14 juin 2012 14h51 · Michel-Olivier Gasse
C’était un soir de solide bordée de neige, cet hiver. Attendez, c’était LE soir où y’a eu une bordée de neige cet hiver, vous vous rappelez? Je m’étais invité à manger de la fondue chez Smoke et Toots, ce couple d’amis chers qui ont eu la grâce de venir briser ma solitude de bord d’autoroute en déménageant à deux rues de chez moi.
On se serait cru chez Costco. La neige ne tombait pas en flocons, mais en genre de « Value Pack », le format familial qui dure toute une année même en en donnant aux voisins. Toots s’était envoyé l’excédent de viande, histoire de pas gaspiller. « Tu sais que tu peux aussi juste la faire cuire dans le bouillon, pis te faire des pas pires sandwichs demain, han?
⎯ Bah, ‘est cuite, là, tant qu’à faire… »
Ça fait près de dix ans que Smoke cuisine des plats pour son homme. Ça fait près de cinq ans que je m’invite à souper sur une base régulière. J’ai rarement vu un plat de restes dans cette cuisine-là.
Quoiqu’il en soit, du moment qu’il n’y a eu plus rien à manger, boire et fumer, nous sommes sortis arpenter le quartier qui, tout en étouffant sous le blanc, nous révélait une beauté que nous n’avions jamais soupçonnée. Nous nous sommes baladés comme ça sur deux coins de rue, soudainement devenus poètes, écologistes ou photographes, chaque coup d’œil comme une carte postale, mais ma première balle de neige nous a tous ramenés au plancher des vaches. Une balle savamment envoyée dans une branche qui ployait sous la neige, juste au-dessus de Toots qui ouvrait la marche. Le calcul était parfait, la réussite totale. En un clin d’œil, nous étions passés de Nelligan à La guerre des tuques.
Nous avons bien échangé quelques hostilités, mais avons vite formé une coalition, unissant nos forces pour rouler une balle de neige sur une distance de cinq à six maisons. En peu de temps, nous en étions à mettre tout notre poids pour la déplacer. Nous l’avons laissée devant une entrée puis nous sommes ensuite concentrés à secouer toutes les branches d’arbres à notre portée. Je m’y serais adonné plusieurs heures, avoir pris la peine d’apporter une paire de mitaines. Faut pas oublier qu’au départ, je m’en allais manger de la fondue à deux coins de rues.
Nous nous sommes laissés mouillés, rougis et souriants puis arrivé chez moi, j’en ai secoué une dernière, qui m’est restée dans les mains. Une branche qui devait faire une fois et demie ma grandeur. Je l’ai laissée là et suis rentré sous les rires d’un voisin qui déblayait sa voiture.
***
C’est au printemps que j’ai compris que cette branche était celle d’un lilas devant chez moi. Dommage, j’aime bien les lilas. Je barrais mon vélo quand madame Rose est arrivée. C’était comme des retrouvailles. Autant madame Rose peut-elle colorer mon quotidien par beau temps, avec la neige elle disparaît, tout simplement. On avait du rattrapage à faire. Une conversation avec madame Rose, ça peut aller dans tous les sens, dépendant de ce qu’elle a à dire et de ce qu’elle comprends de vos paroles. Faut être aux aguets. « Ça fait combien de temps que vous êtes ici, déjà?
⎯ Hum, dans deux ans, ça va en faire la moitié de cent. J’vas te dire, sur toute la rue, y’a pu personne qui est était là quand chu t’arrivée. Y’en restait un, au coin de la rue, mais y’est mort v’là dix ans. »
Elle s’est mise à m’énumérer tous les changements sur la rue depuis cinquante ans. J’ai coupé court. « Hey, avez-vous entendu ça, vous, l’histoire du proprio qui a pitché une toilette su’l trottoir à partir de l’étage?
⎯ Carlos, ça? Mais ça se peut pas. Y’est parti, y’avait envoyé une lettre.
⎯ Ben, y’est revenu ça fait un boutte.
⎯ Ben non.
⎯ Oui oui, y’était chez nous cette semaine.
⎯ Ben ses dates marchent pas dans sa lettre, d’abord.
⎯ Je sais pas si vous l’avez lue comme il faut, mais c’est pas la seule affaire qui marchait pas dans c’te lettre-là. »
Je voulais parler de la toilette, moi. On était rendu ailleurs. J’ai enchaîné avec la branche. « Ah, c’est toi ça!
⎯ Mouin.
⎯ J’ai ben vu ça, la branche toute pétée. Je l’ai ramassée, je l’ai toute pliée en morceaux pis chu allée la porter au chemin. Écoute m’a te dire une affaire, tu crèras pas à ça, mais c’est moi qui l’a planté, c’te lilas.
⎯ Sérieux?
⎯ Ben oui! Ça doit faire… attends un peu, y’était haut de même, ça doit faire quinze-vingt ans certain. Faudrait que je regarde, j’ai la facture à quequ’part… »
Y’a pas à dire, je filais doux. J’avais amputé la dernière coquetterie de la rue avant le grand dérangement de la 40. L’investissement de Rose pour une touche de couleur autour de son quartier général. Une touche qui vivait comme elle pouvait, ayant le malheur de se trouver du côté pair de la rue, celui qui tombe dans l’ombre à midi. Les fleurs qui tendent le cou vers l’est, qui tentent depuis quinze-vingt ans de dépasser la frontière où traînent les restes de soleil. « Y’en avait un l’autre bord, dans le temps, mais y’ont tout’ coupé ça. Mais ‘gard, ça l’a repoussé. Y’a une fleur c’t’année.
⎯ Au fait, vous parliez du sud tantôt. Y allez-vous pas mal chaque hiver?
⎯ Ah oui, pas mal tout le temps. Des années plus longtemps que d’autres. Je pars pis je laisse mes chèques anti-datés au propriétaire, comme ça j’ai pas à m’en faire.
⎯ Ok, parce que je suis allé cogner chez vous en février, quand je me suis fait défoncer, voir si vous auriez pas vu quequ’chose…
⎯ Tu t’es faite défoncer?
⎯ Oui oui, batte de baseball pis toute, là.
⎯ Ah ben, c’est ça d’abord la vitre que j’ai ramassée à terre quand la neige a fondu. J’me disais que ça devait être yinque une tite affaire, tsé quelqu’un qui échappe de quoi qui brise en cinq-six morceaux.
⎯ Ben non, c’tait moi.
⎯ Parce que j’ai pas entendu parler de t’ça.
⎯ Ben non, vous étiez dans le sud!
⎯ Parce que de la vitre, y’en avait aussi en arrière, quand y’ont pitché le four de troisième.
⎯ QUOI???? Le four qui était sur le balcon à Michèle?
⎯ Ben oui, toi. Y’étaient quatre, y’auraient ben pu le descendre à’ gang. Moi là, la fournaise pis le baril, j’ai toute descendu ça toute seule, pas besoin de rien pitcher en bas! Bon, mettons que le baril y s’est aidé un peu, là…
⎯ Mais c’est dont ben innocent!
⎯ Penses-tu que j’leur ai pas dit? J’leur ai crié après en maudit! »
Rendu-là, elle criait après moi aussi.
« J’ai dit Pis quissé que vous pensez qui va ramasser ça encore, toute c’te cochonnerie? Y’ont dit que ça serait la personne qui s’occupe de l’entretien. Ben c’est qui tu penses qui s’occupe de l’entretien? »
Elle me fixait grave, en fronçant les sourcils. Jamais vu autant de plis de ma vie.
« C’est moi qui fait toute. Je tonds le gazon depuis toujours, je ramasse les déchets qui traînent, je nettoye la cave, je mets des fleurs, tsé, y m’ont pas augmenté c’t’année, à cause de t’ça.
⎯ La première fois qu’ils le font?
⎯ L’an passé, y’a dit qu’y le ferait, mais il l’a juste faite c’t’année. Moi ça me dérange pas, j’le fais de toute façon, pis sais-tu j’vas te dire, y’ont jamais eu de problème à passer mes chèques, tout’ les quatre propriétaires qu’y a eu icitte. Y’ont toujours eu mes chèques dans le temps, même quand je suis pas là. Y’ont jamais eu de questions à se poser.
⎯ Hey, je sais pas, c’tu indiscret de vous demander combien vous payez?
⎯ Ah, je peux pas te dire ça…
⎯ Je l’sais ben que ça aura pas rapport avec c’que je paye, là! J’irai pas chialer! J’assume que ça fait 46 ans de moins que vous que j’habite icitte! Je veux yinque savoir, pour le fun, là…
⎯ Ah non, je peux pas te dire ça…
⎯ Pour le fun!
⎯ Ben je peux te dire que je paye au moins 200 piasses de moins que toi, ça c’est certain. »
Franchement, je m’attendais à quelque chose de plus spectaculaire. Mais, visiblement, madame Rose aime bien entourer les chiffres d’une aura de mystère. J’ai changé de sujet en lui annonçant mon départ. « Au fait, je déménage au mois d’août, mais juste à côté, sur Châteaubriand. Je déménage avec ma femme, dans un appart plus grand.
⎯ Ah bon, t’es marié?
⎯ Ben, non, c’t’une façon de parler, là. C’t’une amie à moi, Dorothée, qui va prendre l’appart. Vous allez voir, ‘est ben fine. »
En disant ça, j’ai réalisé que mes deux voisins les plus flamboyants, madame Rose et Ti-Pounch, ne savaient même pas mon nom. Ti-Pounch me l’a confirmé cette semaine en m’appelant « le grand ». Y’a fort à parier qu’ils ne savent pas non plus que j’écris des histoires à leur sujet sur internet. Pas plus qu’ils ne doivent savoir ce qu’est réellement internet. Le dernier bastion de la vie d’avant. Celle du téléphone fixe, du radio-cassette, celle qui n’est pas documentée dans ses moindres détails. Et voilà qu’étrangement, je me retrouve à le faire pour eux. Faut pas leur dire, au nom de la pureté.
Alors Dorothée, je viendrai squatter ton balcon cet été. J’ai pas fini ce que j’ai commencé ici.









C’est promis, on ne leur dira pas… parce que… on en veut encore !!!
Salut Gasse,
J’peux-tu t’appeler d’même? Juste un mot pour te dire que j’adore ta plume et que même si j’reste dans Hochlag’-Maisonneuve, j’me sens comme ton voisin.
C’est toi le vrai voisin man!
Le Voisin.
Encore une belle histoire, on ne s’en fatigue pas. J’aime bien madame Rose, et je t’aime aussi.
Salut Michel-Olivier,
J’aime beaucoup ton histoire, madame Rose, et ton genre qui est beaucoup plus proche des images que du dit. Tu sais comment raconter mais decrire est une de tes forces. A la prochaine. XOXOXO