Rose garnotte

6 mars 2012 15h14 · Michel-Olivier Gasse

(Dans l’idée de ressentir un maximum d’effets bénéfiques, vous voudrez certainement lire d’abord Rose Gazon)

 

Comme pour me rappeler ⎯ l’aurais-je oublié? ⎯ que je n’habitais pas un joli village des Cantons de l’est, une maison en bord de mer gaspésienne ou un flanc de montagne laurentien mais bel et bien un appartement semi-fonctionnel dans la poussière et l’hostilité du Métropolitain, il se trouve toujours des voisins pour mener un raffut pas possible. Des rénovations, pour améliorer sa qualité de vie.

Ce qui revient un peu, à mon avis, à pédaler dans le vide. Quant à moi, les trois, quatre premiers blocs à partir du trottoir, tu laisses-ça mourir. Ces blocs-là, c’est la première batche de soldats à mettre le pied dans l’eau au débarquement de Normandie. Ça absorbe poussière, bruit, slotche, assistés sociaux et ça fait en sorte qu’un coin de rue plus bas, tu peux élever une famille, avoir un jardin, des animaux, des espérances, tant que tu regardes vers le sud. Les premiers blocs, c’est les sacs de sable. Tu y touche pas, ça prend les balles pour toi. Ça, mes proprio l’ont compris et l’appliquent à la lettre. Mais pas les voisins.

Ce premier été-là, dans la ruelle, en face de chez Madame Rose, il y avait en permanence du bran de scie et deux gars en Big Bill dans la cour. Et ça sciait des affaires, mon dieu. Ça coupait du bois, ça prenait des mesures, ça refaisait l’appartement au grand complet, tout juste s’ils ont pas gossé une nouvelle toilette dans un tronc d’arbre. Chaque matin, la scie ronde accompagnait mon café, si bon qu’il est invariablement l’un de mes beaux moments de la journée. À chaque réveil, le même dilemme entre bonheur ludique et massacre à la tronçonneuse.

Juste à côté des Big Bills, un couple s’affairait à renipper l’escalier de métal. De la belle peinture neuve, pour aller avec l’asphalte. Mais d’abord, écailler l’escalier, le débarrasser de toute trace de vieille peinture. Le remettre à nu. À coups de marteau. La belle activité de couple. Eussent-ils été synchronisés, affublés d’un minimum de sens rythmique et l’entreprise aurait beaucoup perdu en capital agressif. Mais clairement, ça leur passait au-dessus de la tête, chacun menait sa petite affaire dans un tempo qui lui était propre, des essuie-glaces d’autobus sur l’ecstasy.

J’en étais donc ce matin-là à me raser en ignorant l’eau stagnante de mon lavabo constamment bouché autant que les bruits de bois scié et de métal frappé quand sont venus se joindre une tondeuse et des sons s’apparentant à des plombs ricochant sur des boîtes de conserve. Ou des vitres. Curieux, je suis sorti au balcon en me fondant au cadre de porte, la face à demi moussée, rasoir à la main. Les Big Bills, stupéfaits, avaient arrêté leur besogne et regardaient Madame Rose, n’y croyant pas leurs yeux. Et cette dernière s’affairait à sa tâche, ignorant les voisins et la garnotte qui se mêlait au gazon sous les lames de sa tondeuse.

J’ai regardé les Big Bills, incrédule. « Ça fait deux fois qu’on y dit, à veut rien entendre » a dit l’un d’eux. Puis l’autre a traversé la ruelle, une main devant en guise de protection, pour s’approcher de la clôture : « Madame, c’est vraiment dangereux c’que vous faites, là. Vous pourriez péter une fenêtre ou blesser du monde. Genre nous autres.
⎯ Si y’a une fenêtre qui pète, c’est l’affaire des propriétaires!
⎯ Oui mais madame, dis-je du haut de mon balcon, ça revole jusqu’ici, là. »

Elle s’est alors retournée vers moi pour me répondre en pointant du doigt : « C’t’appartement-là y’a passé au feu v’là vingt ans! » Puis elle a reparti le moteur. Les Big Bills et moi avons ri jaune sans rien comprendre pour ensuite cesser tout activité, rentrer les petits, placarder les fenêtres et manger de la bouffe en conserve jusqu’à ce que passe la fin du monde.

Quelques jours plus tard, j’en faisais part au propriétaire qui par le fait-même, m’en apprenait plus sur ma vieille voisine, à commencer par son nom : « Ouin ben, ça c’est Rose… Ça fait quarante ans qu’elle habite-là. Elle est plus puissante que nous autres, là-dedans. Je dois recevoir au moins une lettre recommandée par mois pour chialer sur une affaire ou une autre.
⎯ Y’a comme quelque chose qui me dit que son appart doit vraiment pas coûter cher, han…
⎯ Tu veux pas le savoir. Moi j’essaie de l’oublier à chaque mois.
⎯ Mais bon, ça empêche pas qu’y a plein de garnotte sur le terrain. Pis qu’y manque le morceau de plastique à l’ouverture de la tondeuse. Ça fait que ça revole fuckall partout. Faudrait la changer. Ou râteller le terrain, je sais pas.
⎯ Mais c’est SA tondeuse. Elle travaillera pas avec rien d’autre. »

Et l’été d’après, j’étais aux commandes de la tondeuse/carabine à plombs en me disant que ça n’arrivait qu’aux autres. Les premiers instants avec l’appareil avaient été placés sous le signe de la joie et de la satisfaction, sentant ces lames qui ne faisaient pas de quartiers. Ça tondait rare. Et s’il m’advenait de passer dans un motton de vieux gazon déjà coupé, ça redistribuait le vert encore mieux hachuré un mètre plus loin. Mais j’ai eu vite fait de constater l’irrégularité du terrain alors que rocaille et mottes de terre venaient briser la pureté du vert.

J’étais maintenant dans le même bateau que Madame Rose, je donnais dans le tondage extrême. Mais loin de ne penser qu’aux fenêtres brisées et à l’éventuelle responsabilité des propriétaires, c’était le potentiel de sang versé qui m’inquiétait. Yeux crevés, écorchures à divers degrés, suffocation suite à une roche malencontreusement avalée lors d’un bâillement au soleil, shrapnells divers incrustés dans la peau à jamais. À chaque nouveau bruit de projectile, je m’arrêtais, le cœur haletant, m’imaginant sur les mains et les lames de l’appareil le sang de Madame Rose, de Ti-Pounch, de la petite fille de quatre ans qui joue dans la cour en face, ou d’un quidam quelconque venu rendre visite à mon voisin qui savoure l’été sur son balcon, une grosse Coors light à la main. Néanmoins, je maudissais les propriétaires à chaque nouveau ricochet, contre une vitre, une poubelle ou une voiture.

Au moins, je n’ai jamais eu à subir les mêmes remontrances que Madame Rose. Après quelques tentatives dangereuses sous l’œil attentif de mes voisins aux premières loges, je me suis mis à attendre que le champ soit libre avant d’aller accomplir ma tâche en vitesse. Trop présente la peur de vivre avec un mort ou un amputé sur la conscience pour économiser un maigre 35$ par mois.

Généralement, je terminais la tonte en sueurs, remerciant à chaque fois le ciel de n’avoir fait aucun blessé.

Puis, un jour où je me rendais dans la cave de Madame Rose pour aller quérir l’appareil, cette dernière m’est arrivée avec une suggestion : « Je pense qu’y a moyen de régler la hauteur de la lame, histoire de laisser les roches pis les mottes de terre tranquilles. »

Voilà qui n’était pas fou. J’ai jeté un rapide coup d’œil à la tondeuse pour y voir une manivelle graduée de 1 à 5. « Ben oui, dis-je, c’est juste là.
⎯ Où ça?
⎯ Ici. Vous voyez, « blade level ».
⎯ C’est quoi ça?
⎯ C’est exactement ce qu’on cherche.
⎯ Ah oui?
⎯ Il est à 1, là. J’vas le mettre à 3, pour voir.
⎯ Ah bon? »

J’ai parti l’appareil et je ne tondais que du vent. J’ai réglé à 2 sous l’œil de Madame Rose qui assimilait toujours l’information. Et c’était parfait. Presque sécuritaire, même. Et Madame Rose était contente. « Fait qu’y faut le mettre à 2, c’est ça?
⎯ Il l’est déjà, à 2. Pu besoin d’y toucher, là.
⎯ Ah bon? »

Nous étions désormais début septembre et les beaux jours de la tonte étaient déjà passés. Un été complet à potentiellement faire verser le sang à cause d’un détail si anodin. Et dire que j’étais à ÇA de déverser mon fiel de quasi-meurtrier sur les propriétaires. « Au moins, on le saura pour l’été prochain, han! » dit Madame Rose. Je me suis retenu de lui demander pour les 40 étés précédents.

Au printemps, Stéphanie et moi on va faire un jardin dans la cour (Tu t’en rappelles, hein Steph?), sans aucun doute avec le grain de sel de Madame Rose et sous le regard vitreux de Ti-Pounch. On va faire pousser de la vie là où la mort a rôdé tout l’été passé. Mais si les voisins des Big Bills entreprennent d’écailler l’autre escalier, c’est pas dit que je remettrai pas la tondeuse à 1.

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    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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