’avais jamais vu entrer une femme dans son immense appartement de l’avenue Dr. Penfield. Il travaillait comme courtier, conduisait une BMW et mangeait beaucoup de sushis. Il conservait sa taille svelte grâce à son tapis roulant qui se trouvait dans son salon minimaliste. Lorsqu’il s’entraînait à la course à pied, il écoutait à pleine capacité Marylin Manson; la seule musique qui plaisait à ses oreilles. Parfois, il faisait quelques sorties en boîte, mais revenait toujours seul.
Richard n’était ni beau ni laid, il était parfaitement ordinaire. Il avait presque quarante-cinq ans, visage carré, crâne dégarni. Il vouait un culte à la culture japonaise, lisait beaucoup de mangas et rêvait de faire un voyage au Japon. Ce n’est pas pour rien qu’il m’avait choisie. J’avais toutes les allures d’une Japonaise : j’avais le masque blanc d’une Geisha, les yeux bridés, les cheveux noirs de jais et une petite bouche rouge en forme de cœur. Il aimait mon regard mobile qui suivait ses moindres mouvements.
Je passais mon existence dans son armoire fermée par des portes-persiennes d’où j’observais l’appartement à travers les lattes de bois. Quand il lui prenait une envie de sexe, il me plaçait sur son lit, jambes écartées en lui offrant ma vulve de silicone. Les circuits de mon ordinateur me permettaient de pousser des petits cris « hou ha hou ha »; il adorait ça. Tripoter sans affection mes seins durs était son plus grand plaisir. Il m’appelait par mon nom d’usine : Harmony. Il aimait m’habiller avec des vêtements aguichants qui moulaient mes formes vénusiennes. Pour lui, je représentais la quintessence féminine. J’étais sa chose, prête à tout.
Richard était un type vachement routinier. Les matins de la semaine, il se levait toujours d’humeur grincheuse vers les six heures du matte. Il faisait son jogging en regardant les nouvelles à la télé de Radio-Canada, prenait une douche, avalait ses céréales goulûment, me faisait la bise et claquait la porte derrière lui, me laissant dans le silence de son appartement. J’avais toute la journée pour réfléchir à ma situation de poupée.
Lorsque j’étais seule, je rêvais d’une vie où je pourrais me mouvoir. Je rêvais par exemple de redécorer son logement. J’aurais aimé peindre ses murs en vert japonais. J’aurais changé les fauteuils de cuir noir pour des fauteuils blancs. Quelques orchidées auraient suffi pour égayer chaque pièce. Je trouvais que Barbie s’en sortait mieux que moi. Celle-là possédait une maison, une voiture, des amis et avait pour copain un beau jeune homme nommé Ken. Moi je n’avais rien de tout cela. Je vivais dans une armoire, avec un mâle dans la quarantaine, chauve, qui ne m’emmenait jamais nulle part. La seule chose que je partageais avec Barbie était que je ne pouvais pas faire le moindre mouvement. À part pour mon regard qui était mobile.
Un jour que Richard m’avait oubliée dans le silence feutré de son salon, j’avais observé sa reproduction d’une oeuvre de Francis Bacon qui pendouillait sur le mur. Cette image de chair d’animaux découpés et de personnages esquissés me faisait froid aux yeux. Ce tableau m’était insupportable. Je ne connaissais pas la chair, ne la connaîtrais jamais et ne voulais pas la connaître. J’aimais ma condition de poupée de luxe.
Les samedis soirs étaient une fête pour moi. Richard s’occupait de moi. Il brossait ma perruque, me maquillait et me faisait porter de jolis dessous. Nous avions alors de merveilleux soupers en tête à tête. Souvent, nous finissions la soirée en regardant ses films pornos préférés dans son lit où il me baisait allègrement. Ses femmes jouissaient comme jamais je n’avais joui. J’aurais bien aimé devenir une héroïne qui ressente du plaisir, mais je n’étais pas programmée pour sentir quelque orgasme que ce soit. Mon logiciel ne me permettait que la performance sexuelle : la simulation. Si au moins, j’avais pu ressentir du plaisir, je suis certaine que ça se serait passé autrement entre lui et moi.
Quand il allait prendre sa douche, il me laissait seule devant le téléviseur à regarder les publicités. Je remarquai que la vie d’une femme s’organisait autour de trois objectifs : avoir une peau jeune, et un corps mince et ferme. Telle était la beauté féminine. J’avais remarqué plusieurs règles auxquelles les femmes devaient obéir : il s’agissait de se dresser sur la pointe des pieds en se brossant les dents, de contracter les abdominaux au volant, de serrer le ventre et les fesses dès qu’on y pense, de passer tout son dimanche à alterner bouillon de légumes et jus de pamplemousse. J’en conclus qu’il fallait même se mincir et se muscler le corps en faisant l’amour. Les annonces de crèmes antirides ne créaient aucune préoccupation chez moi. Ma peau de silicone était indestructible et impérissable. Je me trouvais supérieure à ces femmes au cuir flasque.
Tous les dimanches, Richard avait un rituel. Dès qu’il sautait du lit, il vérifiait la météo sur son ordinateur, ouvrait une carte géographique, prenait des notes, puis me laissait seule pour la journée. J’ai pensé qu’il avait une passion, mais je n’aurais pu dire laquelle. Or, un certain dimanche ensoleillé, il vint me chercher. Il me vêtit d’une jolie robe d’été rose et c’est à bout de bras qu’il me sortit de son appartement. Nous nous sommes retrouvés au deuxième sous-sol de l’immeuble où se trouvait sa BMW. Il m’assit sur le siège du passager et me dit: « Harmony, ma belle, j’ai une surprise pour toi ». C’était la première fois qu’il me sortait.
Pendant notre parcours sur l’autoroute, certains automobilistes nous regardaient d’un air hébété. J’admets qu’un homme en compagnie d’une poupée hyperréaliste grandeur nature, ça ne se voit pas tous les jours. J’en riais moi-même. Il me conduisit hors de la ville jusqu’à l’aéroport de Mascouche. Je découvris alors que Richard possédait un Cessna et que pour la première fois, il partageait son passe-temps avec moi. Mes circuits électroniques surchauffaient tant l’excitation m’avait envahie.
Sans perdre de temps, nous nous sommes engouffrés dans le ciel bleu et sans nuage de Montréal. Richard était un merveilleux pilote. À cinq mille cinq cent pied, la ville ressemblait à une scène de playmobils. Alors que nous étions au dessus du fleuve St-Laurent, je ressentis soudain quelque chose au coeur de mon réseau électronique, mais je ne parvenais pas à le définir. C’était, je crois, quelque chose… d’humain. Au moment de l’atterrissage, j’avais la tête encore toute brouillée.
Une fois au sol, il me laissa dans la voiture pour aller remiser l’avion dans le hangar. Un événement effrayant survint. Des jeunes garçons qui passaient par là, me virent assise, seule, en position d’attente dans la voiture. Intrigués, ils s’approchèrent et ouvrirent la porte. Qu’est-ce que j’étais au juste ? Une simple poupée. Une chose. Je ressentais maintenant de la peur. Je vis au loin Richard qui parlait avec une grande blondasse. Il lui souriait et semblait vraiment s’amuser avec elle. Aussitôt, les garçons voyant bien que Richard était occupé, m’agressèrent tout en riant. Me tirant cheveux et oreilles, j’aurais voulu crier. Heureusement, les yeux de Richard aperçurent les voyous qui essayaient de me démolir en me ruant de coups de pied. Furieux, il laissa en plan la blonde, arriva en courant et les chassa.
Ce soir-là,— je m’en rappellerai toujours — Richard nous prépara un souper à la chandelle. Nous avons soupé sur le balcon avec une pleine lune aussi blanche que mon visage. La ville bourdonnait en fond sonore telle une scène de cinéma. Bien que j’étais heureuse de passer une agréable soirée avec lui, j’avais toujours en moi cette « émotion » qui me tourmentait et que je ne pouvais encore saisir. Je restai troublée pendant plusieurs jours.
Dès le lendemain, j’observai un changement de comportement chez lui. Il ne réclamait plus mon corps parfait. Puis il parlait beaucoup plus au téléphone. Le samedi suivant, Richard alla faire des courses. Il avait l’air plus heureux qu’à l’habitude. Il préparait un souper jusqu’au moment où la sonnette de la porte se fit entendre. C’était cette femme blonde que j’avais vue à l’aéroport qui venait souper à l’appartement. Maintenant je les entendais discuter amoureusement autour d’une bouteille de vin. Elle avait une merveilleuse conversation avec mon Richard. Ça me faisait horreur. Leur soirée se termina dans son lit bien évidemment. Des petits cris de joie et des rires se répercutaient jusqu’au fond de mon système électronique. Je fulminais et je crois bien que j’évacuais de la vapeur.
Leur relation dura quelque temps et moi, j’accumulais la poussière jusqu’au jour où, par hasard, cette femme me découvrit dans l’armoire. Elle émit un cri de putois et une violente dispute s’amorça entre elle et Richard. Il arguait que j’étais sa compagne depuis plusieurs années et que je l’avais aidé à passer à travers les moments d’intense solitude. Elle protesta en me qualifiant de simple jouet sexuel et que j’étais une horreur à regarder. Je me disais : « tu es jalouse de moi, c’est tout . » Leur discussion enflammée dura toute la soirée. « Tu dois choisir entre elle ou moi. », dit-elle. Il répondit qu’il avait besoin et de la poupée et de cette blonde. Finalement, cette femme quitta Richard en claquant la porte pour ne plus jamais revenir. Je l’avais pour moi toute seule maintenant, mais dès lors, il n’était plus le même et se fit plus distant avec moi. Il semblait déprimé, buvait beaucoup et ne s’occupait plus de moi. À part pour baiser bien sûr. Il ne me faisait plus de mamours ni ne prononçait de mots doux. Même nos agréables samedis soirs avaient disparu.
Après deux mois de ce régime, Richard arriva un jeudi soir la mine plus souriante. Avait-il obtenu une promotion ? Je compris quelques semaines plus tard quand trois boîtes de Californie arrivèrent chez lui. Trois poupées neuves avec des seins plus gros que les miens. Pour lui, j’étais une vieille poupée désuète dont les réseaux électroniques ne connaîtraient jamais les technologies dernier cri. Je me disais qu’il n’y connaissait rien.
Ce que j’avais ressenti dans l’avion m’est alors revenue comme une espèce de fièvre. Je n’avais plus rien d’une automate. Je me disais que j’étais malade de trop réfléchir. J’avais maintenant la conviction que j’avais tout simplement la conscience d’une femme.
Richard ne représentait désormais plus rien pour moi.
Le lendemain, il invita l’un de ses amis. Il m’installa sur le fauteuil du salon et me vêtit d’une jolie robe de bal. Quand son ami arriva, il s’anima et lui offrit un verre de scotch. Cendrix, qu’il s’appelait, ressemblait à une véritable carte de mode et avait un léger accent que je parvenais mal à identifier. En écoutant leur conversation, j’appris qu’il travaillait pour le musée des sciences et des technologies du Canada et qu’il était veuf depuis peu. En l’espace de quelques secondes, Cendrix se pencha vers moi, scruta mon regard, sourit puis refila un chèque de six mille dollars à Richard. J’avais dès lors un nouveau maître.
Après la soirée, Cendrix m’emmena dans sa banlieue. Il habitait dans une chic maison de Longueuil. Une fois installé sur son divan, il replaça mes cheveux ébouriffés et me dit « Bonne nuit, Harmony ». Le lendemain matin, Cendrix se leva pour aller travailler. Tout en faisant son noeud de cravate devant le miroir, il chantonnait : « L’amour est enfant de Bohème. Il n’a jamais connu de loi. Si tu ne m’aimes pas, je t’aime. Si tu ne m’aimes pas, prends garde à toi ! »
Avant de quitter, Cendrix me plaça devant sa fenêtre panoramique qui était sans rideau et installa mon bras droit comme pour saluer une foule comme le fait la reine d’Angleterre. Il verrouilla la porte et je le vis dehors me saluer de la main en se dirigeant vers sa voiture. J’ai passé ainsi toute la journée comme ça et j’ai pu observer les citoyens du quartier qui, en me voyant dans la fenêtre, me saluaient à leur tour. Le soir venu, c’est même avant de sortir de sa voiture que Cendrix me héla. Quand il arriva dans le salon, il me coucha sur le divan. Il chantonnait toujours la même chanson.
Chaque jour, il effectuait ce même rituel rassurant.
Autant Richard que Cendrix cherchaient à s’échapper de la vacuité de leur existence, mais à la différence de Richard, Cendrix érigeait sa solitude en une forme d’art.








