9 septembre 2012 17h38 · Michel-Olivier Gasse
On commence à me le mettre sur le dos. À m’écrire, m’arrêter dans la rue, à harceler ma mère. Aurais-je mis fin à mon blogue aussi abruptement que Pauline a fini son discours mardi passé? Ou serais-je simplement devenu lâche avec l’été?
Loin de tout ça, l’été je l’ai passé à suer sur mon instrument dans les festivals de la province et les entre deux, je les ai remplis de faisage, de transportage et de défaisage de boîtes. Je suis déménagé deux rues à côté. Un bon trois minutes de marche si tu pognes le feu rouge sur St-Hubert. Un avantage auquel s’ajoutait la possibilité d’apporter des boîtes progressivement le mois d’avant pour les entreposer dans la cave. Alors je faisais des voyages à bras, jusqu’à ce que les dits bras s’engourdissent et n’arrivent plus qu’à soulever la bière que finissait par me tendre Sam, le locataire d’avant.
Je suis un gars d’habitudes. Des petites habitudes connes qui ne servent à rien. Faire une rotation dans mes t-shirts, mes serviettes et mes bobettes. Commencer mes journées avec les mêmes actions dans le même ordre, tout le temps, et très certainement des dizaines d’autres dont je n’ai même pas conscience. En ce qui me concerne, vivre seul dans un petit appartement pendant trois ans a favorisé au plus haut point la floraison de ces tics presque devenus tocs et voilà que pour la première fois de ma vie, je me mettais à remplir des boîtes sans ménagement, même pas de bourrure entre les objets cassants. Les petites habitudes qui s’envolent comme la poussière accumulée dans les zones inatteignables de mon bordel orchestré. Et dans ces habitudes, la plus importante ⎯ la discipline d’écriture, en a mangé un sale coup.
Du moment qu’il a été question de quitter cette garçonnière tant aimée pour un grand appartement avec la femme de ma vie, tout s’est mis à basculer. Un ouvrier est débarqué un matin pour passer du courant pour le chauffage électrique (l’appartement était chauffé au gaz). Il a fait du bruit et de la saleté une journée de temps et n’est plus jamais revenu, les fils dépassaient de partout dans les murs. Puis, au début juillet on débuté les travaux de réfection de la brique. Sans avertissement aucun du propriétaire, les échafauds on été montés à l’arrière, des bâches y ont été attachées pour garder la poussière. Près de deux semaines sont passées avant qu’on ne commence à venir gratter du ciment deux jours durant, puis, comme une mauvaise blague, les vacances de la construction. Les bâches en ont profité pour se défaire de certains points d’attache et flotter au vent, claquer dans les fenêtres des voisins. La poussière était partout, dans chaque racoin de mon barbecue. La vie avait quitté mon balcon arrière et je regardais fort le calendrier pour que les dates avancent plus vite. J’ai bien essayé d’engueuler monsieur Carlos, mais sans succès. Si seulement il était chiant. Hélas, seulement un peu perdu.
Au moment où j’écris ces lignes, le 9 septembre, les échafauds sont passés de l’arrière à l’avant. Je pense à madame Rose qui vit peut-être le pire de ses quarante étés à cette adresse. Madame Rose qui me disait « J’te jure que si les toiles revolaient de mon bord, je t’aurais arraché ça, cré-moé. » Madame Rose qui a dû mettre de côté ses jardineries avec les travaux à l’arrière ne peut maintenant plus se prélasser au frais sur son balcon d’en avant.
Comme un déménagement est l’occasion rêvée de se débarrasser d’inutilités accumulées, je n’ai pas manqué de créer un monticule au chemin et Madame Rose s’en est donné à cœur joie. Je l’ai d’abord aperçue à plier mon vieux rideau de douche croûté pour ensuite défaire le nœud d’un sac vert et l’y insérer avant de continuer à faire le tri dans tout ce qui peut continuer à avoir une vie. « Ben là, Madame Rose, mes vieilles culottes de pyjama! Sont toutes déchirées!
⎯ Y’a toujours moyen. Au pire m’a faire des patches avec, dit-elle en les pliant soigneusement. Je l’ai laissée faire, le ménage final du frigo m’attendait.
Ce ménage pouvait autant être qualifié de final que d’initial. Je fais rarement autant de déni que rapport à ce qui prend vie dans le frigo. J’aurais bien pu foutre le tout dans un sac poubelle mais un plaisir malsain m’amenait à soulever les couvercles pour y découvrir les couleurs, les odeurs, la vie. De toute façon, mes sacs étaient tous emballés.
J’ai rincé à grande eau avec toujours cette petite envie de gerber en réserve. J’entrecoupais mes rounds de découverte de la vie en descendant les contenants dans mon bac déjà plein au chemin. Madame Rose y était toujours et nivelait les débordements de mon bac en remplissant un sac, parce que « première affaire qu’on sait, c’est que ça renverse à terre quand le gars y passe, pis lui, y ramasse pas ça, y continue sa run. Fait que quissé que tu penses qui ramasses les traîneries après ça? »
Mon monticule avait disparu du chemin et s’était reformé, de façon plus ordonnée, au pied des marches de ma voisine.
Je suis redescendu plus tard avec sept ou huit bouteilles de vin vides. Madame Rose, occupée à feuilleter un vieux numéro de Bass Player qui traînait dans mon bac, me regarde d’un œil sceptique. « Vous avez pas tout’ bu ça hier, toujours?
⎯ Ah, ben non, c’tait mes bouteilles pour arroser mes plantes.
⎯ Ben, tu prends pas un arrosoir?
⎯ J’aime mieux avec les bouteilles. Pis je fais reposer l’eau avant.
⎯ Moi ça fait soixante ans que j’arrose mes plantes avec l’eau du robinet pis j’ai jamais eu de problème.
⎯ Ben coudonc, chacun ses p’tites manies, han? »
Inévitablement, nous en sommes venus à parler des propriétaires et des travaux stagnants. « Au moins, y nous ont envoyé une lettre*.
⎯ Ça c’est parce que j’ai donné de la marde, Rose, sinon ils l’auraient jamais fait.
⎯ Ah ouin. Pis là en plus, chu allée voir dans’ cave l’autre jour, pour mon escabeau. Moi j’le laisse là pis c’est ben correct qu’y s’en servent pour faire des travaux dans le bloc. Mais là on dirait qu’y sont partis avec les maudits. Y sont venus v’là un mois passer le courant pour le chauffage électrique pis sont jamais revenus, pis les fils sortent de partout dins murs, pis ‘sont partis avec mon escabeau en plus! »
J’ai passé toute cette intervention avec un doigt levé, dans l’attente de mon tour à parler. « C’est, eh, c’est moi qui l’a, votre escabeau…
⎯ Ah bon?
⎯ Ouin, je voulais le prendre pour laver pis peinturer, je pensais pas que c’était à vous…
⎯ Ah ben là, y’a pas de problème d’abord. Mais… tu peintures avant de t’en aller?
⎯ Non, je, je l’ai apporté à mon nouvel appart.
⎯ Ah, ben c’est ben correct. J’en avais pas de besoin de toute façon.
⎯ Mais sérieux, ça niaisera pas. C’est juste qu’on a de la job pas mal pis les plafonds sont hauts. Je vous rapporte ça dans pas long, faites-vous en pas. »
En la quittant, j’ai ajouté « Hey, vous savez pas comment qu’à s’appelle ma nouvelle voisine, han?
⎯ Eh, ben non…
⎯ Madame Rosa. »
Je l’aurais inventé et on me l’aurait reproché, mais voilà, je passe de Rose à Rosa. Deux femmes de la vieille école qui seraient bien embêtées si du jour au lendemain s’envolaient ces dizaines de petites tâches qui occupent leurs vies depuis si longtemps. Deux piliers de ruelle qui savent tout, à qui tout le monde paie tribut. Deux monuments qui ne s’accordent des pauses que quand c’est réellement le temps.
(À ce moment-même, sous mes yeux car oui, mon bureau de travail donne sur la ruelle, Madame Rosa est bien calée dans sa chaise à se faire râper les callosités sous les pieds par sa bru. Au-dessus de leurs têtes, deux sacs Ziplocs qui sèchent sur la corde flottent au vent.)
Je passe de Rose à Rosa et je ne vous dirai pas tout maintenant, vous la découvrirez bien comme moi. Mais pour dresser la table, disons que Rosa est portugaise et vit avec son mari qui revient tout juste d’un été au pays natal ainsi qu’avec son fils, Nino, qui doit bien faire la cinquantaine et ne même plus se rappeler l’effet que ça fait que de payer un loyer. Madame Rosa fait pousser des légumes et nous donne des légumes. Elle fait cuire des gâteaux et nous donne des gâteaux. Nino fume des clopes et botche dans la ruelle que sa mère balaie, gère son teint rougeaud .08 et se fait régulièrement crier des bêtises par sa mère ⎯ l’une de mes motivations premières à apprendre leur langue.
Je passe de Rose à Rosa. En quittant Rose, j’ai minimisé les adieux, un peu gêné, prétextant qu’on se reverrait, que je déménageais juste à côté. Elle m’a dit « Si t’es reveux, tes culottes de pyjama, tu repasseras.
⎯ Ben là, si vous vous rendez jusqu’à les recoudre, peut-être, mais donnez-vous pas ce mal-là.
⎯ Ah, moi j’vas les repriser de toute façon, han, pis ça va aller aux pauvres sinon.
⎯ Bon ben on fait un deal, je les ramasse en vous rapportant l’escabeau. »
Merde, son escabeau.
* Parce que c’est un vrai bijou, voici la reproduction exacte de la lettre en question. Les majuscules ne sont pas de moi.
LA PRÉSENTE EST POUR VOUS AVISER QUE DES TRAVAUX DE REFECTION DE BRIQUE SERONT EFFECTUER SOUS PEU , SES TRAVAUX SERONTS FAIT AVEC LE MAXIMUM DE PROPRETÉ POSSIBLE MAIS NOUS SAVONS QUE CELA PROVOQUERA DES INCONVENIENTS COMME CERTAINS MEUBLES OU ARTICLES QUE VOUS DEVÉS DEPLACER DE VOUS BALCONS , JE DEMANDERAIS VOTRE PARTICIPÂTION POUR LE DEPLACEMENT DE TOUT OBJET SI TROUVANT , SOUHAITANT LE TOUT CONFORME »





En voyant ta photo sur Facebook, je me suis dit…,enfin…une belle lecture. En effet, je viens de passer un très bon moment a déménager avec toi et faire la connaissance de madame Rosa. J’ai hâte d’en savoir plus. A bientôt et merci
Mais où donc habitez-vous, Monsieur Gasse?
Dans quel trou perdu séjournez-vous pour avoir de telles fréquentations?
Aussi terrible que puisse être la «route», valises et tout le reste, au moins cette «route» me paraît être de loin plus agréable… Non?
Bonne journée ou bonne soirée – si la chose s’avère possible…
J’habite un très beau quartier, monsieur Perrier, qui n’a comme seul défaut que d’avoir voté libéral. Merci de vous en faire pour moi, mais je vais très bien.
Je connaissais ton talent de bassiste mais pas celui d’écrivain, j’aime bien ta façon d’écrire tu as un certain don pour créé l’intérèt chez le lecteur, tes propos sont simples mais vivants. Tu nous conduis facilement jusqu’à la fin de ton écrit. Étant moi-même dans l’écriture, j’en suis à mon deuxième livre, je t’encourage à continuer et peut être que comme moi tu apprendras dans l’écriture que la vie nous conduit toujours quelque part, peut-être même où on veut aller……………..Marco
P.S: Mes amitiés à Jocelyne et Ciboule
J’en avais manqué un épisode. Carlos a envoyé une autre lettre après ça comme de quoi il partait à l’extérieur du pays et qu’à son retour ce serait le statu quo. C’est maudit, j’l'ai jetée hier j’aurais pu te la retranscrire avec les belles fautes
Ils ont posé les calorifères et sont venus finir de foutre le bordel dans l’appart aujourd’hui en enlevant le dernier tuyau de gaz. Joie – ça veut dire que ses ouvriers vont arrêter de débarquer un samedi matin à 9h30 sans avoir averti.