Wait a minute, monsieur le facteur

25 février 2012 11h02 · Michel-Olivier Gasse

Comme je reçois une bonne partie de mes revenus en chèques par la poste, la visite du facteur est chaque jour une grande fête. Son heure de passage m’est cependant inconnue et la faute n’en tient qu’à moi. Il est peut-être aussi régulier que le gars du publi-sac qui suit le camion de recyclage. Il est peut-être variable comme un bus de ville par jour de tempête. J’en ai aucune idée, jamais remarqué. Ça a la beauté de me faire une surprise chaque fois.

Les jours où je reste à la maison (ces jours où il fait si beau dans ma cuisine qu’il serait ridicule de la quitter), je peux atteindre un nombre respectable de visites à la boîte aux lettres. J’ai une bonne idée qu’il ne sera pas passé à 9h, mais j’y vais quand même. Autour de midi/une heure, je me dis souvent que ça serait un beau moment pour le facteur. Si ma boîte est vide, je jette un œil à celle d’à côté. Serait-elle vide ou simplement occupée par une vulgaire circulaire? L’espoir persiste. Une lettre ou un bill? Mon chien est mort.

Mais encore.

Les bonnes journées, il peut m’arriver de retourner voir, alors que je sais pertinemment que le courrier est passé. On sait jamais. Peut-être qu’un voisin a ⎯ comme moi à deux reprises cette semaine ⎯ reçu une enveloppe ne lui étant pas destinée. Une enveloppe peut se tromper de boîte au même titre qu’un batte peut se tromper de fenêtre.

Jusqu’à l’heure du réel passage, je peux m’y rendre, quoi, aux trente minutes? Encore là, aucune idée, c’est mon corps qui accomplit des actions de son propre chef. Dans certains moments d’une synchronicité remarquable, mon corps ouvre la porte et surprend le facteur la main dans le sac. Comme hier.

Je ne l’avais jamais vu, celui-là. L’air un peu lourdaud, aggravé par le paquet de lettres qu’il tenait en main en plus du cossin pour faire signer le courrier recommandé.

Ce moment-là de l’année. Il venait de sonner chez Stéphanie qui a reçu la même lettre que moi. Cette chère augmentation de loyer.

Fin mars, l’an passé. Pas de synchro cette fois-là, on sonne à la porte pour la même raison. Le facteur habituel. Celui qui pique une bonne jasette à madame Rose chaque fois que ça adonne. Je le sais, parce que des fois, je sors voir et il est là, dans les marches à jaser. Et la conversation est loin d’être à sens unique. Ça jase. Et je ressors dix minutes plus tard et il est encore là. Et le cas semble loin d’être réglé. Et il a probablement un chèque pour moi.

À bien y penser, il doit pas être sur un horaire régulier.

Ça sonne, donc, et je réponds et il est là, avec ma lettre recommandée et son gros Game Boy pour signer avec son crayon pas tenable. « Monsieur… Gasse? Et voilà pour vous, une belle augmentation de loyer envoyée le jour de la date limite. ‘Sont pas gênés, en tout cas. Y vous augmentent tout la gang, j’ai les deux blocs à faire, là, pis pour quoi? J’te gage un 20 qu’ils ont rien changé chez vous depuis l’an passé, voire l’année d’avant. Juste à voir de dehors, y te manque une fenêtre, là, la brique à s’effrite toute icitte, tchecke le dessous du balcon, là, c’est tout pourri pis les marches sont vraiment dangereuses. Non mais j’te jure, chu proprio, moi aussi, pis cré-moi que quand j’apporte c’te lettre-là à mes locataires, j’ai une bonne raison de les augmenter. Ça encaisse pis ça réinvestit pas. Ça m’écoeure ben raide. »

J’avais pas dit un mot encore. Je comprenais maintenant à quel point ça devait pas être compliqué de rester stâllé une demi-heure chez Madame Rose. Son émotivité soudaine me l’avait rendu attachant. Comme ce jeune employé du IGA que j’ai croisé dans le stationnement mardi, à ramasser à main nue les vieux déchets qui apparaissaient avec la fonte des bancs de neige. Le lendemain, c’est dans les allées que je l’ai revu. Alors qu’il tassait son chariot pour me libérer le passage, il a éclaté : « En tout cas, chu tellement écoeuré de nettoyer c’tes tablettes-là, là!! Ménage du printemps, ménage du printemps, c’pas normal si y faut commencer au mois de février, câlisse!! » Puis j’ai considéré son chariot rempli de pots de confitures, la tablette vide, toutes les tablettes de l’allée, toutes les allées. Bienvenue dans la vie, mon gars.

Encore là, j’avais pas dit un mot, moi.

Un autre jour, j’avais encore croisé le facteur qui me tendait un petit quelque chose de spécial. « Oh non, c’est vrai, c’est vous qui vous tapez toute la batche de calendriers de Justin Trudeau…
⎯ Embarque-moi pas là-dedans, mon gars. Maudit gaspillage de papier, j’te dis. As-tu idée de comment ma run devient pesante à cause de ça?
⎯ C’est ben pour vous encourager que j’le prends, han.
⎯ J’ai pas le choix de te le donner. C’est toi qui faut qu’y le mette dans le bac à récup’.
⎯ J’vas quand même le feuilleter, juste pour le trip.
⎯ T’es dur avec toi-même. Bonne journée, là. »

Je me suis surpris à me demander ce qu’aurait dit le facteur, s’il était passé quelques jours plus tôt alors que des éclats de vitre jonchaient le balcon comme mon entrée. Ce qu’il aurait dit ensuite devant la planche de bois vissée à ma porte. Mêlée à ça, ma nouvelle augmentation de loyer. Ça en fait, des cas à régler.

Où qu’il soit, je lui souhaite bonnes vacances ou prompt rétablissement, car c’était son remplaçant lourdaud se tenait devant moi, même pas ému de me voir ouvrir avant qu’il n’ait sonné, à me tendre la machine pour signer. « S’il vous plaît ». Un autographe d’enfant de huit ans, aussi douteux que sur mon permis de conduire.

« Vous avez pas d’autre courrier pour moi?
⎯ Attendez un moment… (ses doigts charnus fouillent approximativement dans son tas de lettres), ah, voilà. »

Un menu de pizzeria et une lettre de Bell, à qui, semble-t-il, je manque au plus haut point. Pas de chèque, alors que je sais pertinemment que le reste du band reçu le sien hier ou à matin. Niaise-moi pas, lourdaud, j’ai la preuve que tu t’es déjà trompé deux fois cette semaine. J’ai quasiment envie de te faire faire ta run à l’envers pour vérifier. Pis y’est où mon facteur, han? Pis t’as-tu déjà jasé à Madame Rose, toi? T’es qui, coudonc? Tu chauffes-tu une tercel verte?

Mais, bien sûr, j’ai rien dit.

Et j’ai reçu un chèque aujourd’hui. Ça tombe bien, mon loyer vient d’augmenter.

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    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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