2 juillet 2012 12h18 · Michel-Olivier Gasse
Hier, ma femme et moi avons fêté le Canada en mangeant gras. Gen et Mineau étaient en ville et nous avons profité de l’occasion pour aller déjeuner tous les quatre au Café Cherrier, les œufs bénédictine les plus nocifs de toute ma vie sous le regard bienveillant d’une Danielle Ouimet de la belle époque, encadrée au mur nous montrant comme une bénédiction les attributs qui l’ont rendu célèbre. L’équivalent de la livre de beurre qui nous tapait au fond de l’estomac était une assez bonne raison pour vouloir marcher jusqu’à Villeray.
Nous avons monté St-Denis un temps puis avons transféré sur St-Laurent, jusqu’à Bernard où nous avons traîné le temps d’acheter quelques vinyles et de découvrir la librairie Drawn & Quarterly, comme si la vie me faisait le plus beau des cadeaux. Putain, la vie, je me suis dit, c’est la fête au Canada et c’est moi qui a les cadeaux. C’était une belle journée. Deux gars portant le maillot espagnol et des sourires des grands jours jouaient au ballon sur le trottoir. « Hey les gars, a dit un homme assis sur un banc, quatre buts, vous trouvez pas que c’est assez comme ça? » Curieux, je me suis approché pour m’enquérir du pointage. « Quatre-zéro, mon ami. Pointage final!
⎯ Pour vrai? Ben je suis content pour vous les gars! » Je leur ai serré la main et nous avons continué notre chemin sur St-Laurent. Ma femme et moi on se demandait justement il était où, le quartier espagnol à Montréal et nous avons rapidement eu notre réponse. Le quartier espagnol, il était en périphérie du quartier italien, tout en clameurs et en klaxons. À 4-0, il y a de quoi se payer la gueule de l’adversaire.
J’ai été plutôt détaché de l’Euro depuis le début, mais je me plaisais, de façon tout à fait arbitraire, de la victoire espagnole. Je dis « détaché de l’Euro depuis le début», il serait plus juste de dire « détaché du soccer depuis ma naissance. »
J’ai eu une pensée pour ce pauvre Canada qui, le jour même de sa fête, se voit décoré de drapeaux qui ne sont pas le sien. On est loin du surprise-party.
Arrivé sur Jean-Talon, quelqu’un qui n’est pas au courant aurait eu bien de la difficulté à voir qui avait gagné. Malgré qu’ils soient pris dans leurs derniers retranchements, les Italiens se faisaient aussi voyants et bruyants que les vainqueurs. Rester fier dans une défaite honteuse, il y avait là autant de beauté que de tristesse, j’avais peine à trancher. Puis je me suis rappelé que je prenais pour les espagnols, alors j’ai trouvé ça triste.
Ce qui était encore plus triste, c’est que toutes les SAQ trouvée sur notre chemin étaient fermées. Le déjeuner nous alourdissait toujours autant le pas, mais il fallait penser au souper et nous devrions nous contenter d’un reste de vin dans le frigo.
Nous étions maintenant chez nous, étalés sur mon balcon où ma femme a savamment installé les coussins de mon divan pour vivre l’été autrement qu’assis sur mes chaises rouillées, bloquant du coup l’accès arrière à l’électricien qui vient foutre le bordel chez nous depuis la semaine dernière pour installer le chauffage électrique.
Nous fêtions le Canada à notre manière, en ne faisant rien, le nez dans nos nouveaux achats. Ti-Pounch débarrait son vélo. « Heille le grand, si tu m’entends crier tantôt, c’est « Go Als Go » que j’vas dire, pas « Go Habs Go », ok? Les Alouettes y commencent à soir! »
Il faisait référence à cette situation malaisante vécue l’été dernier. Ça m’avait pris deux jours avant d’avoir le courage de lui demander « Eh, s’cuse-moi Ti-Pounch, mais, eh, tu tcheckes-tu des reprises du Canadien l’été en te faisant croire qu’y vont gagner? »
Go Als Go. Go Habs Go. Venant de quelqu’un qui n’articule pas, la ressemblance est troublante.
Peu de temps après, Ti-Pounch est revenu d’aller acheter ses clopes à son spot sur Sauvé, une petite épicerie qui vend vraiment moins cher qu’ailleurs, ça vaut la peine, qu’il dit. Puis il s’est installé dans sa cuisine, la porte ouverte, prêt à recevoir ses clients. Parce que oui, Ti-Pounch a des clients. Au début, je croyais à un cercle social très large, mais ça s’est confirmé lorsqu’il m’a raconté que deux gars cagoulés étaient débarqués chez lui pour voler l’argent « dans sa p’tite boîte ». Ça l’énervait pas, il avait su c’était qui, il attendait le bon moment pour récidiver.
Avec tout ça, il n’a jamais essayé de me recruter comme client. Ça me déçoit un peu.
Nous étions là et ne fêtions pas le Canada. Ça se succédait tranquille chez le voisin. Une jeune fille au carré rouge venait de partir quand un 7 passagers rouge aux enjoliveurs et essuie-glace jaunes s’est arrêté dans la ruelle. J’ai d’abord cru à des Espagnols, mais ça relevait plus du mauvais-goût que du fanatisme. Le chauffeur est resté dans le véhicule à fumer sa clope alors que l’autre est sorti en titubant pour entrer chez Ti-Pounch.
Je vous ai déjà parlé de la cour d’à côté ré-asphaltée l’été dernier. Du bel asphatte tout neuf et des bordures de béton vissées dedans pour garder tout ça intact, à moins de payer 50$ par mois pour que le proprio tasse le béton et te laisse stationner.
Ti-Pounch a décidé d’économiser 50$ par mois et se stationne dans la rue.
J’étais à la salle de bain quand j’ai entendu un bruit de casse plutôt inquiétant. Ma femme m’a crié « VIENS VOIR ÇA!!!! » mais j’avais déjà la tête à la fenêtre et je n’arrivais pas à y croire. Je suis accouru sur le balcon et le pauvre abruti qui se prend pour un fan de l’Espagne avait essayé de se stationner chez Ti-Pounch, et voilà qu’il était à cheval sur la dalle de béton, l’air tout aussi livide qu’à son arrivée, à tirer sur sa cigarette alors que sous lui se répandait de l’essence à haut débit.
La scène qui suit se passe au ralenti.
Je suis sur le balcon et je crie de tout mon saoûl « BEN VOYONS-DONC TABARNAK! QUESSÉ QU’TU CÂLISSE-LÀ? HEY! HEEEYYYY!!!! FAAAIIIIISSSS PAAAAAS ÇAAAAA!!!!! »
Et il laisse tomber sa cigarette par la fenêtre, dans une flaque d’essence qui se fraie maintenant un chemin au centre de la ruelle. Après m’être protégé un instant dans la crainte du pire, je me suis mis à lui lancer des insultes que je ne reproduirai pas ici, dans le but d’alléger le texte. Je suppose que la seule raison pour laquelle on a évité l’explosion est que sa cigarette était terminée depuis longtemps.
Le gars n’avait clairement pas conscience de ce qui arrivait. Saoul mort, au volant, à huit heure du soir. L’autre gars était sur le balcon de Ti-Pounch. « Sors de d’là, Robert, enwèye, sors de d’là. »
Marche arrière, boucane, bloc de béton renversé, le gars a fini par y arriver et prendre la fuite, lentement, par la ruelle, laissant derrière lui une traînée de carburant. Ti-Pounch, toujours dans sa cuisine : « Vas t’en d’icitte, Gilbert, la police à va arriver, vas-t’en. » Gilbert analysait. Je ne lui ai pas laissé de chances : « Veux-tu ben me dire à quoi y pensait ton chum? C’est quoi son hostie de problème, tabarnack? Y veut tout’ nous faire sauter? Sacrament, À QUOI Y PENSAIT, HOSTIE!!!
⎯ Be, beeen là… Pre, premièèèrement, c’est p-pas mon chhhum. J’ai auuucune rela, relation avec c’te g-gars-là. On est pas sur la mê-me longueur d’ondes.
⎯ T’étais avec, hostie! Y’est aussi chaud que toé, c’est ça? Pis y chauffe son char! Tabarnak!
⎯ Je, j’aime pas la fe-façon que tu me paaarles. P-pis c’est p-pas mon chhhum, que ch’te dis.
⎯ T’es aussi cave jusqu’à preuve du contraire!
⎯ Vas-t’en Gilbert, la police à va arriver, là. Vas t’en. »
Rendu-là, tout le monde était sorti. Tout le monde, sauf Ti-Pounch, qui se terrait peut-être dans la cuisine, les mains déjà en l’air, attendant le pire. Son voisin d’en bas, dans le cadre de porte : « Ben non, si y viennent, ça sera pas pour toé, là, y peuvent pas savoir. »
J’étais descendu dans la ruelle pour tenter de suivre la trace de gaz qui s’effaçait quelques mètres plus loin dans la rue. On a échangé entre voisins, dans une odeur d’essence prenante, étourdissante, qui est restée une bonne partie de la soirée. Puis la vie a repris son cours, un mal de tête en plus.
J’ai pas revu Ti-Pounch de la soirée, pas plus que je ne l’ai entendu crier. Peut-être que les Alouettes ont vraiment mal joué.





Vraiment bon, j’ai vu se dérouler ta fête du Canada comme si j’y étais.
À la prochaine fois
Vous êtes vraiment dans une classe à part, Monsieur Gasse…
Si vous êtes aussi bon parolier – ou pourriez l’être – que vous êtes un narrateur époustouflant, faites-moi signe svp: j’ai plein de mélodies pour vous!
Sérieusement. Et même très sérieusement.
(Si ça vous dit..)
S’cusez… C’est encore moi… Mais, je suis totalement soufflé…
Je suis aussi soufflée. Époustouflée, même. Super texte.
J’ai pratiquement hâte à la prochaine fête du Canada!
Je suis aussi soufflée. Pratiquement époustouflée. Superbe texte.
J’ai quasiment hâte à la prochaine fête du Canada! ;¬)