La philosophie de Ti-Pounch

17 janvier 2012 10h43 · Michel-Olivier Gasse

Le fait d’habiter en bord d’autoroute n’enlève rien au plaisir que je peux éprouver à voir flotter mon linge propre sur la corde. Un petit bonheur naïf que je sais vivre pleinement à chaque occasion, même si à quelques centaines de mètres grondent le métropolitain et la 40 qui le surplombe.

Avec le bas prix du loyer, la grande luminosité et la charmante chaufferette au gaz qui emprunte les airs d’un vieux juke-box, la corde à linge figurait au sommet des points positifs de ce nouvel appartement, il y a maintenant deux ans.

Je dis « la corde à linge », il serait plus juste de parler d’une « possibilité de corde à linge ». Un vieux poteau qui tangue et des crochets déjà en place étaient bien assez pour me faire rêver d’entrée de jeu. Le poteau en question tenait la forme grâce à deux points d’appui, auxquels je viendrais me joindre après une visite à la quincaillerie. Ti-Pounch, mon voisin immédiat côté sud un étage plus bas et mes voisines côté ouest, de l’autre côté de la ruelle, y étaient déjà arrimés. (Ces dernières ont depuis perdu leur corde suite au passage d’un camion dans la ruelle qui l’arracha dans un étonnant vacarme.)

Je l’ai vécue ma corde, j’en ai fait du lavage et parfois plus que requis. Jusqu’au jour où Ti-Pounch m’est arrivé avec cette grave vérité de sa voix haute et rauque et sa face rougie : « Y vont nous la couper à’ corde, han?
⎯ Kess tu dis?
⎯ L’proprio va enlever l’poteau. Y vas r’faire la cour en sphatte. »

Ti-Pounch et moi, on paie nos loyers à deux portugais différents. Et le poteau en question, il est du côté du sien, de portuguais. « Y va faire des rénos tout’ l’été, j’pense ben qu’y veux revendre le bloc après.
⎯ C’est pas vrai…
⎯ Supposé commencer ben vite pis durer tout’ l’été, là. »

Si hauts-le-cœur et convulsions me prenaient soudainement à l’idée de passer un été sous l’emprise des jobbeurs et des pépines, Ti-Pounch accusait le tout avec philosophie en se disant qu’au moins, il verrait de près les machines. Ti-Pounch, malgré son statut de vétéran dans le bloc, n’est pas du genre à revendiquer, au grand contraire de madame Rose, du bloc voisin côté nord.

(Madame Rose mérite plus d’un chapitre à elle seule. On y reviendra.)

J’ai vécu quelques semaines dans la peur. Il ne se passait rien et c’était louche. Ti-Pounch, qui n’est pas du genre à répandre les rumeurs : « Paraît qu’y vont couper l’arbre.
⎯ Nooooooooon!!!!! »

Ça, c’est Stéphanie, ma charmante voisine immédiate côté nord. Stéphanie aime les arbres, le yoga, le tarot, les énergies, tout ça. Je l’ai vue par après revenir des courses par la ruelle et s’arrêter près de l’arbre et le regarder avec cet air de « je te laisserai pas tomber ». Elle a vite fait de s’informer à la ville voir si le portugais de Ti-Pounch avait un permis. Il n’y en avait pas encore d’émis. « J’te jure, me dit-elle entre deux gorgées de thé, si je les pogne à mettre la scie là-dedans, y vont me voir virer maline en maudit. »

On dit pas « l’Arbre » pour rien. C’est le dernier. Après lui, l’hécatombe du métropolitain. Même le poteau de corde à linge s’incline pour lui vouer respect.

Comme un premier bombardement annonçant la guerre, la manœuvre de départ des travaux d’été fût de couper le poteau. Pour nous narguer, il restait encore le premier quart d’enfoncé. Je suis tombé là-dessus un avant-midi en revenant de tournée, Ti-Pounch était sur les lieux. Je suis descendu le rejoindre dans les vestiges. Nos cordes et nos poulies gisaient dans un amas de garnotte. Insulte à l’injure, la corde avait été coupée au lieu d’être simplement décrochée. J’ai sacré. Ti-Pounch a dit « Y se sont pas forcés. ».

Puis, deux lourdes semaines de paix. Je guettais l’embuscade, Ti-Pounch buvait sur le balcon et botchait dans le tas de garnotte. Je passais mes journées à la maison en profitant de la paix qui allait déguerpir d’une journée à l’autre.

Et ça y était. On avait déjà la 40 pis le corridor aérien. Maintenant, il fallait aussi faire avec les maçons qui pétaient de la brique à l’avant et la pépine qui creusait le terrain à l’arrière. Ma voisine immédiate côté sud (en haut de chez Ti-Pounch), une hautboïste à la discipline qui vous rappelle sans cesse votre lâcheté, a même mis de côté ses répétitions matinales pour un bout de temps. C’est pas rien.

Et là, tu te dis « Je sors d’icitte hostie, j’vas prendre une marche » et t’ouvres la porte et tu tombes sur la 40, remplie de chars et de camions qui avancent pas. Et sur le trottoir, le portugais de Ti-Pounch qui supervise les opérations, dans un polo rose saumon.

Fallait être fait fort.

Au moins, les maçons étaient haïtiens et leur douceur et leur politesse créaient une ambiance qui incitait le respect. Ils échangeaient peu, cognaient de la brique et devaient trouver que c’était bien assez. Un petit transistor syntonisant avec peine le 1610 AM s’occupait de parler à leur place.

Derrière, les jobbeurs anglo-cheap se criaient après pendant que les moteurs de deux camions tournaient pour rien. Ça s’asseoyait dans les marches et ça jasait de banalités à voix haute avec l’opérateur de pépine qui finissait son coke et lançait sa canette dans la garnotte qu’il était en train de pelleter.

Et le Rose-saumon rôdait sur ses intérêts. On l’avait jamais vu, lui, et maintenant on se le tapait à tous les jours. Chaque fois qu’il apparaissait, je me rendais visible et désagréable. Mais je suis pas le meilleur pour les airs malins et le foutage de merde. Et jamais le moindre signe qu’il ait remarqué ma présence.

Après, quoi, un douzième matin de mauvais pied, je me suis levé pas de pain pas de lait. Je suis sorti presque en pyjama, une poignée de change dans la main, pour aller par la ruelle au dépanneur quand je suis tombé sur Rose-saumon qui regardait ailleurs.
J’ai pas niaisé. « Vous avez coupé ma corde à linge.
⎯ Pardon?
⎯ J’habite là. Vous avez coupé ma corde à linge, vous me l’avez pas demandé.
⎯ Mais là on fait des travaux, il fallait enlever le poteau pour refaire la cour.
⎯ Vous l’avez coupé deux semaines avant le début des travaux. Pis y’a fait beau. Deux semaines de corde perdues.
⎯ Faut bien commencer quelque part.
⎯ Vous auriez pu au moins m’avertir. Un p’tit mot dans ma porte, là.
⎯ Ah mais là, si on se met à avertir tout le monde…
⎯ Y’avait pas mal juste moi pis Ti-Pounch à avertir.
⎯ Qui?
⎯ Serge. Votre locataire.
⎯ Mais toi, tu m’as pas demandé la permission non plus pour mettre une corde à linge sur mon poteau.
⎯ Y’avait un crochet là quarante ans avant que vous achetiez le bloc. »

Je crois bien avoir été désagréable aussi avec le gars du dépanneur.

L’asphalte était terminé, on avait habilement fait le tour de l’arbre, qui émergeait maintenant seul au milieu d’une mer noire. Acculé au pied du mur, néanmoins toujours vivant. Du bel asphalte neuf qui jurait avec la désuétude de la ruelle et qui devait bien rajouter un bon cinq degrés au balcon de Ti-Pounch.

Je me disais qu’au moins, ça lui faisait un plus chic stationnement qu’un terrain de garnotte.

« Ouin, mais y vont mettre des blocs de béton pour qu’on puisse pas mettre nos chars.
⎯ T’es pas sérieux? Pourquoi ça?
⎯ Pour pas briser la sphatte avec nos chars, j’imagine.
⎯ Mais ça te choque pas toi? Ça fait quoi, quinze ans que t’as un parking?
⎯ Je l’sais ben… au moins on aura pas besoin de pelleter la ruelle c’t’hiver. »

Sur quoi il dirigea son regard vers l’asphalte noir, prit une gorgée de bière pas chère puis pichenotta son mégot de mon côté de la clôture.

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    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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