7 février 2012 13h19 · Michel-Olivier Gasse
C’est bien connu, on jauge plus facilement la passion des uns pour le gazon que celle des autres pour, disons, les poupées de porcelaine. Pour ces derniers, il faudra d’abord être invité au domicile de l’intéressé, faire état de la collection ⎯ en même temps que de son propre malaise ⎯ qui occupe la moitié du salon, puis endurer une discussion à sens unique sur le dit passe-temps en savourant un orange-pekoe dans une tasse en peau de poupée. Tandis que les passionnés de gazon, on les reconnaît à l’œil, y’a qu’à prendre une marche. Pas de seuil à franchir, pas de mauvais thé à boire, pas de discussion à tenir. Y’a pas à dire, les mordus du gazon nous font sauver un temps fou.
Pour évaluer leur avoir, les poupéistes se perdent dans nombre de catalogues, de conventions et de codes de qualité. Les gazonistes, eux, n’ont qu’à se situer par rapport au voisin. Plus le tien est laid, plus le mien est beau.
Et si c’est moi le voisin, ton gazon vaut de l’or.
Par un curieux concours de circonstances, j’ai déjà occupé, rue Bruchési à Shebrooke, une maison uni-familiale à moi seul. Par la force des choses, j’en occupais également le terrain escarpé, jonché d’arbres et de petits rochers. La tonte du gazon ⎯ avec l’outil électrique et son fil ridicule qui aurait pu entourer trois fois le Carrefour de l’Estrie ⎯ est rapidement devenue une activité que je n’exerçais qu’en cas de visite annoncée du propriétaire. Et pour les visites surprises, eh ben merde, y’avait qu’à jouer le jeu, regarder par-terre, dire Oui Monsieur.
Oui monsieur, jusqu’à ce que les voisins se plaignent que je dépréciais ainsi leur terrain, leur maison, leur qualité de vie. Les quartiers résidentiels sont sans merci. « Pis comment tu penses, Olivier, que j’vas la vendre ma maison si le terrain a l’air d’une soue à cochons? »
« Soue à cochons, soue à cochons, que je me disais, toujours ben yinque du gazon trop long… » Mais l’argument n’était pas de taille. J’ai dû apprendre, m’y faire, me démêler du fil, arrêter de m’y mêler, puis déménager. Dix bonnes années passèrent avant que je ne revoie une tondeuse de près.
*****
« Coudonc, dit-elle en s’appuyant à la clôture, y passent pas souvent, han, y doivent penser que ça se coupe tout seul, du gazon. »
Elle, c’est madame Rose, ma voisine du bloc d’à côté, au nord.
Ils, c’est les propriétaires qui, visiblement, ont autre chose à faire.
Ils ont les deux blocs, mais la tâche leur est à moitié épargnée. Madame Rose s’en acquitte d’elle-même, par passion, par temps libre. Et le gazon chez madame Rose, il est coupé ras, les fleurs sont belles, il y a même une table de jardin où personne ne s’assoit jamais. De mon côté, le gazon a passé l’étape d’osciller au vent, il en est désormais à s’aplanir d’un côté ou de l’autre avec un succès mitigé. Une vraie soue à cochons, coincée entre le green de golf de madame Rose et l’asphalte noir-de-jais de Ti-Pounch.
Fernando, le plus jeune des deux propriétaires, a fini par passer, un après-midi de mai. Je lisais au balcon alors que son camion s’est arrêté dans la ruelle. Il a franchi la porte clôturée qui tient avec une chaîne de plastique et un crochet rouillé, puis s’est frayé un chemin dans la brousse pour monter les marches jusqu’à mi-chemin et m’adresser la parole. « Salut, je venais chercher le loyer…
⎯ Ben oui pas de trouble, sra pas long.
⎯ Avant d’écrire ton chèque, là…
⎯ Oui?
⎯ Ben je me demandais, si on le déduisait de ton loyer, serais-tu prêt à tondre le gazon?
⎯ …Ça dépend… Tu m’enlèves combien?
⎯ Mettons 35 piasses. Tu le coupes aux deux semaines.
⎯ Jusqu’à l’automne, genre?
⎯ Si t’es obligé de mettre un foulard pis une tuque, y’est temps que t’arrêtes, mettons.
⎯ Héhé, ouin. Ok. Ça me va. Je prend la tondeuse qu’y a en bas, j’imagine?
⎯ Oui. Je vais aller acheter une rallonge cet après-midi ou demain.
⎯ Ok. Pis à marche, la tondeuse?
⎯ Ouais ouais. En tout cas, ça va vraiment nous aider, on est débordés, on a pas le temps de le faire.
⎯ Clair qu’à c’te longueur-là, du temps, c’est la première chose que ça prend.»
Satisfait, j’ai rédigé un chèque avec un chiffre rond. En poussant jusqu’à octobre, je sauverais plus de 200$. On s’accroche à ce qu’on peut.
La semaine d’après, j’ai croisé Carlos, l’autre propriétaire, une génération plus vieux que Fernando. La génération qui traîne encore l’accent. Il y avait clairement quelque chose avec la tondeuse. Une petite électrique à deux lames dont l’une faisait défaut. Ça m’en avait pris, du temps. « Mais elle est correc’, la tondeuse, là. C’est celle que j’ai pris l’autre fois. Ça doit être nouveau comme problème.
⎯ Elle fonctionne, pas de doute. C’est juste qu’à grands coups de stripes de six pouces pis qu’y faut repasser dix fois parce que justement, le gazon y’est six pouces de long, ça finit jamais c’t’affaire-là.
⎯ Ben, c’est cerrrtain que c’est pas une grrrosse machîne, là. C’est normal que ça prend plus de temps. Mais elle va bien, c’est celle que j’ai pris l’autre fois. »
J’accordai le bénéfice du doute par pure politesse et m’attaquai à un gazon beaucoup plus clément la semaine d’après. Néanmoins, l’inefficacité de l’appareil persistait. Et ce maudit fil. « Je peux te passer la mienne, han, si tu veux. »
Madame Rose. Appuyée à la clôture. « Ben, c’correct là, j’pense. M’a essayer de m’arranger. » Encore cette politesse ma placée. Mais madame Rose n’entendait pas lâcher prise aussi vite. « Ben non, prends-là pas, celle-là, ça doit faire quatre ans qu’à marche juste avec une lame. La mienne est plus large, ça va aller ben plus vite. »
Je voulais persister et amener l’idée que j’avais tout mon temps mais me ravisai avant d’avoir l’air plus con encore. J’ai débranché le fil tordu puis je suis traversé du côté de chez Rose pour aller au sous-sol quérir l’engin. Je l’ai sorti à la surface et j’ai poliment écouté madame Rose m’en expliquer deux-trois fois le fonctionnement. La prise, la clanche, le trou qu’y faut désengorger de temps en temps.
C’était la deuxième fois que madame Rose me proposait sa tondeuse. L’été d’avant, un ménage majeur de son sous-sol avait été effectué et une quantité de gros déchets occupait une partie du terrain dans l’attente que passe le gars de la scrap, un ami de Ti-Pounch. Peu de choses retiennent autant mon attention qu’un amas de gros déchets et la possibilité de trouvailles qu’il reflète. Heureusement, mon appartement est déjà rempli au maximum, je me fais plus sélectif. Mais cette fois-là, mon regard s’était aussitôt porté vers cette vieille tondeuse manuelle, toute jaune avec les roues rouges. Un objet magnifique. Je m’étais faufilé en catimini de l’autre côté pour revenir chez moi avec le butin. J’ai mis moins de cinq minutes à constater que je ne disposais pas de l’espace nécessaire pour entreposer un si gros objet n’ayant que des vertus esthétiques. Je l’ai pris en photo puis envoyé à une amie qui fait des lampes avec de vieilles télés, des racks à épices avec des valises ou des roues de vélo, n’importe quoi. « Elle est belle, hein? Si tu la veux, elle est à toi. Joyeux anniversaire. » (Presque deux ans plus tard, Jo-Annie Larue, ton cadeau est toujours au sous-sol et attend ta visite.)
Peu de temps après, le désir d’en vérifier l’efficacité m’avait pris. J’étais descendu sur le terrain avec l’objet encombrant. Je voulais l’essayer, entendre le flak-a-flack des lames qui tournent, voir le gazon coupé virevolter devant moi. Mais clairement, cette tondeuse n’avait pas été mise aux vidanges sans raison. Je travaillais fort. Et pour absolument rien.
J’en étais à constater qu’en y allant à reculons, j’arrivais à abattre une partie du travail quand madame Rose est apparue dans sa cour. Je ne lui avais encore jamais parlé. J’avais remarqué ses habitudes solitaire et son regard omniscient sur les activités de cette section de ruelle. Toujours présente sur le territoire, elle gérait ses apparitions selon la position du soleil. Elle débutait ses journées à l’arrière, alors que le soleil éclairait nos chambres, en étendant son linge ⎯Madame Rose dispose de DEUX cordes à linge et les voir pleines peut arriver trois à quatre fois par semaine. L’après-midi, où les balcons deviennent souvent brûlants (même Ti-Pounch se terre dans sa cuisine), on retrouve madame Rose au frais sur le balcon avant, face à l’autoroute, des mots-croisés ou une circulaire à la main. Puis c’est le retour à l’arrière sur l’heure du souper, où elle entretient ses plantes, balaie la ruelle et en profite pour faire un brin de jasette.
On commençait à peine à se saluer du regard. Je n’avais encore jamais vu ses rides imposantes se redresser dans un sourire. J’étais tout petit. Ma première rencontre avec la reine. Et j’étais en train de jouer avec un de ses déchets. « J’espère que t’es pas pressé, han, parce que ça va te prendre du temps! » J’ai eu beau lui expliquer que ma motivation tenait plus à l’idée de me servir de cet objet qu’à réellement tondre le gazon, elle refusait toute discussion. Je devais prendre sa tondeuse. Ça n’avait aucun bon sens que je me serve d’un grément qui ne marche plus depuis dix ans. J’avais fini par lâcher prise : « Vous avez ben raison, ça marche pas pantoute. Mais je prendrai pas votre tondeuse pareil, j’vas juste pas tondre le gazon. C’est pas à moi de faire ça anyway.
⎯ Ah, j’te dis qu’y s’énervent pas avec ça, eux autre, han. Moi y sont ben contents, y savent que je m’en occupe, du mien. Je les charge pas. Mais de ton bord, faut ben que quelqu’un le fasse! Ça se paye, ces affaires-là. »
Chacune de ses phrases se terminait dans les hautes comme une question, si bien que je hochais la tête sans arrêt. Je disais oui à tout. Et l’année suivante à même date, je disais oui pour vrai. J’allais tenir les commandes de sa tondeuse.
Je suis retraversé de mon côté, j’ai branché le fil et tiré la clanche. Une quantité impressionnante de pelouse hachée passa par l’ouverture aussitôt que le moteur s’était mis à vrombir. Sourires satisfaits des deux côtés. « Je t’avais dit que ça marchait mieux que l’autre, han? » Le sourire de madame Rose, à ce moment, était pur et rempli de joie. Le mien devait être pas pire aussi. Force m’était d’admettre que ça fonctionnait drôlement bien et que, dans une certaine mesure, j’étais pris d’un soudain désir d’efficacité et de rendement. La glace était brisée avec ma voisine, cette vétérante de la 40. Quelque chose venait de naître.
J’ai continué ma tâche entre les regards attentifs de madame Rose à la clôture et de Ti-Pounch à son balcon, dans un vacarme de moteur électrique et une brise de gazon frais. Pour la première fois, je communiais avec mon voisinage à partir du sol et non du premier étage. En arrêtant de les regarder de haut, je constatais que madame Rose était encore plus belle. Et que Ti-Pounch était encore plus petit.









J’adore! Ton blogue est en train de devenir un incontournable hebdomadaire pour moi. Écriture pleine de tendresse et personnages colorés comme j’aime. Et merci pour ces scènes estivales que tu nous ressors en février, ça fait ben du bien.
Encore une charmante lecture aujourd’hui. Il faut continuer. Merci