6 avril 2012 10h37 · Michel-Olivier Gasse
« T’es correct pour conduire, popâ?
⎯ Olivier, crisse. »
On avait continué à boire après la viande et il était maintenant temps de partir vers le quarantième de Jacques et Diane. Ces deux-là comptent parmi les plus vieux amis de mes parents, du plus loin de mon souvenir, il me semble qu’ils ont toujours été dans l’entourage. Ils ont habité un temps l’appartement au sous-sol de notre maison, à Sainte-Anne-des-Monts, puis on s’est fait garder un nombre incalculable de fois par eux, leurs deux filles, la grand-mère Lison et le reste de la famille élargie. Par ma simple présence, je le savais, j’allais leur remettre la réalité en plein face. Et j’en tirerais profit, d’une certaine mesure. Elle sont rares, maintenant, les fois où on me dit que j’ai grandi.
On a trouvé un stationnement juste en face, sur Bélanger. « Maudit crisse.
⎯ S’qu’y a, popâ?
⎯ Ben, chu encore obligé de remettre la capote. Ça doit faire huit fois aujourd’hui que je l’enlève pis que j’la remets. Je fais jamais ça, chez nous.
⎯ T’habites à Magog, popâ.
⎯ Je l’sais ben!
⎯ Tu me feras pas brailler avec ça certain, pops. À DEUX décapotables, faudrait que t’aies les jambes cassées avant de faire pitié. Pauv’ p’tit, peut pas toucher aux pédales. Juste avoir la face dans le vent. Mais encore-là, pas de vent, peut pas toucher aux pédales!
⎯ Mon p’tit maudit, toé. »
Popâ préparait son entrée en scène en chantonnant quelque chose qui s’apparentait avec misère à un air mélodique. Oh, misère. Il y a une sévère relation amour/haine entre la musique et mon père. Seulement, popâ n’est pas au courant de la haine. Il sifflote et chantonne avec cœur et l’essentiel est là : Il est heureux. Et c’est pas tant qu’il fausse, au contraire. Il y ajoute même un certain vibrato contrôlé. C’est qu’il improvise, la plupart du temps. Et que c’est plutôt mauvais, pas mal tout le temps. Genre de comportement qui me faisait honte à l’adolescence, mais avec le temps, j’ai appris à y trouver mon compte. « Pourquoi tu ris?
⎯ Oh, rien. Vas-y, entre en premier. »
« AH BEN MAUDIT, C’EST CIBOUUUUUULE, BOUT D’VIARGE!!!! »
Ciboule, il est bon de spécifier, est le sobriquet dont on a affublé popâ du temps de notre vie en bord de mer, alors qu’il officiait au sein du Club Optimiste de Sainte-Anne-des-Monts. Heureusement pour lui, ça n’a pas suivi avec le déménagement. Mais ça ressort avec les amis de l’ancienne vie et ça n’a pas pris une ride. Et là, ça parle haut, ça parle fort, ça se donne des tapes dans le dos et ça n’en revient pas. Mon père comme dessert. Et moi, le digestif. « Nooooon, c’est pas vraiiii, c’est pas Olivier, ça là, là?
⎯ Ben quin!
⎯ OLIVIER???? »
Rendu à ce point, il faut prononcer mon nom dans les fréquences suraigües et au volume maximum. Je me fais prendre par le bras, tapoter les joues, la bédaine, le dessus de la tête (« y n’a un peu plus que toi su’à tête, mon Ciboule, mais pareil, ça tient pu à grand chose! »), on me prend et m’embrasse, je suis un homme, maintenant.
⎯ Je t’ai connu t’étais haut de même!
⎯ Je voudrais ben être plus grand astheure, mais tchecke-moi le père!
⎯ Je t’ai tellement bercé quand t’étais petit!
⎯ Donne-moi le temps pour 2-3 drinks pis on va pouvoir reprendre ça!
⎯ T’aimais tellement ça manger des biscuits!
⎯ J’aime ben manger d’autres choses, astheure!
⎯ Allons heille, tu ressemble donc ben à ton père!
⎯ Version améliorée. Tsé, là, l’évolution naturelle?
J’étais carrément en train de voler le show à popâ. Mais comme nous sommes une seule et même personne, mais à deux moments différents dans le temps, pas le choix de faire équipe. Les Michels père/fils, escouade digestive. Pour faire passer vos fins de soirée.
On a fini par être assis et saouls. Mon père avait l’œil sur une invitée qu’il ne connaissait pas et moi, sur l’une des serveuses. Ce qui est bien dans notre relation, c’est que dans ce domaine, on n’empiète pas sur le territoire de l’autre.
Quoique.
Je retire mes paroles.
On a fini par partir, après de longues accolades, comme on est arrivé. Se faire désirer puis ne pas traîner. « J’vas aller te montrer où c’qu’on a habité ta mère pis moi, en arrivant à Montréal » m’a dit le père en défaisant la capote.
Il faisait doux et on laissait nos crânes dégarnis se faire caresser au grand vent. Même pas moyen de faire une perruque intéressante avec nos deux têtes. Ça reste somme toute pratique, en décapotable. « Pfff, Olivier, crisse, t’es-tu vraiment obligé de fumer dans le char?
⎯ Popâ, on est dans une décapotable pis j’ai le bras sorti du char. Obligé, non. Mais je peux en crisse. Que j’t’entende me gosser que tu reçois de la boucane. »
On roule vers l’est, longtemps. Le père raconte. Début des années 70, passer de la Gaspésie vers Montréal début vingtaine est un geste fort de conséquences. Le père travaillait sur un pont roulant pour la Sidbec Dosco, à Contrecoeur. La mère, pour la Banque Nationale au centre-ville. Elle n’avait encore jamais passé Matane et se rendre de Lacordaire à Peel chaque jour en bus et en métro était probablement le plus grand défi de sa vie jusqu’à maintenant. Pour aller à Matane, tu prends la 132 et une heure après, t’es rendu. Pas de carte compliquée, pas de transferts ni d’arrêts de service. Tout droit, une heure de temps. « Allons heille, pauv’ p’tite. À n’en braillait, j’te jure. À tou’es jours, c’était la pire affaire, drette en partant. La première journée, j’étais supposé aller la chercher après la job. J’étais un peu en retard, pis le trafic était tellement serré que j’arrivais pas à me mettre dans la voie du bon côté de la rue pour la ramasser. Tsé, j’étais nouveau à Montréal moi aussi, faque… Je comprenais rien au trafic du centre-ville, moi-là. J’étais jamais capable de tourner à gauche! Chu passé devant au moins trois fois, pis là j’la voyais su’l trottoir, perdue ben raide pis en train de brailler. Pauv’ chienne! Ça me brisait le cœur, je capotais ben raide! Pis moi je pouvais pas faire autrement qu’aller me revirer plus loin pis essayer de me repogner dans’ bonne voie! Allons heille, cré-moi que quand à m’a vu arriver, ‘était contente rare. Mais maudit qu’à braillait! »
Arrivé à Lacordaire, mon père s’exclame. « Allons! Dans le temps, passé le boulevard mon homme, c’tait yinque du bois! Cré-tu à ça? »
J’y croyais et je trouvais ça désolant. Je me suis imaginé du bois et c’était vraiment pas plus mal. Popâ a tourné à droite, puis, rue Valdombre : « C’tait icitte, je pense. Ah non, attends un peu. C’tu là? 3145? 4145? Non, 3345. Ta mère à le saurait. 3145! C’est çà! Drette là mon homme. Le p’tit balcon, au deuxième. Le proprio italien y’était à ses cennes sans bon sens. Sa bonne femme était tout le temps habillée en noir. Il faisait son vin, du vin de pissenlit, ou de betterave, une affaire bizarre, je sais pu trop. C’tait pas buvable. Mais du ben bon monde pareil. Les jeudi de paye, ta mère pis moi on allait manger au Harvey’s, juste l’autre bord. C’tait notre gâterie de la semaine.»
Nous sommes restés là un temps, mais la magie tenait plus dans le parcours et le récit que dans la destination. Si bien que : « On va tu prendre un bière, popâ?
⎯ Oui môsieur.
⎯ Retourne pogner Mont-Royal. On va aller au Verre Bouteille.
⎯ C’est quoi ça?
⎯ Ben c’t’un bar, popâ.
⎯ Quel genre de bar, je veux dire.
⎯ Avec d’la bière pis toute, là. »
À quelques reprises ces deux dernières semaines, je m’y étais rendu par pur hasard pour tomber sur des soirées qui ne finissaient pas, où s’adonnent à être présents des tas d’amis de cercles différents et je comptais bien revivre la situation avec le père. Le laisser faire des yeux doux à mes amies de filles, se faire taper dans le dos par mes amis de gars. Je m’attendais à entrer dans la place et entendre un « WÔÔÔ GAAASSSE!!! » qui aurait convenu tant à moi qu’au vieux. Mais rien de tout ça n’est arrivé. Je ne connaissais personne, hormis les barmans. On a bu chacun deux gin tonics accoudé au bar puis on est sorti. « Y’a tu une place qu’on peut manger des hot-dogs à c’t’heure-là?
⎯ Ben mets-en, popâ.
⎯ Bon. Crisse, va encore falloir enlever la capote.
⎯ On peut la laisser, tsé, c’est pas ben loin.
⎯ T’es-tu fou, toé? Fait assez beau.
⎯ Ben chiale pas, d’abord.
⎯ J’ai-tu chialé, moi là?
⎯ T’es-tu sûr tu peux chauffer? Me semble t’as bu pas mal.
⎯ Olivier, crisse.
⎯ Tu vois. Là, tu chiales. »





Encore une fois une lecture plus que satisfaisante.
Que de souvenirs racontés un peu dans le désordre parfois, mais bon,…on s’amuse encore. Bravo mon grand !
J’adore te lire, c’est tellement ça ton père! Bien raconté.