30 mars 2012 13h09 · Michel-Olivier Gasse
« T’es-tu chez vous pour souper?
⎯ Je pense ben, popâ, mais y’est dix heures du matin, là…
⎯ C’est parce que je monte en ville pour le quarantième à Jacques pis Diane, je me disais que ça serait le fun que tu sois là.
⎯ Pourquoi pas. Ah! Mais sais-tu, tu pourrais venir me rejoindre à la Taverne cet après-midi, j’vas être là pour tchecker la game. On pourrait se prendre une coupe’ de bocks pis aller au souper après. La game commence à 13h, si tu pars dans pas long, t’arriverais à la bonne heure pour commencer à boire de la bière!
⎯ Wô minute. J’vas partir un moment donné, pis j’vas arriver un moment donné. »
C’était à cette époque ⎯ qui nous semble aujourd’hui autant lointaine qu’improbable ⎯ où le Canadien jouait encore au hockey alors que le premier barbecue de l’année avait déjà perdu son effet de nouveauté. Et par une si belle journée, il était simplement impossible de demander à popâ de relever d’exactitude. C’est qu’il a le sens du spectacle, le père. Le sens de la liberté, aussi. Savoir se faire attendre et se faire acclamer à l’arrivée. « Wôôôô Micheeeeellll!!!! »
Mon père s’appelle Michel. J’ai passé à ÇA d’être un junior.
Son plan fonctionnait à merveille. La troisième période commençait et j’abandonnais l’idée de savourer un match père-fils. Pas plus mal, j’étais en bonne compagnie, y’avait Paf mon ancien coloc, puis Steph et Jasmine qui avaient traîné une belle quantité de copines. La victoire sur la glace était hors de portée, mais je savais que des points allaient se scorer à l’arrivée du père. « Wôôôô popââââ!!! » Ça lève les yeux sur mon père et lui hausse un sourcil avec un rictus en voyant la tablée féminine. Genre d’affaire qu’il sait apprécier. « Tu t’es pas pressé, han!
⎯ Fait tellement beau, crimmm, j’ai pris le p’tit chemin pis j’me suis arrêté une coupe’ de fois. Maudit beau soleil, toé…»
Le bronzage paternel était déjà avancé malgré la jeunesse de l’été. C’est que le père travaille sur le déneigement l’hiver et l’été, roule en cabriolet. Et des cabriolets, il en a deux, une rouge et une blanche. La blanche, c’était pour les pièces, mais elle va aussi bien que la rouge, finalement. Dire qu’une voiture comme ça, c’est un vieux rêve de ma mère. Quasiment baveux.
La troisième période a passé dans le beurre. On a surtout bu et jasé et une fois venu le temps de partir, mon père s’est mis à observer Jasmine. Avec raison. « Tu trouves pas qu’à ressemble à ta cousine Flavie?
⎯ Ben non, popâ.
⎯ Ben oui moi j’trouve.
⎯ Ben non. Pantoute. En fait, tu la trouves cute pis tu sais juste pas comment le dire.
⎯ Ben moi je trouve qu’à lui ressemble. Le p’tit nez, là.
⎯ Ben non popâ. Cré moé. Je la vois, Flavie, des fois. » On a salué la tablée, les joues rouges de Jasmine et JP derrière le bar puis on est sorti.
Dans le cadre de porte, mon père se retournait vers moi pour me parler quand il est entré en collision avec un tout petit monsieur sud-américain. « Oh, sorry! » Mon père a froncé les sourcils avec un sourire baveux. On venait de lui parler en anglais, lui qui avait toujours évité cette langue par principe. La vieille garde de souverainistes. Du temps qu’il tenait une boutique, rue principale à Magog, il marmonnait un « câlisse » sitôt qu’un client s’adressait à lui en anglais. Et lorsque que ce dernier quittait sans avoir acheté, mon père le gratifiait d’un « Have a day! », excluant volontairement le mot « good » de la phrase. Quatre mots qui constituent près de 50% de ses connaissances dans la langue d’Harper. Le reste étant « on », « off », « drive » et « check engine ».
« On s’enligne-tu tout de suite vers le resto, popâ?
⎯ T’es-tu fou, toi? On va aller souper chez vous, j’ai des steaks, du vin pis d’la sauce à spagatte. Ça va nous coûter au dessus de trente piasses, si on mange là.
⎯ Mais, eh, le quarantième, tu voulais pas y aller?
⎯ On arrivera plus tard, quand tout le monde va être ben chaud, ça va être ben plus le fun. De toute façon, y m’attendent pas, je leur ai dit que je pouvais pas venir. »
Sens du spectacle, je disais.
Sur mon balcon, déjà quelques verres de rosé dans le nez, mon père s’extasie en regardant les avions passer. « C’est in-croy-able, Olivier, te rends-tu compte? Non mais, t’imagines-tu les moteurs, toi? Faire voler une grosse affaire de même? Toute la puissance qu’y a là-dedans? Allons… »
J’ai en effet déjà eu cette réflexion. La dernière fois, il me semble, je devais avoir près de douze ans. Je le laisse aller. « Quand on est parti en voyage de noces, ta mère pis moi, quand l’avion décollait ⎯ les deux c’était notre première fois ⎯ ta mère se rendait compte de rien, mais tsé, moi chu un gars de moteurs, je comprenais ce qu’y se passait, là. Allons, toi, la puissance, mon homme, quand ça se met à décoller! VVRRROUUUUMMMM!!! C’pas mêlant Olivier, j’étais sur mon siège pis je jouis-sait! Pis ta mère à côté espérait juste qu’on s’écrase pas, pis moi je pensais juste aux moteurs, allons heille, méchante affaire, toé. »
Prenant une pause contemplative à chaque nouvel avion, mon père continuait de boire et de remplir. Et moi j’essayais de garder le rythme. Ti-Pounch était sur le balcon d’à côté depuis un moment, les yeux rougis et une grosse Black Label entre les cuisses. J’avais fait les présentations. « C’est mon père, Michel. C’est Serge, ou Ti-Pounch, si tu préfères.
⎯ Belle journée, han mon Serge!
⎯ Mets-en câlisse. Faut en profiter!
⎯ Santé mon homme!
⎯ Ben, pareillement! »
On a vite vu le fond du rosé. Je suis rentré chercher le rouge en me rappelant que mon barbecue, la veille avec Paf, s’était terminé dans la poêle. Un problème intermittent de barbecue de bas-étage. Au moins, je me disais, mon père pourrait m’aider avec ça. « Ben pars-le donc, pour voir. » Et je le pars et ça marche, à pleins feux. Et mon père rit en m’imaginant la veille à gosser sur une machine. L’équation fils aîné+machine en tout genre lui a toujours été une grande source de divertissement. Mais j’ai la finesse de ne pas le relancer avec quelque chose du genre « Pis toi, le père, t’as-tu lu ça, Moby Dick? » Ça servirait à quoi. Mis à part l’aspect machine, qui a échoué parmi les nombreuses qualités de mon petit frère, mon père et moi sommes d’une ressemblance renversante. Presque gênante. Les bonnes femmes de mon père me font toujours les yeux doux. Le contraire est aussi vrai pour mes amies de filles. Mais je persiste à croire que je suis une version améliorée, je comprends l’anglais et j’ai moins de bédaine.« Mets pas la viande tu suite, là. Laisse ça chauffer, on va boire encore un peu. Heille, c’est quoi son nom déjà, à Ti-Pet?
⎯ Ti-Pounch.
⎯ Câlisse, son vrai nom, je l’appellerai pas de même certain.
⎯ Serge.
⎯ SERGE!
⎯ Han?
⎯ La ruelle, là…
⎯ Ouin?
⎯ C’pas la ville qui déneige ça certain, han?
⎯ Ah ben non, on fait toute ça à bras. Chacun fait son boutte.
⎯ Ça j’me disais. »
C’est plus fort que lui, chaque nouvelle rue qu’il emprunte ou aperçoit, mon père s’y imagine à l’intérieur de sa déneigeuse en gérant l’espace. « Ça passerait pas, icitte. Ça j’me disais. »
Je venais de placer les papillotes sur la grille quand arrivèrent les deux voisines qui habitent en diagonale de chez Ti-Pounch. Deux sportives, costaudes et qui se ressemblent étrangement. « Popâ, j’ai dit, tchecke ben pis dis-moi si c’est des sœurs ou ben si c’t’un couple, tu penses. »
Intéressé, le père s’est retourné pour observer, avec la grâce que lui permettait le rosé. « C’est des sœurs, maudit, sont pareilles, toé!
⎯ Ça j’me dis. Mais tsé, y’ont un chat pis deux chiens…
⎯ Oh… »
Elles sont tout de suite allées rejoindre Ti-Pounch pour fumer un joint, avec leur air débiné et leurs gilets du Canadien. Elles revenaient du match et clairement, le prenaient plus mal que nous. On a jasé de hockey et mon père l’a ramené, comme quoi il y avait bien trop de joueurs dans cette équipe-là dont le nom commence avec un K. « Un moment donné, ça devient mélangeant tout c’tes noms-là, y’a pu un maudit québécois!»
Un coup les filles rentrées, mon père s’est mis à la tâche. « SERGE!
⎯ Han?
⎯ Les deux filles, là, c’tait tes filles, non? »
Innocent. Chacune fait deux fois le poids de Ti-Pounch. « Ah! Ben non, c’pas mes filles, j’ai pas d’enfants, moi!
⎯ Ah bon. Mais c’est des sœurs, par exemple!
⎯ Ah non, c’pas des sœurs. C’est, eh, c’est des amies. »
Clin d’œil du père. « Ben maudit. Mais avoue qu’elles se ressemblent!
⎯ Ah, p’têt ben, oui. Ça se peut ben. »
Avec tout ça, la deuxième bouteille tirait à sa fin. Il était grand temps de faire cuire de la viande.





Ah! ben…deux ans plus tard on comprend pourquoi vous êtes arrivés si tard. En passant, ton père m’avait confirmé qu’il viendrait mais je ne l’ai pas cru. Le sens du spectacle et de la surprise tu dis… Maudit Ciboule, il n’y en a pas deux comme lui. Touchant ce portrait paternel. Hâte de lire la suite.
ah, vraiment, je savoure…….et j’ai du plaisir. Moi aussi j’ai hâte de lire la suite.
C’est du Ciboule tout craché!!! En passant, ça m’ fait plaisir de savoir que Jacques et Diane vont bien. Félicitations aux jubilaires (42 ans, maintenant!!!) Nous avons célébré notre 40 ième le 4 février dernier ici au Mexique, nous rentrons au Québec fin avril. J’ai hâte de lire la suite, bisous à Jocelyne, à Ciboule, salutations à Antoine qui ne se souvient probablement pas de nous et bravo à toi Olivier!!! X X X X
Michel m’a envoyé ton texte! Je dirais que tu as hérité de son sens de la liberté….d’expression et le sens du spectacle par ton écriture! Son patois…il le prononce souvent ainsi: coulissssssssssssssse, me semble!!!!
J’ai hâte de lire les prochains textes! Bravo Michel-Olivier !
Bon point, Lise. Mais si j’avais écrit « coulissssssssssssss » à chaque fois, l’article aurait été beaucoup trop long!
ahaha fils tu as ben raison… ai recu bcp de commentaires… tout le monde on adoré…. bonne soirée… a la prochaine….xxxx