De la mauvaise indication des pistes cyclables

20 juin 2012 12h57 · Michel-Olivier Gasse

J’ai beau être un jeune homme à l’agenda chargé, reste qu’avoir trois activités d’importance dans la même journée est plutôt rare. (Vous auriez du voir la face de Sarah, mère de deux enfants et femme de musicien, quand je lui ai dit ça.)

Hier matin, j’ai donc enfourché mon vélo, (un Minelli modèle Silhouette, ça s’invente pas) pour aller siéger sur un jury dont je tairai tout, par pur souci de professionnalisme. Ça devait se passer de 9h30 à 11h30. J’ai regardé l’heure pour la première fois à midi. J’ai dû quitter avant la délibération finale. On m’attendait déjà depuis une demi-heure pour une répétition. Dans Verdun. J’étais dans Rosemont.

Mon plan initial était de sauter dans un taxi, mais j’avais encore en tête la voix d’Yves Desautels le matin qui pleurait presque à René-Homier Roy que cette heure de pointe était particulièrement accablante. « Oy-oy-oye, c’est pas beau du tout, là. Cavendish, c’est com-plè-tement bloqué, Descarie direction sud, c’est une heure d’attente et là y’a Richard qui vient de m’appeler pour dire qu’il y a un accident dans la voie de droite à la hauteur de… »

De peur d’aggraver mon retard en plus de me taper une facture de fou, je suis sauté dans le métro avec mon casque et mon Minelli Silhouette. Comme la répétition devait se terminer vers 15h30 maximum et qu’on avait beaucoup de pain sur la planche, la consigne d’avoir déjà mangé avait été donnée, on ne prendrait pas de pause-dîner. Évidemment, dans la hâte, je n’ai pas pris la peine d’arrêter me chercher un sandwich et me suis plutôt jeté sur le paquet de barres-tendres volées dans la loge de notre dernier spectacle à Kingston avec Sunny, que j’avais savamment laissées dans mon sac. J’en ai mangé trois, rapidement, histoire de me bourrer un maximum. Pour le plaisir, on repassera.

Sorti du métro, sauté sur mon Silhouette, filé à plein régime vers le local, où les gars étaient en plein travail. Je suis parvenu à m’installer avant la fin de la chanson. J’étais en nage. On a filé ça jusqu’à 15h30, avec cinq minutes de pause. Il me restait une barre tendre. À 15h45, presque tout le monde avait quitté dans sa voiture et je fumais une cigarette à côté de Silhouette en me disant que je ne travaillais qu’à 18h. J’avais amplement le temps de retourner dans Rosemont.

C’est là que le fun commence. Pour vous, du moins.

En ce qui me concerne, Verdun, c’est un peu comme Limoilou. C’est-à-dire, n’importe quoi. J’y suis allé de nombreuses fois et même pas toujours au même endroit, mais je suis complètement incapable de relier les points entre-eux. On peut s’y promener en voiture et je vais me dire « Là, on approche de telle place » et je regarde à ma droite pour confirmer et la dite place apparaît plus tard à ma gauche. C’est comme ça. Si vous voulez vous débarrasser de moi, lâchez-moi lousse dans Verdun.

Mais je me disais, je suis en vélo, ça sera pas compliqué. Piste cyclable, canal Lachine, Vieux Montréal, remonte Berri, arrive en ville. Je me suis lancé. Belle allure, bonne vitesse, un homme et sa silhouette. J’ai commencé à me poser des questions un coup rendu sur le pont qui longe la 15, direction pont Champlain. Oui, j’aurais pu faire demi-tour, mais j’avais un bon rythme. Je me suis dit « pas plus mal, je traverserai à Jacques-Cartier. Il doit bien y avoir moyen de traverser à vélo rendu-là. »

J’étais maintenant à Longueuil. Le pont. Se diriger vers le pont. Je verrais bien des indications. Une partie de la piste cyclable était fermée pour des travaux. J’ai fait un peu de trail le long de l’eau, j’ai avalé un nombre indéfini de mannes en plus d’avoir les yeux qui commençaient sérieusement à piquer, à cause du pollen. Yeux que je grattais de mes mains sales sans rien améliorer.

Le pont. J’ai rejoint le pont. Rendu-là, je n’avais plus aucune confiance dans la piste cyclable. J’ai emprunté une bretelle où les voitures roulaient à pleine vitesse et me suis retrouvé à l’entrée du pont. Du mauvais côté. J’ai fait demi-tour sans jamais trouver l’accès au pont.

Je suis retourné à Verdun.

Oui. Vous avez bien lu.

Je suis tombé sur une carte de la ville et j’ai cherché en vain cette étoile, ce point qui dit VOUS ÊTES ICI. Je devais avoir l’air de consulter mais en fait, je ne faisais qu’être devant la carte. Plus d’eau dans ma bouteille, plus de barres tendres dans mon sac. Verdun. Pourquoi.

Si seulement les indications de la piste cyclable étaient destinées aux gens qui se rendent quelque part plutôt qu’aux baladeux en quête d’un joli coin pour pique-niquer, rien de tout cela ne serait arrivé. Donnez-moi du « Vieux-Montréal », « Centre-Ville de Montréal », « Canal Lachine », « Verdun profond ». Mais on a préféré se la jouer en poésie et inscrire « Les berges », « Le boisé », « Estacade ». Je fais quoi avec ça, moi?

Silhouette et moi, on avait le profil bas. J’ai sauté sur l’occasion quand j’ai vu arriver derrière moi un gars sur un fixie, tout habillé de noir qui s’est arrêté dans un dérapage contrôlé. Il avait l’air d’un technicien, d’un ex-punk, ou de jouer dans Malajube. Mais une chose est claire avec les gars qui roulent sur ces vélos-là, c’est qu’ils ont toujours l’air de savoir où ils vont. « S’cuse-moi man, sais-tu c’est par où le Vieux-Port?
⎯ Tu continues jusqu’à la prochaine lumière, tu vires à droite, tu pognes Charlevoix, tu vires à gauche sur la piste cyclable. Mais suis-moi, je m’en vas là. »

Je n’ai pas de doutes sur le fait que je roule à un bon rythme mais là, Silhouette et moi on s’est dit qu’il fallait assurer. On veut pas être un boulet pour un gars qui roule en fixie.

Je l’ai suivi. J’ai coupé dans le trafic comme lui. J’ai sursauté quand il a fait un autre dérapage contrôlé. On a tourné à droite à la lumière, je pédalais pour qu’il soit fier de moi. J’ai continué sur quelques mètres quand je l’ai vu disparaître à ma gauche « C’est icitte Charlevoix ». Il restait calme et continuait à rouler. Je me suis arrêté, j’ai laissé passer les voitures et j’ai pédalé à fond sur quatre coins de rues pour le rejoindre. À un feu rouge, je reprenais mon souffle avec nonchalance. Un gars qui avait l’air plus ridicule que moi sur son vélo s’est inséré entre nous pour me demander « Do you know how to get to Atwater? »

T’as pas idée à quel point tu tombes pas sur le bon gars.

J’ai relancé la question à Fixie qui m’a répondu à moi, en français. J’avais la tête ailleurs et surtout, j’avais peur que la lumière tourne au vert et que Fixie reparte sans moi, alors je m’en suis un peu débarassé. « You go all right, then the bridge, then turn left. I think. » Puis je l’ai laissé en plan.

On a fini par être sur une piste cyclable que je croyais reconnaître puis j’ai perdu Fixie qui a tourné vers la gauche en me pointant la droite « Tu t’en vas par là.
⎯ Merci man! »

J’avais envie de lui payer une bière, de l’aider à déménager, de lui faire un massage mais il n’en avais rien à foutre, il était déjà loin. Ces gars-là ont des choses à faire, des endroits à se rendre. J’ai continué mon chemin sur le même air d’aller au rythme de mon pédalier qui claque.

J’ai rejoint le Vieux-Port avec grand soulagement. Un sentiment qui n’a pas duré quand j’ai constaté que le Vieux-Port suivait de près Verdun dans la catégorie des lieux inconnus. Mais au moins, j’étais du bon bord de l’eau et il n’y avait pas d’autoroute à proximité.

J’ai traversé le Vieux-Port sans écraser de touriste puis j’ai trouvé Berri qui m’envoyait enfin en terrain connu. Il y avait longtemps que je n’avais pas regardé l’heure. Je me voyais déjà arriver au travail et devoir prendre du service avec une marque de casque dans le front, le t-shirt et les jeans détrempés.

J’ai traversé la ville. Je n’ai jamais été aussi heureux de me mêler aux voitures compactées sur Papineau. Le smog, le trafic, les jolies filles en robes fleuries, je savais enfin où j’allais.

Je suis arrivé au travail avec une heure d’avance. Josianne et Jérôme se sont grandement payé ma gueule alors que j’essayais de sécher tout en m’aspergeant le visage d’eau fraîche pour faire dérougir mes yeux remplis d’allergies. Je suis allé à la cuisine et j’ai raconté mon périple à Lorenzo. Lorenzo, c’est un cuisinier de talent mais surtout, c’est un gars de vélo. Pas le genre de gars de vélo qui se promène en skinny sur un fixie, non. Lorenzo est un gars de compétition, habit de spandex, dossard, la totale. Il s’exclamait de son rire caractéristique à chacune de mes phrases et a terminé en me disant « Aurait fallu que tu prennes l’Estacade. »

La dernière chose que je voulais entendre. « Vu que je viens de faire une grosse ride pis que t’aimes ben ça, le vélo, ça te tente pas de me faire un lunch débile, tsé là, de quoi de bon? Man, j’ai tellement faim. »

C’est toujours bon, quand Lorenzo fait à manger. Ce coup-ci, il a fait une salade. Magnifique, la salade, mais salade quand même. Une heure plus tard, j’avais encore faim. Par chance, il me restait une barre tendre.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 9

  • 20 juin 2012 · 13h22 Marie-Soleil Bélanger

    Superbe histoire de vélo, bien écrite.
    C’est vrai que Verdun, comme filet attrape-vélo, on ne fait pas mieux. Cette idée de faire un studio de répétition à Verdun. C’est vrai que c’est près des voies d’accès pour sortir de Montréal.
    Avez-vous remarqué qu’il y a de moins en moins de possibilités de stationnement pour vélo, depuis l’apparition des fameux « Fixies »?

    • 23 juin 2012 · 13h53 Claude Perrier

      Depuis un bon deux jours, ou davantage je ne sais plus, j’attends que M. Gasse retrouve enfin son chemin, se rende compte que je lui ai écrit quelques mots (qu’il n’attendait pas, certes) et qu’il les sorte…

      Serait-il irrémédiablement égaré à Verdun?

      En attendant, si vous nous parliez un peu, Madame Bélanger, de ce fascinant instrument qu’est le «erhu»? Quand vous aurez un moment, bien sûr. Et un gros merci à l’avance.

      (J’ai toujours été curieux à l’égard de tout ce qui peut faire un «son». Peu importe le «son»…)

    • 26 juin 2012 · 12h06 Claude Perrier

      Trop occupée, hum?

      Je trouverai bien – autrement – quelque chose, quelque part, à propos du «erhu».

      (Encore que j’entende déjà une sonorité discordante mais voulue et indiquée avant même d’en savoir quoi que ce soit…)

  • 20 juin 2012 · 14h34 Shantal Robert

    Cette histoire m’a fait bien rire. Une de mes préférées. Merci Gasse.

  • 20 juin 2012 · 18h16 julie graton

    Merci, merci, merci !
    J’ai rigolé un bon coup…
    Vous voulez qu’on se cotise pour offrir une boussole ou un GPS à Silhouette ?
    By the way, j’adore votre plume (ou devrais-je dire votre clavier…) !

  • 21 juin 2012 · 14h06 Mélanie

    Excellent texte!

    C’est vrai que les indications ne sont pas toujours claires pour les cyclistes….

    On peut prendre Jacques-Cartier en vélo, mais, attention au choc, il faut monter des escaliers avec son vélo pour l’atteindre au bon endroit! Il y a une petite rampe pour rouler le vélo, mais ce n’est quand même pas la joie.

  • 21 juin 2012 · 16h37 Claude Perrier

    Comme c’est assez tranquille aujourd’hui, avec cette chaleur accablante faisant en sorte que quiconque est dehors voudrait être ailleurs – mais sans avoir une idée très claire où pourrait se trouver cet ailleurs… parlons-en de Verdun!

    Je connais des gens qui sont de cet endroit. Non, je ne plaisante pas du tout. C’est absolument vrai.

    Par contre, je ne les vois jamais, sauf s’ils viennent du côté de l’Oratoire où je campe (dans un duplex devant lequel une voie cyclable a été tracée, même si bon nombre de pédaleurs préfèrent rouler sur les trottoirs ou encore de l’autre côté de la rue plutôt que là où le traçage les y invite).

    Mais revenons à ces personnes de Verdun que je connais. Je leur parle au téléphone. Une fois par dix ans s’ils téléphonent et que, par un hasard exceptionnel, je réponds.

    En ce qui me concerne, les dernières fois où je me suis moi-même rendu à Verdun, c’était d’abord en 1980. Dans un petit studio d’enregistrement (où Sting était passé quelques jours auparavant y faire je-n’ai-jamais-trop-su-quoi) pour enregistrer quelques chansons avec mon vieux complice Claude Amesse (auteur notamment des paroles anglaises de la chanson Alégria du Cirque du Soleil – et depuis une bonne vingtaine d’années résidant en Californie). Donc, une première fois en 1980.

    Puis, cela a été pour me rendre à CKVL afin d’y animer mes quelques émissions de radio au cours des années 1990, avant que le vieil immeuble de la rue Gordon ne passe sous le pic des démolisseurs.

    Enfin, tout ça, c’était bien avant l’avènement des pistes cyclables. Et c’est apparemment tant mieux car, autrement, je n’aurais possiblement jamais vu où Sting était allé et personne n’aurait pu me syntoniser à la radio.

  • 21 juin 2012 · 17h44 Phil

    Faudrait simplement savoir que l’estacade, c’est le brise glace, c’est la passerelle pour cyclistes du Pont Champlain. Alors oui, t’es pas allé du tout dans le bon sens. Fallait tourner à gauche devant le Canadian Tire.

    J’admets que Verdun peut être difficile quand tu ne connais pas. Cependant, de là à débarquer à l’île-des-soeurs et ensuite continuer jusqu’à Longueuil…

    Je connais le Sud-Ouest (et tout Montréal) comme le fond de ma poche. Et pis Verdun, c’est pas sorcier..

  • 21 juin 2012 · 19h35 j.chénard

    Tu m’as bien fait rire mais en même temps, j’aurais voulu te sécher et te faire un bon lunch. Merci pour ta plume amusante.

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    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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