Vol en éclats

23 février 2012 15h31 · Michel-Olivier Gasse

Dans mon étroit vestibule, la lumière du matin se fraie avec peine un chemin au travers des planches de bois mal ajustées, clouées là où il y avait une fenêtre pas plus tard que vendredi. Faut pas se méprendre, j’adore le bois, sauf s’il me cache du soleil. À moins que ce soit un arbre. Mais, comme stipulé dans les textes précédents, les arbres se font rares aux abords de la 40.

Ça devait se régler lundi. Comme l’incident est arrivé vendredi, la fin de semaine viendrait imposer un délai supplémentaire à la suite des choses. Le jobbeur du propriétaire en était à retirer le cadre en ignorant la chute des derniers éclats de verre encore accrochés quand un gars s’est stationné, juste en bas. Il est monté vers chez nous en expliquant en anglais qu’il faisait dans les fenêtres et que, s’il le désirait, il pourrait prendre le contrat pour (il constate les dégâts) « ‘round a hundred and thirty bucks ». Soulagé, le jobbeur a accepté, ils se sont échangé leurs numéros puis le gars a convenu qu’il pourrait faire la job Monday.

Et moi, durant ce temps, dans le cadre de porte, toujours en état de choc, j’étais comme invisible. Le gars retournait à sa voiture quand j’ai marché dans la vitre pour aller dire « But, eh, I don’t be there Monday. I work. I be there after 5.
⎯ Allright then, I’ll come later. »
J’ai peut-être dit Thank You. Peut-être pas. « T’es chanceux qu’il soit là, me dit le jobbeur alors que je retournais de mon côté des dégâts. Si ça avait été juste le call du proprio, je pense que ça aurait pris pas mal plus de temps.
⎯ Ça, mon gars, je le sais. »

Au travail lundi, je me suis souvenu que j’avais quelque chose de prévu en soirée. J’ai appelé, rappelé puis rappelé le propriétaire pour l’en avertir. Mardi de jour, je serais disponible.

J’ai perdu mon mardi. Et maintenant, mon mercredi, je le perds à petit feu.

(En disant ça, le gars vient d’arriver. J’écrirai donc la suite de ce texte au son de la drille avec la porte grande ouverte. Merci au moins à Février d’être si doux de ce temps-là.)

(Finalement, j’ai les doigts un peu gelés, là. Je vais attendre.)

(En bout de compte, le gars était aussi fiable qu’agréable. Il a même ramassé la grenaille avec le balai qui traînait. Je me surprends à me dire qu’à mon prochain problème de fenêtre éclatée, au moins, on partira pas de zéro et qu’on ne fera que continuer une relation basée sur la bonne entente. Même dans le malheur, faut trouver ses petites joies.)

Ainsi donc, c’était un vendredi matin comme les autres. Un de ceux où on n’a pas à se lever, je parle. « On » étant nous, les travailleurs autonomes. Salariés, je vous entend rager rapport à ce que vous donneriez pour un vendredi sans réveil-matin.

Avez-vous idée de ce que moi, je donnerais pour un mois de janvier avec une paye?

Alors on était couchés (« on » étant ici non pas tous les travailleurs autonomes, mais bien moi et la touche féminine de cette histoire) et le soleil entrait dans la chambre par l’espace laissé par le rideau mal fermé. Ça s’annonçait pour être aussi doux que les jours précédents, jusqu’à ce qu’un batte de baseball vienne changer les plans.

Comme ma chambre donne directement sur les escaliers, j’ai appris à ne pas tenir compte de tous les bruits, faut quand même avoir une vie, que je me dis. Mais le choc et les éclats de vitre ont eu vite fait de nous sortir du sommeil. Au premier coup, on s’est réveillés. Au deuxième on s’est dit « Kessé ça câlisse? » et au troisième, la touche féminine roulait entre le lit et le bureau alors que me levais en sursaut, nu et myope. Les réflexes ninja tardent à prendre service dans de telles conditions (dans ma vie en général, en fait), si bien que je me suis mis à crier. Mais à crier. Je suis plutôt limité, côté puissance vocale. Crier à ce point, ça me fait mal. Et le faire à poil en ayant peine à distinguer ce qui se passe à deux pieds, c’est aussi l’orgueil qui en prend un sale coup.

Ça aura pris cinq à six swings pour détruire la fenêtre double de la porte puis une seule pour faire éclater celle de ma chambre. Un petit bonus. Puis voilà, c’était tout. Une vingtaine de secondes de terreur pour, au minimum, une journée complète de tremblements, de remise en question, de flashbacks, de balayage et de coupures diverses sur les mains et les pieds.

Si c’était à moi qu’on en voulait, je me suis dit, j’étais là. Nu et myope, dois-je le rappeler. Le gars, en plus de me péter la tronche à coups de Louiseville aurait pu se taper un pas pire fou rire. Joindre l’utile à l’agréable.

Ça me laissait là avec la soudaine perte de toute cette belle naïveté accumulée au fil des ans. Désormais, je me disais, je me mettrais à barrer ma porte lorsque je vais au dépanneur. Barrer ma porte lorsque je suis à la maison, merde. (Si ton but c’était de cambrioler, boy, sache que la porte était débarrée). L’idée paranoïaque de garder une arme près de mon lit se dessinait comme une évidence. Je devenais un Américain. Ou un Canadien qui vote Harper. Je regarderais chaque passant sur ma rue comme un agresseur potentiel.

Mon voisin d’en bas est débarqué alors que je tenais d’une main tremblante mon téléphone pour avertir le propriétaire qui, jour de fête, a répondu à la deuxième sonnerie. Pas eu besoin de cogner, rien, juste de se pointer la tête dans le restant de fenêtre. « J’ai vu un gars embarquer dans une Tercel verte. Il avait une casquette et un batte de baseball. »

En deux ans, c’était là notre troisième échange, les deux autres s’étant limités à des coups de balai au plafond alors que j’assemblais mon nouveau lit vers les onze heures du soir, puis une autre fois où j’avais un peu trop de plaisir à chanter « All of me » à une heure du matin en y incorporant des solos de trompette avec ma bouche. Dans les deux cas, je m’étais arrêté aussitôt. Je suis un gars compréhensif.

Bien que mon voisinage immédiat n’offre pas ce charme apaisant des petites rues résidentielles propre au quartier, je me plais à croire que mon quotidien ne diffère de celui des autres habitants de Villeray que par la laideur des édifices qui m’entourent. Mais je dois bien l’admettre, il se passe rue Saint-André des choses qui n’arriveraient jamais rue Foucher, par exemple.

Comme cette fois où je revenais de l’épicerie, les bras chargés, et qu’une femme noire aussi imposante par son attitude que sa corpulence s’affairait à détruire un véhicule à coups de barre de fer. De toutes les vitres, il ne restait que le pare-brise tout craquelé. Sur la porte, gravé à l’aide d’une clé, on pouvait lire le mot « SALOP ». Sans déposer mes sacs, j’avais crié d’une voix mal assurée : « Ben… Ben là, Madame!
⎯ J’ai oublié mes clés. » m’avait-elle répondu sans vraiment me considérer. Puis elle avait foutu un dernier coup dans le pare-brise avant de quitter d’un pas nonchalant et satisfait.

Comme cette fois où un étranger s’est introduit chez ma voisine d’en haut. Il était monté sur son balcon (qui n’a qu’un accès intérieur) pour détruire sa fenêtre de chambre et pénétrer en lui criant après sans comprendre que sa réelle destination était en fait le bloc d’à côté. Ma voisine est déménagée dans les jours qui ont suivi.

« Dans ton bloc, on a pas de problèmes, m’a confié le propriétaire. On a des bons locataires. Pour celui d’à côté, je te le cacherai pas, on a un peu plus de misère. »

À ce sujet, je suis allé cogner à côté. Selon Stéphanie, qui est prise entre nos deux appartements, ça se bat et ça baise là-dedans, je sais pas trop dans quel ordre. Et ça vit deux adultes et un enfant dans un petit trois et demi. Je voulais dire au gars « Je veux pas de détails, mais advenant le cas d’une mauvaise adresse, y’a peut-être du monde qui te cherche. Pour ma tranquillité d’esprit, dis-moi juste si ça se peut, oui ou non. » Mais je me suis buté à une porte barrée. Puis j’ai cogné à côté, chez Madame Rose, en quête de détails. Le publi-sac à sa poignée depuis deux jours me confirmait son absence. Je suis retourné chez nous et ma voisine hautboïste débutait ses réchauffements. Je fumais des clopes en avant, des quidams passaient en se foutant bien que j’aie l’air de vivre à la Nouvelle-Orléans. La vie suit toujours son cours en faisant fi de ton malheur.

Près d’une semaine plus tard, j’en suis toujours au même point, mais la peur de voir débarquer un homme de bras à ma porte se dissipe lentement. Je refuse de laisser un événement violent sans suite ni précédent changer mon mode de vie et ma bonne foi. J’ai encore trop de choses à raconter, je ne déménagerai pas. Et si c’est pour se reproduire, au moins, je dors maintenant en pyjama.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 3

  • 23 février 2012 · 18h15 Bruce Gervais

    Pigiste aussi, donc empathique. Ce genre de résignation (celle de rester là malgré la peur) devenant plutôt rare à ce que j’en sache, bonne idée de l’exprimer ici. Quant au pyjama, votre récit m’a rappelé à quel point la nudité déshabille en même temps le moi que le surmoi. Ainsi, je crains malheureusement que la flanelle n’ajoute rien à votre capital (même intérieur) de superhéro! Il faut plutôt garder des bottes au pied du lit. Les bottes donnent un sentiment de puissance à qui les porte. Oui oui! Et puis, si ça marche pas pour vous, ben faut y voir un avantage clair dans le domaine du pied-au-cul!

    Bon courage

  • 23 février 2012 · 20h13 j.chénard

    Merci pour le récit, j’espère que tu finiras par oublier complètement ce fâcheux incident.
    À la prochaine petite histoire, qui sera probablement plus drôle.

  • 23 février 2012 · 21h01 Michel Gasse

    Wouinn toute une aventure hein…..pour une histoire vécue….. j’aurais eu peur autant que toi…..merci pour cette belle plume…. facile a lire….
    hâte de te relire….

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  • Michel-Olivier Gasse
    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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