Au nom du père (3/3)

13 avril 2012 12h17 · Michel-Olivier Gasse

C’est bien pour ça, les décapotables. Pas besoin d’ouvrir la fenêtre et d’y sortir la tête pour aider à dessoûler. Ça le fait pour toi et ça te permet de garder ton air décontracté. Le problème, c’est que le père ⎯ allez savoir pourquoi ⎯ fait jouer un disque de polka dans sa cabriolet rouge. Un disque de bord de caisse, que tu rajoutes à tes achats en même temps qu’une boîte de tic-tacs. Et le père essaie de suivre l’accordéon en sifflant entre ses dents, relax mais performant.

Rendu-là, j’ai les yeux qui collent et la cigarette que je fume n’aide en rien à mon état général. Ça tangue et je prendrais bien plus de vent, mais on roule sur Mont-Royal, lentement, derrière un autobus qu’on n’arrive pas à doubler.

Le père finit par trouver un stationnement rue Drolet. À cette hauteur, la rue n’en mène pas large. Popâ est très impressionné. « Allons, Olivier, t’imagines-tu déneiger d’une rue de même? Maudit crisse, ça a pas de bon sens. Quasiment dangereux. Les p’tits sens uniques de même, j’avais pas le choix de les pogner en sens contraire, cré moé que quand un char se retrouvait dans ma face, c’est pas moé qui bougeait certain! Allons heille, icitte, là, c’est sûr que tu passes pis que les chars lèvent de deux pieds à cause de la neige que tu crisses en dessous.
⎯ Ouin mais popâ, la rue est vide, quand y déneigent. Quoique dans le quartier, y’ont décidé qu’ils sauvaient plus d’argent à attendre que ça fonde.
⎯ Voyons-donc, toé.
⎯ Ben oui. Veulent te décourager de prendre ton char.
⎯ Je comprends donc! Fait qu’y font quoi le monde?
⎯ Y pellettent ou y marchent. Pis y sacrent. »

À l’évocation de ces déneigeurs sans emploi, mon père commençait à avoir des frissons. « Mais là, pôpa, on est en plein mois de juin, t’es pas mal déprimant avec ta neige, là. Parle-moi de d’autre chose, ou ben concentre-toi à marcher drette, ça sera déjà ça de faite. »

Le père s’est arrêté à un mur de briques. S’y est collé de tout son corps, les bras ouverts, les yeux fermés. J’ai regardé autour. Nous étions seuls. « Allons, Olivier, ça a pas de bon sens. Y peut ben faire chaud en ville, maudit, as-tu vu comment ça emmagasine la chaleur? Touche! »

Je me suis prêté à l’exercice. C’était chaud, réconfortant, ça semblait infini, c’était… un mur de briques. « Non mais tsé. C’te mur-là, y’est chaud de même, pis celui-là, pis lui aussi, pis lui, pis lui, toutes les maudits murs en ville sont chauds de même! Te rends-tu compte? C’est chaud en viarge, on peut ben crever icitte. Pas comme su’l bord du lac à Magog, tsé là, qu’y fait chaud mais avec un p’tit vent frais? Mais c’est rien comme chaleur comparé à quand tu travailles sur l’asphalte, eh! Monsieur!. »

On tournait le coin puis, assise en indien, une itinérante amérindienne tendait la main. « Meh! C’qu’à fait là, elle?
⎯ C’t’une itinérante, popâ. À quête.
⎯ Spare some change?
⎯ Pis à parle en anglais en plus. Câlisse.
⎯ Traverse, popâ. C’est là qu’on va. »

Coin St-Denis/Mont-Royal, le Fameux règne de sa vieille enseigne jaune sur la nuit saoule. Les frites sont même pas bonnes, les poutines insignifiantes, le service relatif à ton état d’ébriété et plus souvent qu’autrement, les voisins de banquette te tapent sur les nerfs. Mais quand même, on s’y rend et s’y affale avec ce doux sentiment de ne plus rien devoir à personne, hormis le bill à Dimitri au comptoir et quelques dollars de pourboire à la serveuse. « Eh! Mon ami, lance Dimitri, ça fait lon’temps qu’on t’as pas vou ici!
⎯ Considère que c’est bon signe! V’là mon père.
⎯ I’m Dimitri, meussieur, enchanté, allez, allez, assoyez-vous ici, la serveuse est avec vous dans pas long. CHANTALE! UN DEUX JUSTE ICI! Bon appétit, les gars. »

Dimitri a tapé l’épaule de mon père avant de partir régler d’autres cas. « Eh! Pas gêné, le bonhomme!
⎯ Popâ… »

Je pouvais quand même le comprendre. La politesse toute brusque de Dimitri frappe aux premiers abords, j’ai moi-même mis un certain temps à être convaincu. Dimitri te dit de t’asseoir ici, t’as pas le choix, il te prend même par le bras. Pas le choix non plus d’avoir bon appétit, c’est lui qui l’a dit. Et on se surprend par finir à aimer ça.

Chantal est arrivé pour prendre nos commandes. « Avez-vous de la bière?
⎯ T’es-tu sérieux, popâ?
⎯ Ben quoi?
⎯ On a la St-Urbain en fût.
⎯ Meh. Kessé ça?
⎯ Une bière ordinaire, popâ. Rien de fancy, là.
⎯ Bon, ok, une pinte.
⎯ Il va prendre un verre.
⎯ Ben là, Olivier…
⎯ Popâ, stie, ça fait douze heures qu’on boit. Pis on trippera pas icitte pendant une heure, là.
⎯ Ok ok…
⎯ Fait que, un verre? Pis pour manger?
⎯ Bah, eh, deux hot-dogs pis un p’tit frite, là…
⎯ All-dressed les hot-dogs?
⎯ Oua-oué, là…
⎯ Steamés?
⎯ Oua-oué.
⎯ Et pour vous?
⎯ Cheese deluxe. Pis de l’eau. Pis prend pas de frite, popâ, j’vas en avoir en masse, tu vas voir.
⎯ Ok d’abord, pas de frite.
⎯ Pas de frite?
⎯ Pas de frite.»

J’ai mangé en écoutant mon père énumérer tout ce qu’il voyait. Il se taisait chaque fois que Chantal passait, la regardant pour tenter de se convaincre qu’elle valait le coup. Il a dû piger trois fois dans mes frites et se concentrait sur sa bière, qu’il a vidée avant que je n’aie terminé mon sandwich. On a chacun pigé une napkin puis on s’est levé vers Dimitri. « Bien mangé, les gars? » On a menti. Même s’il avait eu le temps d’assimiler, mon père accrochait toujours à la familiarité de l’hôte grec. Pourtant, si y’en a un qui se gêne pas pour être familier… Mais ce n’était pas que ça. Je le sentais se pointer, ce fond de racisme inexpliqué que j’ai pu observer à certains moments depuis longtemps. Un racisme de la vieille génération, non pratiquant, non actualisé, mais tout de même présent. Pas de haine réelle, juste un petit doute, à défaut de vivre avec un potentiel multi-ethnique au quotidien. Et ce potentiel, il regardait mon père dans les yeux. Avec la face rougie, une voix forte et un accent imposant. « Coudonc, mon ami, t’es ben bronzé, t’arrives de où?
⎯ Ben, de Magog, répond le père, comme si c’était une évidence.
⎯ Comme ça, fait beau soleil à Magog, hé?
⎯ C’est parce qu’il a fait son frais chié avec sa décapotable toute la journée, j’ai dit.
⎯ Oh! Une décapotable, mon ami!
⎯ Ben, j’en ai deux, mon homme.
⎯ Crisse, tu niaises pas mon chum! Hé, moi, dans le temps, j’avais la camaro décapotable, pis l’été, je descendais avec en Gaspésie pour voir ma blonde… »

Là, popâ était scié. « Voyons-donc, toé, tu connais la Gaspésie?
⎯ Hé! Mets-en mon ami! Ma blonde à venait de Mont-Louis. Toi, tu viens de là aussi?
⎯ Ben quin! A répondu le père, encore, comme une évidence.
⎯ D’oussé?
⎯ La Martre!
⎯ Oh! Avec le phare, là?
⎯ Oui monsieur!
⎯ Hé ben crisse, chu passé là souvent, mon ami! »

Il pognait tellement de quoi le père que c’en était beau. Qu’un accent de même connaisse le phare, c’était une denrée rare. En décapotable par-dessus le marché, aaaallons toi. On est parti de là avec le sourire, une bonne poignée de main, un petit rabais puis un paquet de gomme, cadeau de Dimitri.

Rendu chez nous, on a fini le vin entamé au souper. Puis on s’est dit qu’il serait temps de se coucher. Mon père prenait place dans mon lit alors que je sortais de la douche. « Tu viens-tu te coucher, Olivier?
⎯ Ben j’me couche, là, popâ.
⎯ Où ça?
⎯ Sur le divan, c’t’affaire.
⎯ Ben là, viens te coucher dans le lit, y’a de la place en masse.
⎯ Toutes les fois que j’me suis couché là pis que j’étais pas tout seul, popâ, y s’est passé des affaires que j’assumerais pas avec toi.
⎯ Héhé, j’espère, mon maudit!
⎯ Bonne nuit, popâ.
⎯ Bonne nuit, fils. »

Je me suis réveillé le lendemain matin avec la gueule de bois. J’étais seul, avec une note sur la table. « Pauvre toi, couché en moton sur ton divan, crimmm… Maudite belle soirée, filsssss. Je t’aime. Popâ. Xxxxx »

À cette heure-ci, il était déjà loin sur la route, à se faire bronzer en sifflant un air de polka. Relax, mais performant.

Rideau.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 5

  • 13 avril 2012 · 16h28 j.chénard

    Aaaaallons, aaaallons que c’est bon, drôle et réel. On dirait que j’étais là, juste à côté, j’ai vu de belles images. Merci

  • 13 avril 2012 · 18h36 Michel Gasse

    ahahahha merci fils de ce récit, en ai rit et pleuré en même temps….. merci encore……je t»’aime……
    xxxxxx

    • 13 avril 2012 · 20h54 Jeanne Gasse Murray

      C’est qu’il a du talent ton fils, belle histoire…Quel plaisir j’ai eu à le lire, aaaalons ça résonnait dans mes oreilles exactement comme si c’était toi qui me racontait.
      Bonne soirée, merci de partager.

  • 13 avril 2012 · 20h48 Jeanne Gasse Murray

    J’attendais la troisième partie avec impatience. Quel beau récit! Continue d’écrire, tu as beaucoup de talent.Tu nous amène dans ton univers avec une facilité déconcertante, on s’y croirait…aaaalons au plaisir cousin.

  • 15 avril 2012 · 11h59 Diane Ouellet

    Salut Olivier,

    Maintenant, je comprends votre retard, lors de notre 40e anniversaire de mariage.
    Je voulais juste te dire que j’ai adoré ton récit. En passant, continue tu écris très très bien… surtout très captivant…

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  • Michel-Olivier Gasse
    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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