Brève bromance avec Jean J.

30 mai 2012 9h45 · Michel-Olivier Gasse

J’ai déjà eu de bonnes pensées pour Jean Charest. J’avais onze ans.

Nous sommes en 1987. Pour moi, le concept de ville s’arrête à Matane ou Rimouski. Une ville, c’est une place où y’a un McDonald’s et plus y’a des gros jeux dans le McDo, plus c’est une grosse ville. De mon Ste-Anne-des-Monts natal, nous roulions parfois en famille vers l’un des grands centres à notre portée et c’était la fête. Joyeux festin, centre d’achats, magasins qui vendent des choses qui existent et que t’imaginais même pas. Le bord de mer? Hey, on est pas venus en ville pour aller pitcher des roches dans l’eau.

Mais une chose que l’on savait avec ces virées urbaines, c’est qu’elles se terminaient toutes de la même façon : retour inévitable en bord de mer à Ste-Anne, pignon sur la paisible première avenue où le voisinage, dans un rayon de 4-5 maison est en grande majorité de la famille élargie. Le confort, les acquis, les lieux communs, la belle vie.

Nous sommes en 1987, j’ai dix ans et nous quittons cette maison en bord de mer pour un appartement à Sherbrooke, là où il y avait du travail pour mon père.

Je sais que Sherbrooke est une ville, même qu’il y a plus qu’un McDonald’s. Et j’ai un peu peur de me lancer ainsi dans la vraie vie urbaine, dans une ville où il y a plus que deux feux de circulation, où il y a des anglais et pas de cousins ni de matantes. Et où il n’y a pas la mer, quoique la mer, ça me prendra quelques années avant de vraiment m’en ennuyer. La mer qui faisait inévitablement virer hippie quiconque venait à Ste-Anne en visite. J’ai un nouveau jeu vidéo, veux-tu jouer? Non, on va voir la mer! Regarde par la fenêtre, merde!

Nous sommes en 1987 et je commence ma quatrième année à l’école Laporte, dans l’est de Sherbrooke. C’est le premier vrai baptême urbain. Depuis l’été mon frère et moi nous sommes bien fait quelques amis dans la rue. L’école, c’est autre chose. Je commets immédiatement une bourde monumentale en me déguisant en clown le jour de la fête de la rentrée. J’avais même demandé la permission, la veille, à madame Angèle : « Est-ce qu’on peut se déguiser?
⎯ Ah! Euh, ben oui. Pourquoi pas. »

J’aurais vraiment pu (peut-être même dû) écoper pour ça, mais non. Ça ne m’a valu qu’une récréation avec les rejets, celle d’après, on m’invitait à jouer au ballon.

Mon intégration se passait somme tout assez bien. Je me faisais des amis, je n’avais pas encore vu d’anglais et même que les feux de circulation étaient munis de boutons pour donner la priorité de traverser. Tout se passait en douceur et j’étais pas mauvais du tout à l’école. Même que je commençais à apprendre l’anglais.

Puis il y a eu ce concours, le Marathon de français, qui avait lieu dans toutes les écoles estriennes. De premières épreuves au niveau de la classe, puis de l’école et enfin, un grand examen regroupant tous les finalistes.

Ce jour-là, j’étais nerveux mais tout s’est estompé une fois assis au bureau. C’était facile, bébé-lala. J’avais de la misère à croire qu’on essayait de me passer des colles dans cet examen-là. Comme de fait, une poignée d’élèves de quatrième avait réussi haut la main, contrairement aux cinquièmes et sixièmes. Ce qui m’a donné la victoire, c’est la rédaction finale. Je crois me rappeler que le sujet portait sur les vacances d’été. Aucun souvenir de ce que j’ai pu y écrire d’aussi génial.

Il y a eu une conférence de presse, même que je suis passé aux nouvelles. On peut y entendre le journaliste me demander quelle était ma matière favorite : « Ben, avant c’était les mathématiques, mais maintenant c’est le français. » ais-je répondu sur le bout de la langue, avec le minimum de dignité que me permettaient ces toutes nouvelles broches et cet encombrant appareil orthodontique.

J’étais sur un nuage. Tu parles d’un moyen de faire sa place dans une nouvelle communauté. On ne pouvait pas m’en passer. Je deviendrais d’une façon ou d’une autre ambassadeur de quelque chose. Ça ne pouvait être autrement.

Ma confiance en moi a culminé ce jour où je suis revenu à la maison et que m’attendait sur la table de cuisine cette petite feuille laminée avec des armoiries en en-tête. Ministre d’État Jeunesse. L’honorable Jean J. Charest. Une lettre adressée à MONSIEUR Michel-Olivier Gasse. Même qu’il l’a faite laminer, parce qu’il sait l’importance que revêt sa lettre.

Mon père : « Ben non Olivier, c’est moi qui l’a faite laminer. »

Bon. Quand même. Jean Charest. Une des grandes fiertés de Sherbrooke qui prend le temps de m’écrire et même qu’il me vouvoie. Jean Charest, c’est pas rien, on le voit à la télé, c’est toujours écrit député de Sherbrooke sous son nom, il nous met sur la mappe, ce gars-là!

Y’a pas à dire, j’avais maintenant les deux pieds bien ancrés dans ma nouvelle communauté. Toi, Jean Charest, y t’as-tu déjà écrit? Moi oui.

On est parti de là, Jean et moi. On est parti de haut. On a fait équipe quelques semaines, le temps que mon nuage s’effrite. Puis on s’est mis à vieillir ensemble. Pas ensemble, en même temps. Je suis devenu un jeune homme ouvert sur les autres, qui s’efforce d’aimer par défaut avant de juger. Avec quelques exception, bien entendu. C’est ennuyant, être parfait. Lui s’est enfoncé lentement jusqu’à devenir, je le crois profondément, la personne qui me méprise le plus au monde.

Pas besoin d’être Jacques Salomé pour comprendre qu’il faut se débarrasser des pommes « pourrites » pour mener une existence heureuse.

Mais je donnerai au moins ça à Jean J., il m’a fait intéresser à la politique. Je me couche tard tous les soirs parce que je lis des articles qui font état et analyse de son gâchis. Je sors dehors tous les soirs pour réveiller mon quartier avec cette vieille casserole qui a vu bouillir grand nombre de Kraft dinners. Je donnerai ça à Jean, il me fait aimer de plus en plus mon quartier, donne de plus en plus à ma province des allures de pays.

****

Alors mon Jean J., je te remercie pour cette poussée dans le dos. Mais si tu permets, non, je vais me permettre de me débarrasser de toi, maintenant. Je suis un lover, Jean J., pas besoin du mépris dans ma vie.

Tu peux remercier mon père d’avoir fait laminer ta lettre, seul vestige de notre bonne époque. Tu peux aussi remercier je sais pas qui d’avoir fait en sorte que le laminage, ça se recycle pas. Vois-tu Jean J., je suis écolo sur les bords, aussi, et je préfère m’encombrer de cossins inutiles que de les mettre à la poubelle. Je suis comme ça. Je me dis toujours « d’un coup que ça pourrait servir dans dix ans. »

Bonne chute, Jean J.

Ps : Faudra m’expliquer ta signature. J’y vois les lettres M et Z et, comme tu sais, je suis pas mal bon en français, y’a pas ces lettres-là dans ton nom. Même si on rajoute le John! Jusqu’à preuve du contraire, je considère qu’il manque quelques Z à ta signature qu’on devrait lire : M. Zzzzzz.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 6

  • 30 mai 2012 · 12h33 céline imbeault

    Qu’est- ce que je pourrais ajouter de plus, vous avez très bien perçé ce personnage. Malheureusement, celui- ci est un miroir aux allouettes et par ce fait, il il peut séduire et son entourage et la population en général. Ce qui le fait chuter à l’heure ou je vous parle, c’est la visibilité plus grande dont est dotée la jeune génération. C’est un cadeau du ciel de les avoir parmi nous. Enfin parmi nous des êtres qui ont une conscience sociale, avec un but précis :de faire évoluer la société !!

  • 30 mai 2012 · 15h31 yves graton

    est-ce cela qu’on appelle un  » Cauchemar ‘…??
    très beau texte plein d’humour…bravo

  • 30 mai 2012 · 18h53 j.chénard

    Je suis touchée, vraiment touchée…..mais je n’en attendais pas moins de toi. bravo et merci

  • 2 juin 2012 · 10h39 luc lacroix

    Tu pourrais lui retourner !

  • 4 juin 2012 · 10h05 Huguette

    Felicitations, Michel-Olivier. Je suis tres touchee par cette mini-biographie qui decrit si bien une partie de ton enfance passee au bord de la mer –et a cote de chez nous, au fait! Merci pour ta belle sensibilite. Tu fais usage de ton vécu pour saisir et decrire l’atmosphere qui regne au Quebec en ce moment. C’est genial et rempli de verite. D’ici la chute de M ZZZ, continue de nous toucher.

  • 4 juin 2012 · 13h38 Michel Gasse

    super fils…. belle histoire vécue…. tu m’as fait remonter dans le temps…et gardé au présent…. félicitaion mon homme…xxx

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  • Michel-Olivier Gasse
    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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