14 juillet 2012 12h48 · Mélanie Robert

Montréal est qualifiée de ville rebelle par le Courrier International. En première page du numéro 1131 (5 au 11 juillet 2012), on y voit une jeune femme arborant des carrés rouges sur la pointe de ses seins les dissimulant du coup de sa nudité. Les maNUfestations à Montréal ont été applaudies par certains, mais drôlement perçues par bon nombre de gens. Est-ce que la nudité est un geste de provocation pure ? Ou ne serait-il pas un geste éminemment politique ? Peut-on faire la révolution avec son corps ? La révolutionnaire nue l’a fait contre les salafistes en Égypte. Examinons de plus près le cas de la blogueuse Alya Elmahdi qui a utilisé sa propre nudité pour faire la révolution. En jetant la lumière sur le geste d’Alia, on pourra expliquer les maNUfestations.
Un calendrier féministe
Lors de la journée internationale de la femme, le 8 mars dernier, le journal L’Orient, Le Jour annonçait qu’un calendrier de photos d’activistes féministes posant nues était publié pour rendre hommage à la blogueuse égyptienne révolutionnaire, Aliaa Elmahdy. Plusieurs féministes dans le monde entier, dont le groupe d’activistes féministes ukrainien FEMEN utilisent la nudité pour se faire entendre.
Aliaa Elmahdy, rappelons-le, avait enflammé la webosphère le 23 octobre 2011 en publiant un portrait d’elle-même nue sur son propre blogue. Sa photo la présente debout dans son plus simple appareil et sans sourire avec des bas collants noirs montant jusqu’aux genoux et une paire de ballerines rouge vif. La photo a également été postée sur Twitter sous le titre #nudephotorevolutionnary.
On ne peut que souligner le courage de cette jeune femme de 20 ans qui se dit artiste visuelle, mais également écrivaine. Elle écrit sur son blogue que son geste se résume à des « des cris contre la société violente, raciste, sexiste, le harcèlement sexuel et l’hypocrisie.»
C’est l’activiste féministe Maryam Namazie de Grande-Bretagne qui a eu l’idée de faire ce calendrier. Il est téléchargeable sur Internet et présente 12 féministes nues d’origines diverses où sont juxtaposées des déclarations de chacune d’entre elles.
Alena Magelat du groupe FEMEN déclare : « nos corps nus sont un défi au patriarcat, à la dictature et à la violence. Nous inspirons les gens intelligents; les dictateurs en sont horrifiés. Femmes du monde entier – venez, dénudez-vous et gagnez ! »
La canadienne Sonya JF Barnett, co-fondatrice de SlutWalk revendique que son corps soit célébré et non voilé. Tandis que Namazie affirme que son corps n’est pas obscène; le voiler le serait.
Pour ces femmes, la nudité est clairement un geste de résistance.
Cyberféminisme en Égypte

Alya El Mahdi, la révolutionnaire nue
Selon Sharron Otterman qui contribue au Arab Media & Society, les Égyptiennes constituent 30 % des utilisateurs d’Internet en Égypte. La majorité des blogueuses sont des cyberdissidentes. Plusieurs d’entre elles bloguent anonymement sur le harcèlement sexuel et les agressions verbales et physiques dont elles sont victimes dans les rues du Caire.
Être cyberféministe en Égypte n’est pas de tout repos. Les blogueuses s’exposent notamment à l’emprisonnement. En 2006, Reporters sans frontières a déclaré l’Égypte comme ennemi de l’Internet. Dans ce contexte, on ne peut que souligner le courage de Elmahdy qui a publié sa photo de façon non anonyme. Ayant reçu des multiples menaces de mort, elle vit maintenant dans la clandestinité.
Si la majorité des blogueuses dévoile leur intimité sur les blogues sous forme de petites narrations, on peut dire que Alyaa a pris la parole de façon beaucoup plus spectaculaire. Sur son compte Twitter, elle se présente libérale, athée, individualiste, féministe et idéaliste. Un élément qu’il faut retenir, c’est qu’elle est aussi artiste.
Aliaa raconte sur son blogue que son portrait d’elle-même nue n’a rien de transgressif. Elle dit s’inspirer des modèles nus qui posaient à la faculté des Beaux-Arts du Caire dans les années ‘70. De cette façon, elle dit se réapproprier son corps et revendique son droit d’exister en tant qu’individu.
Le corps est politique
Sur son blogue, Alyaa invite les hommes et les femmes à se questionner : «Commencez d’abord par juger les modèles qui posaient nus à l’École des beaux-arts jusqu’au début des années 1970, cachez tous les livres d’art et cassez les statues de nus dans les musées, puis enlevez vos vêtements, regardez-vous dans le miroir, brûlez vos corps que vous méprisez pour vous débarrasser enfin de vos frustrations sexuelles, faites tout cela avant de m’insulter, de m’envoyer vos commentaires racistes et de me dénier le droit de m’exprimer ».
Cité par Courriel international du 15 décembre dernier, l’auteur Abdella Taïa décrit bien le geste de Aliaa : « Par ce geste radical, elle permet aux autres de se poser la question de la nudité. Au propre comme au figuré. Et, par ce mouvement même, les entraîne vers d’autres interrogations essentielles : l’art, la religion, Dieu, la respectabilité, l’individualité, les limites de la liberté. Et cette question essentielle : c’est quoi l’art ? »
Il ajoute qu’il ne peut s’empêcher de penser au tableau d’Eugène Delacroix La liberté guidant le peuple. On ne peut être on ne peut plus d’accord avec lui de voir en Aliaa, une Marianne, poitrine nue, guidant le peuple vers la Révolution.
Bon nombre d’artistes féministes utilisent leur corps comme moyen d’expression, mais aussi pour aborder de plus grandes questions et idées. Comme le dit Marsha Meskimmon dans Women’s Artist’s Self-portraiture in the Twentieth Century : « En utilisant leur corps comme point de départ pour leur travail, les femmes artistes humanisent avec succès le monde des idées. Cette présentation des questions abstraites à travers le corps de l’artiste est un développement féministe de la personnification.»
Michelle Lacombe, jointe au téléphone, est une artiste en arts visuels axès sur la performance dont la pratique est féministe, mais pas nécessairement activiste. « Le corps pour moi est le point de départ de la compréhension de la vie. J’essaie de déconstruire la représentation du corps comme un objet neutre ou un objet esthétique qui est enlevé d’une certaine lecture sociopolitique : la race, la classe, le genre ».
Pour elle, tous les corps sont politiques. Elle croit que les femmes, les minorités visibles et les handicapés sont confrontés à une société qui ne reflète pas leur expérience corporelle. Ils sont donc plus conscients de leur corps.
Lorsqu’on la questionne au sujet de la blogueuse égyptienne, Lacombe raconte que « l’image (de Aliaa) est difficile à analyser parce que le contexte est tellement fort. Il y a tellement d’incohérences dans le contexte de l’oeuvre. C’est difficile de faire une analyse juste sur l’intention et l’impact de cette image comme oeuvre.»
Ce qu’elle trouve intéressant de noter, c’est que son image est une photographie sortie de son contexte, car elle circule dans le cadre des médias sociaux. Pourtant El Mahdy est une femme qui s’identifie comme artiste visuel et également comme écrivaine. « Elle ne s’identifie pas comme activiste, mais comme révolutionnaire. Je trouve ça intéressant de voir que son image circule sans ses mots qui sont pour elle si importants », dit-elle.
Nudité comme geste politique
Le geste de Aliaa Elmahdy est une pierre lancée à l’aide d’une fronde virtuelle à la fois aux Salafistes, un groupe de fondamentalistes religieux, mais aussi aux féministes égyptiennes qui tiennent à leur religion. Se dire athée et montrer son corps revient à briser deux tabous dans cette société conservatrice crispée.
Lorsque les femmes prennent la parole, cela peut provoquer un tollé de protestations puisque les salafistes considèrent la voix des femmes comme un péché. Les salafistes considèrent la voix de la femme impure en présence d’autres hommes que le sien. C’est tout dire.
Les fondamentalistes religieux du monde arabe affirment que le féminisme est une invention occidentale. Quant au féminisme islamique, il est plus proche de l’islam libéral. Il se fonde sur l’interrogation de la place de la femme dans l’islam. C’est une forme de théologie féministe.
Pourrait-on dire que le féminisme de Aliaa Elmahdy est plus moderne puisqu’il est athée ? Selon Marie-Anne Casselot, militante féministe et blogueuse pour JesuisFeministe.com, il est difficile de le qualifier ainsi.
« On ne peut pas dire qu’il est plus moderne, parce que le féminisme islamiste est vivant depuis 20 ans. On peut dire qu’il est également moderne. Il est certain qu’en portant des lunettes occidentales, on perçoit des contradictions dans le féminisme égyptien puisque comment s’émanciper en tant que femme dans un contexte patriarcal religieux ? », dit-elle.
Son corps nu maintenant devenu symbole de liberté va plus loin que ce que les féministes des années ‘70 en Occident ont fait. Le geste de retirer son soutien-gorge apparaît banal à côté de celui d’Alia. C’est une action qui a été faite par un individu et non par un groupe de femmes. Puis, avec la puissance d’Internet, ceci a fait en sorte qu’elle a pu traverser la sphère publique pour se rendre jusque dans les médias traditionnels.
Pour Casselot, le geste de Aliaa El Mahdy « s’inscrit sûrement dans une même généalogie féministe à cause du contexte en Égypte. Pour qu’elle ait besoin de revendiquer une sexualité libre et sa liberté d’expression, c’est clairement un geste de provocation, mais aussi un geste de revendication de liberté du corps des femmes.»
Son féminisme ressemblerait donc au féminisme occidental de par ses revendications, mais également dans le type de provocation qu’elle a choisi.
Ce qui est neuf dans le discours féministe de la jeune révolutionnaire, c’est qu’elle a su amener la dimension de la sexualité dans une sphère publique contrôlée. Le naturel avec lequel elle pose nue accolé à son discours démontre avec puissance qu’elle est à l’aise avec la sexualité, dernier bastion des hommes. D’une certaine façon, ce n’est pas Aliaa El Mahdy qui est radicale, mais bien cette société égyptienne qui la dénonce comme telle.
Dans le journal britannique The Guardian, la journaliste Mona Eltahawy écrit le 18 novembre 2011 ceci : « Lorsqu’ une femme est la somme de son foulard et de son hymen – qui est, ce qui est sur sa tête et ce qui est entre ses jambes -, la nudité et le sexe deviennent des armes de résistance politique ». Dans ce cadre, on comprend qu’il en faut bien peu pour créer un scandale.
Selon Marie-Anne Casselot : « De par la sexualité, le corps de la femme a été beaucoup plus connoté dans l’histoire de l’humanité. Le corps est porteur de signification politique parce que le corps est lieu de contrôle. Le corps de la femme est contrôlé. »
Alyaa Elmahdy est toujours active sur le Net. Elle poursuit son œuvre que l’on peut voir sur son blogue. Pour son dernier projet, elle a demandé l’aide des internautes. Elle leur a demandé de se photographier avec et sans le voile et de dire pourquoi elles préfèrent ne pas le porter.
Peut-être qu’un jour des gestes de provocation comme celui de Aliaa Elmahdy deviendront banals en Égypte. Ce jour-là n’est pas encore arrivé. Pour le moment, il n’a suscité que récriminations, insultes et menaces de mort.
Alors oui, maNUfester est un geste politique en soi. Sans aucun doute.








Se dénuder?
Pour ainsi y aller d’une «affirmation de soi» qui serait tout autre? Politique ou contestataire à l’égard de ces dictats religieux ou sexistes qui nous empoisonnent depuis des temps immémoriaux?
Mauvaise idée. Mauvaise stratégie.
Notre monde est peuplé de «bornés» et aussi d’opportunistes (souvent également bornés) ne se préoccupant trop souvent que de leur petit carré de sable…
Tout le monde a un corps. Qu’il soit en santé et agréable ou mal foutu et malade, c’est comme ça. Le montrer ne fait en rien avancer une cause. Au contraire, même. Car on s’expose alors à toutes sortes d’interprétations de la part de ces «bornés» qui pullulent de tous côtés.
Par contre «dire», présenter des «constatations» et des «raisonnements», voilà qui pourra – à mon avis – faire davantage de kilométrage.
Rien à voir avec une bête pruderie que de ne pas opter pour l’avenue de la nudité. Beaucoup plus à voir avec l’idée de ne pas se catégoriser comme adepte de la provocation – et conséquemment occulter la «cause» que l’on voudrait défendre.
Il importe de toujours bien soupeser l’impact de ses gestes.
Merci pour ce billet très intéressant, Mlle Robert.
Merci Monsieur Perrier
Sachant que dans l’histoire, les causes justes et les vieilles mentalités sont lentes à changer, ce qui est décrit comme étant « provocation » ou « action politique radical » dépend des lunettes que l’on porte pour qu’on puisse faire ce constat.
C’est pareil pour la sexualité, et il faudrait savoir comment les tabous entourant le corps humain se sont développés dans l’histoire pour que la nudité devienne provocation aux yeux de certains « moralistes » ou de ceux détenant un pouvoir, qu’il soit religieux, politique ou autre, pour ensuite s’imposer comme étant agressive, immorale pour les « bonnes moeurs ».
Si l’art moderne a choisi l’épuration, afin d’évacuer les artifices pour exprimer l’essentiel, ou pour laisser le champ libre à l’interprétation de celui ou celle qui la regarde, ne pourrait-on pas dire que l’emploi de la nudité comme geste politique vise également à ce que les gens enlèvent leurs lunettes à tabous afin de voir le corps humain comme autre chose qu’un objet de désir, une tentation au péché, et la distinction entre hommes et femmes dans les rapports de force qui existent depuis trop longtemps entre eux?
Ne serait-il pas temps de voir le corps humain sans artifices ni présupposés ou aprioris au delà de la nudité, qui n’est après tout que dans les yeux de celui qui la regarde, afin d’ouvrir les esprits à la libre-pensée et amener nos rapports sociaux ou la communication à un autre niveau qui seraient plus profonds?
Ce sont de très bonnes questions que tu poses là Mathieu
Je suis d’accord avec ton propos.
Très intéressant!
L’optique des maNUfs dans notre culture qui a tout vue par contre, c’est plus de montrer qu’on est pas une menace et d’attirer l’attention sur le message.
Tout de même, on est hot au Québec. FEMEN c’est juste quelques filles. Ici à la dernière maNUf, il y avait autour de 1000 personnes nues au centre-ville pendant la fin de semaine du grand prix.
Ne pas vivre dans un pays platte: check
Votre billet me rappelle la légende de Lady Godiva.
mademoiselle, cachez ces carrés rouges qui m’empêchent de bien voir toute la rondeur de vos beaux seins!!!
il faut être tata rare pour être confronté à cette couverture du courrier international, je répète couverture du courrier international, et ne pas y voir un des nombreux coups de génie de nos étudiants grévistes.
Hein! La « une » du Courrier international!!
Wow!
S’ils pourraient doubler le nombre de lecteurs, ils pourraient avoir environ le septième de la circulation hebdomadaire de Globe and Mail…
on trouve le courrier dans les dépanneurs de berlin, de buenos aires et de tokyo. pas le globe and mail.
beaucoup de francophiles sont désormais sympathiques à la cause des étudiants grévistes québécois grâce aux maNUfestations et cette couverture, ne t’en déplaise.
Donc tu dis que les suiveux sont plus intéressés par le contenant (les totons) que le contenu (le pourquoi).
quels suiveux, puke?