Noir Kassad : un chant choral de fin du monde

9 avril 2012 15h30 · Mélanie Robert

Le roman Noir Kassad de Alain Ulysse Tremblay est le septième tome de la série intitulée Élise. Ce roman d’anticipation se présente comme un chant choral autour de la parole d’un personnage de fin des temps, un hermaphrodite aveugle. L’auteur invite son lecteur dans un texte sans compromis dont la narration effrénée fait résonner le chaos.

Le lecteur s’apercevra dès les premières pages que ce roman se lit de façon peu ordinaire. C’est par l’entremise de fichiers électroniques que la parole des personnages, des autochtones se décline. La langue innue parsème le texte. On apprend que c’est par le personnage de Kassad que s’amorce la fin technologique d’un monde.

Dans la littérature québécoise, la parole autochtone est quasi-absente, disons-le. Cette troisième solitude, l’auteur l’explique que c’est par racisme envers les premières nations. « Rendre les amérindiens pupilles de l’État, c’est leur enlever tout libre arbitre. Une fois que c’est fait, c’est facile de rendre les Amérindiens pupilles de la culture dominante, celle du plus grand nombre. Donc, vu qu’ils étaient très peu à occuper le territoire, ils n’ont pas eu le choix. On les a forcés à s’acculturer par toutes sortes de moyens. »

Tremblay note toutefois une certaine renaissance d’un intérêt envers la culture amérindienne dans cette ère où le projet du Plan Nord fait les manchettes. Noir Kassad arrive donc à point. Dans le roman, ce projet du gouvernement laisse entrevoir un avenir noir pour le peuple Innu : « Le Plan Nord, amorcé en grandes pompes et drapé de demi-vérités autant que de vrais mensonges, dans la deuxième décennie du XXIe siècle, a signé l’arrêt de mort des Innus. »

À certains moments, les dialogues se présentent sous forme de texte suivi. Les personnages se répondent entre eux comme en une étrange symphonie. « J’ai construit le texte comme s’il était récupéré par heurts, par chaos, répond Tremblay. Je n’ai pas voulu me limiter à un discours purement linéaire. Je trouvais plus intéressant d’avoir un chant choral autour de la parole de Kassad qui passe son temps à dire : “je suis désolée, je n’arrive pas oublier aucun des mots que j’ai entendus depuis ma naissance”. Ces mots-là sont des réminiscences de l’état d’acuité auditif de Kassad parce qu’il est aveugle ».

Kassad : personnage de fin du monde

Pourquoi Tremblay a décidé de faire de Kassad, un hermaphrodite ? « Je me suis dit que c’était une belle manière de conclure une certaine fin du monde. Le début du monde a commencé avec la Création : les premiers êtres vivants, hommes et femmes devaient se compléter l’un l’autre. (…) Mais depuis, c’est la constante réunion des sexes. Je me disais que pour arriver à une fin du monde qui est concluante, pourquoi ne pas donner les attributs à la même personne. »

Noir Kassad, le titre l’annonce, est un roman noir où la parole autochtone se libère en une symphonie de fin du monde. Selon l’auteur, son roman « est construit comme une partition de mots ayant pour point de départ, la musique. Je veux que les lecteurs se souviennent de la voix de Kassad. »

Noir Kassad est un roman résolument hors-norme. Semblable à une charge vibrante et révolutionnaire, l’auteur pose un regard noir sur un avenir pas très lointain. Ce texte peut se lire de façon indépendante. Certes, la lecture de l’ensemble de la série Élise ne peut qu’enrichir votre expérience.

Noir Kassad
165 pages
Éditions coups de tête

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