6 octobre 2012 13h56 · Mélanie Robert

Il m’arrive souvent de rescaper des livres comme s’ils étaient des animaux en cage dans une animalerie. Je me promène parmi les allées, jauge les titres savamment étalés en pyramide, regarde le nom de la maison d’édition et lis la première phrase. Une fois mon choix fait, je me dirige vers la caisse. Des petits livres m’y attendent sur le comptoir. Pas plus gros qu’un iFun, ils sont présentés tels des bonbons ou des paquets de cigarettes comme au dépanneur.
La dernière fois, j’ai trouvé devant la caissière le Manifeste de la femme futuriste de Valentine de Saint-Point aux éditions Milles et une nuits. Voilà un titre étonnant, n’est-ce pas? Je n’avais jamais entendu parler de cette femme qui vécut entre 1875 et 1953. Était-elle féministe ou pas ? Penseuse, poète, danseuse, elle a marqué son époque avec sa conception moderne de la femme nouvelle.
Manifeste de la femme futuriste
Ayant été piquée par le Premier Manifeste du Futurisme de Marinetti, Valentine de Saint-Point répond en femme de son époque. En prenant position face aux affirmations de Marinetti de 1909 sur son mépris des femmes, elle renforce sa notoriété d’artiste et de femmes d’idées. Pour elle, les hommes et les femmes sont égaux.
« Il est absurde de diviser l’humanité en femmes et en hommes. Elle n’est composée que de féminité et de masculinité. Tout surhomme, tout héros, si épique soit-il, tout génie, si puissant soit-il, n’est l’expression prodigieuse d’une race et d’une époque que parce qu’il est composé à la fois d’éléments féminins et d’éléments masculins, de féminité et de masculinité : c’est-à-dire qu’il est un être complet. »

On ne saurait être plus d’accord. Malgré cette vision nouvelle pour l’époque, Saint-Point est une antiféministe. « Le Féminisme est une erreur politique, écrit-elle. Il ne faut donner à la femme aucun des droits réclamés par les féministes. Les lui accorder n’amènerait aucun des désordres souhaités par les futuristes, mais au contraire, un excès de désordre. » Pour elle, autant les hommes et les femmes doivent se viriliser. « (…) c’est la brute qu’il faut proposer pour modèle. »
Personne n’a contesté son manifeste. Elle a plutôt été présentée comme La Femme Futuriste au sein du milieu intellectuel et artistique parisien. C’est plutôt la dimension érotique de son oeuvre qui fut rejetée.
Manifeste Futuriste de la Luxure
Son Manifeste Futuriste de la Luxure publiée en 1913 est, me semble-t-il, beaucoup plus intéressant. Vivre sans entraves religieuses ou culturelles, telle est sa philosophie.
« La luxure, c’est le geste de créer et c’est la création. La chair crée comme l’esprit crée. Leur création, en face de l’univers, est égale. L’une n’est pas supérieure à l’autre. Et la création spirituelle dépend de la création charnelle. »
Selon elle, les féministes de son époque se préoccupent davantage des questions matérielles et sociales. Elles les considèrent trop conformistes. Sa conception de la femme moderne se réduit aux héroïnes des épopées mythiques à la fois virile et érotique. Inspirée par Nietzsche, Saint-Point propose la Surfemme. « La Luxure est une force parce qu’elle détruit les faibles. »
À l’aube de la Première Guerre mondiale, Saint-Point n’a pas peur d’écrire que « L’Art et la Guerre sont les grandes manifestations de la sensualité; la Luxure est leur fleur. »
Saint-Point réclame donc une femme libre avec un corps libéré. Pour elle, l’érotisme est une voie d’émancipation féminine et même spirituelle.
La danse du futur
Le corps et le désir forment le noyau de toute son oeuvre. Ce n’est donc pas un hasard si elle fut chorégraphe. Par l’expression corporelle, elle présente « le spectacle de plaisir ». Un certain journaliste de l’époque disait d’elle qu’elle dansait ses idées. C’est dans son bref essai intitulé La Métachorie, « au-delà du choeur », qu’elle explique que la Métachorie forme un organisme vivant, dont l’idée est l’âme, la danse, le squelette, et la musique, la chair ». Pour elle, la danse totale est la danse de l’Esprit : « (…) l’idéal est de garder l’instinct, mais de le diriger, de le contrôler, de le rendre conscient au gré de la volonté, de l’Esprit. »
Outre ses manifestes, elle a publié des poèmes, des essais, des pièces de théâtre et des romans.
Pourquoi je vous parle d’elle? Cette femme d’avant-garde d’un autre siècle avait vu juste concernant l’érotisme et le désir. Encore aujourd’hui, la dimension érotique, sensuelle, sexuelle de la femme est contrôlée, asservie, inféodée. Vivre sans entraves, je suis bien d’accord. Valentine de Saint-Point propose aux femmes la Lilith oubliée.
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Québec en toutes lettres
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