25 janvier 2012 13h49 · Michel-Olivier Gasse
Ça venait de me coûter autour de 50$ à la quincaillerie. J’avais pas niaisé, j’y étais allé pour du stock qui tiendrait le coup, de la qualité. Les mois qui suivent un déménagement occasionnent toujours un tas de dépenses imprévues, j’étais déjà sur une chire, la veille, je m’étais monté un bill de 100$ au Jean-Coutu. Juste avec des cossins, rien en haut de 5-6$. Alors payer le prix pour une bonne corde à linge était loin de m’irriter, je me faisais un cadeau.
Il y avait déjà une échelle dans la cave. J’ai appelé Backdoor qu’il traverse le parc et vienne m’aider. Genre de contrat qui le met dans un état de pro-action assez impressionnant.
Quelques jours plus tôt, j’avais fini par voir enfin ma voisine hautboïste, qui me réveillait maintenant depuis quelques mois vers 10h le matin avec ses réchauffements. J’ai longtemps chialé là-dessus, plus pour la blague que par réel dérangement. Après deux ans, des fois avant de me lever, je l’attends.
Je l’entendais à chaque jour mais n’avais encore aperçu aucun autre signe de vie. Un balcon arrière vide, pas de chaise, pas de fleurs, même pas une poubelle, ça se peut-tu. Aucune preuve que cette fille-là existe pour vrai.
Mais ce jour-là, il ventait pas mal, un jour parfait pour la corde. Sauf qu’elle non plus n’en avait pas. C’était la première action que je voyais sur ce balcon, un rack à linge en petit métal blanc, de ceux qui peuvent lâcher à tout moment, sur le point de décoller avec la prochaine bourrasque. Ce qui arriva. J’ai assisté à tout ça en fumant dans le cadre de porte. Pour ce qui est des présentations et de ce que je voulais lui demander, le timing était parfait.
J’ai attendu qu’elle ait terminé de gérer son linge. Puis, alors qu’elle allait remettre le pied à l’intérieur : « Salut.
⎯ Eeeehh, salut…
(…)
⎯ C’est quoi ton nom?
⎯ Ah, eh, Na… Nathalie
⎯ Salut Nathalie, moi c’est Michel-Olivier, je suis – lui montrant l’évidence – je suis ton voisin.
⎯ Ah, eh, ben, salut.
(…)
⎯ J’avais quelque chose à te proposer.
⎯ Han?
⎯ Ben là je vois que, comme moi, t’as pas de corde à linge. Je prévois m’en poser une cette semaine. Je me disais que vu que nos crochets sont un à côté de l’autre, tant qu’à monter là, je me disais que si tu veux, je pourrais t’en poser une.
⎯ Oookééé…?
⎯ Sens-toi libre, là, j’te dis ça de même. T’aurais juste à t’acheter le stock pis je te la poserais.
⎯ Eh, ok… Mais je sais pas où acheter ça, moi là…
⎯ À la quin-cail-lerie. T’as un p’tit Rona coin De Liège/St-Denis.
(…) Puis,
⎯ Ça te prends deux roues, un tendeur, pis d’la corde, je prends les mesures tantôt, je peux te les donner tant qu’à faire. »
Ça devenait beaucoup trop complexe.
« Mais, eh, j’ai pas de crochet, là…
⎯ Y’est là, ton crochet, dis-je en pointant à gauche de son épaule.
⎯ Ah! Eh. Ok.
⎯ Regarde, si jamais tu te rends-là, tu laisses le sac ici, devant ma porte. Pis j’te la pose. That’s it, ok? Tchecke ça.
⎯ Ok. Eh. Merci. »
Elle allait rentrer à nouveau. « J’aurais une autre chose à te demander.
⎯ Haaaaaannnn?????
⎯ (…) Je me demandais si t’avais l’internet.
⎯ Eh, oui.
⎯ Sans fil?
⎯ Oui?
⎯ Ben, ça te tenterait-tu, genre, tu me donnes ton mot de passe pis on splitte le bill?
⎯ Ah, nooon, non, ça, je fais pas ça, non, je… pas… non.
⎯ Pas de trouble! Bonne journée, là! »
Et je suis rentré dans ma cuisine avec un étrange sentiment d’échec.
*****
Backdoor est arrivé, on a pris une bière et je l’ai laissé grimper. Pas convaincu qu’il m’aurait laissé y aller, en fait. Je tenais l’échelle du mieux que je pouvais en y allant de remarques telles que « fais attention, là » et « tiens-toé donc, crisse! » On a fini par l’avoir après quelques tentatives et arrivait maintenant mon bout préféré, fumer des clopes sur le balcon avec Backdoor en attendant la fin de ma première brassée de corde officielle. Je me suis tout de suite dirigé vers le frigo pour ouvrir deux nouvelles bières et en remettant le pied sur le balcon, j’ai vu Backdoor à ma hauteur mais à l’autre bout, seul en haut de l’échelle. « Stu fais là, maudit?
⎯ Ah, juste un check-up, je voulais checker une affaire.
⎯ Viens-t’en donc, innocent, à marche la corde..»
Et il descendit à la hâte. Oui, Backdoor est du genre à se dépêcher pour descendre d’une échelle, par pur plaisir de bouger, de jouer avec le risque et de se la jouer relax par après. Il l’a rangée le long de la clôture et a regardé vers chez nous avec un air d’innocent satisfait. On a bu et fumé en parlant pas fort et en regardant le linge flotter.
Quelques jours plus tard, je sais pas comment j’ai fait mon compte, une épingle s’est coincée dans la roue, au bout. Et là, pas de Backdoor ni d’ami à proximité. Je suis allé chercher l’échelle et j’entrepris de me démerder avec mon goût du risque, somme toute assez tranquille.
En bout de compte, c’était pas si énervant. Je vivais mon nouveau quartier à vol d’oiseau, pas trop ambitieux l’oiseau. Je dis ça, mais on parle des 3-4 premières secondes. J’ai vite arrêté de tripper pour aller à l’essentiel, déloger cette saleté d’épingle.
Lors de l’incident, j’avais empiré la situation en essayant de tout régler en tirant sur la corde, de mon balcon. Le bois de l’épingle était maintenant tout tordu dans la roue. J’aurais bien donné des coups, quelque chose du genre, mais l’installation et mon arrimage étaient bien trop vétustes pour y arriver de la sorte. Je devais y aller doucement. En sacrant. Pas mal.
Je suis redescendu, histoire de souffler un peu et de faire reprendre à ma main sa forme initiale. J’ai replacé l’échelle et suis remonté, cette fois avec beaucoup plus d’assurance.
Une assurance qui s’est tarie après un troisième coup ferme sur la corde. Je constatai avec calme fracas que l’échelle n’était pas appuyée au poteau en son centre, mais que le bout supérieur droit était simplement déposé sur un vieux crochet rouillé. Et que par-terre, seul le pied gauche se tordait dans la pelouse. Je tanguais doucement en direction de la corde en me maudissant d’être qui je suis. Un gars incapable de monter dans une échelle, de poser une tablette, de changer un pneu, de déménager des électroménagers. Un mi-homme. Ce qui se concrétiserait assurément si je tombais en bas, avec la clôture qui ferait de moi un biscuit chinois. « Chérissez chaque moment de la vie ».
J’allais crier à l’aide dans la ruelle morte quand arriva mon voisin d’à côté dans sa Mazda 323. Un tout petit homme chauve dans la soixantaine (ou la cinquantaine maganée) qui, je l’avais deviné dès les premiers jours, ferait partie de mon quotidien. Toujours seul dans sa voiture, il avait néanmoins l’air accompagné grâce à ce couvre-siège de Tweety Bird côté passager. Deux grosses têtes chauves qui voyagent en silence en écoutant CHOM FM.
Il est sorti de sa voiture et je devais bien cacher mon désarroi car il ne m’a salué que d’un coup de tête discret. « Eeeehhhh, s’cusez moi?
⎯ Oui?
⎯ Ben, j’aurais pas mal besoin de votre aide, là, je pense. Juste venir tenir l’échelle, si vous plaît. »
Il a habilement sauté la clôture pour venir ancrer l’échelle sur ses deux points d’appui. Je suis redescendu, lentement. Je tentais de cacher mes tremblements. « Faudrait juste que je remonte pis que je donne des coups assez raides, j’ai un épingle de pognée dans’ roue.
⎯ Ok, pas de trouble. »
Je suis remonté avec un curieux mélange de nouvelle confiance et de choc nerveux. Je l’ai débloquée, l’épingle. Et je suis redescendu, reconnaissant. « Merci ben gros, han. J’étais pas beau à voir tantôt.
⎯ Ah, ben, y’a rien-là.
⎯ Moi c’est Michel-Olivier, en passant.
⎯ Moi c’est Serge. Mais bon, le monde y m’appellent Ti-Pounch.
⎯ Ti-Pounch?
⎯ Ben oui. Kess-tu veux, c’est de même. »
Deux ans plus tard, je n’ai toujours pas utilisé le sobriquet en sa présence. Quand ça arrivera, je ferai partie intégrante de cette ruelle, comme le poteau croche, comme Tweety Bird, comme le dernier arbre avant l’autoroute. Comme le soleil qui y plombe et qui en fait, étrangement, un endroit où il fait bon être.








Décidément, j’adore vous lire, je me sens vraiment comme un voisin qui vous observe en silence, par la fenêtre d’en arrière.
Merci, j’oserai peut-être aller vous demander une tasse de sucre.
Le voisin.
Je vous ai lu jusqu’au bout sans perdre un seul mot. Faites que ça dure!
Vraiment amusant, ça commence bien une journée. J’ai hâte à la prochaine fois.
J’adore ces histoires MO. Ça donne le gout d’aller fumer une cloppe en parlant pas fort avec Backdoor et toi. Au plaisir de lire la suite!