Le dude du dep’

25 septembre 2012 14h27 · Michel-Olivier Gasse

Un déménagement est souvent synonyme de devoir changer ses habitudes, pour le mieux où à regret. Dans un cas comme le mien où je me retrouve à deux rues de mon ancien logis, on peut s’entendre que, côté commodités, tout reste au beau fixe ou presque. Je suis deux minutes plus près du métro, deux minutes plus loin de l’épicerie, j’emprunte toujours le même chemin pour aller travailler à vélo, je reçois toujours le calendrier de Justin Trudeau. Peu de choses ont changé, si ce n’est qu’au niveau des dépanneurs, je suis maintenant sur un tout autre territoire. Mes deux options de l’appartement précédent sont devenues hors-limites, désuètes et dans ces deux options, le dépanneur St-Hub (vous voyez, il se trouve sur St-Hubert) est à un coin de rue de mon nouvel appartement. C’est dire à quel point on n’en manque pas dans le coin

Au départ, j’allais au St-Hub (alors simplement baptisé « dépanneur : cigarettes, bière, vin, sandwichs ») pour la seule raison qu’il était à proximité, mais je me suis rapidement trouvé un autre alibi. Avec un peu de chance, on tombait sur la fille et moyennant un minimum d’esprit pervers, c’était assez pour vouloir commencer à fumer. Cette fille-là était la pornographie faite commis de dépanneur. Impossible de penser à votre mère ou de s’intéresser à la une des journaux alors que vous recevaient ces yeux de biche trop maquillés, ce teint basané égal au mois de janvier, ces seins à demi-couverts, à demi-naturels, 100% inaccessibles mais pourtant criants de volume à distance d’un bras même pas déplié au complet, ce tatouage de bas de dos qui se révèle alors qu’elle ramasse mes cigarettes parce que oui, je fume des Benson et c’est dans le dernier tiroir en bas et surtout, ces faux-ongles qui grattent le fond de votre paume alors qu’elle vous remet la monnaie. Cette fille-là sortait de l’écran pour faire partie de mon quotidien. Cette fille-là était tout ce que je déteste chez un fille et pourtant, elle me donnait envie de payer 9,95 par mois pour voir le film au complet.

J’en parlais à Rémi avec tant de passion qu’il a fait un googlemap, des fois qu’on la verrait par la vitrine.

Il fallait quand même être chanceux pour tomber sur la fille. Se succédaient au comptoir un certain éventail de personnalités douteuses qu’on préférait voir rester de ce côté du comptoir. J’ai certaines exigences, en frais de service à la clientèle. La courtoisie, la bonne humeur et la compétence se trouvent dans le peloton de tête, bien sûr, mais dans l’optique d’un service récurrent, voire quotidien, j’exige d’être reconnu. Pas d’être célébré, juste reconnu, dans le sens que tu peux me sortir un « salut man » au lieu de ton bonjour générique et je vais être heureux. Le commis temps-plein du St-Hub, que j’ai fréquenté deux années durant, m’a reconnu deux fois, je crois. Chaque fois, ce regard interrogateur, ma commande, la transaction, puis le retour à sa conversation en arabe au téléphone. Même pas le temps de me laisser lui dire que de ce côté-ci du comptoir, on peut voir qu’il est sur Youporn.

Il est devenu évident que je ne reverrais jamais la porno-commis, ça faisait au moins un mois et j’ai grogné à la vue d’un nouvel employé en formation. Petit jeune, casquette drette, t-shirt avec du bling, boutons, dents croches, teint basané d’une nationalité vague, du genre à t’appeler « mon chum » dans une relation commerciale. Je suis retourné chez nous, amer, en me disant que ma qualité de vie venait d’en prendre un coup.

Peu de temps après, le jeune occupait déjà son espace de travail comme un maître. La place avait été repeinturée, sans qu’on puisse vraiment parler d’amélioration, une nouvelle enseigne avait été posée, un nouveau frigidaire contenant des sandwichs « frais » et un présentoir à cartes de souhaits avaient été ajoutés. Je faisais la file derrière une vieille dame qui gérait ses billets de loto quand on m’a adressé la parole « Quess que j’peux faire pour toi mon chum? » J’ai fait signe qu’il y avait la dame avant moi et on m’a répondu que « Ah non, c’est correct, à passe sa journée ici, elle, c’est ma blonde! Han? À va gagner à’ loto pis à va nous acheter un chalet! »

J’ai payé mes cigarettes et « mon chum » est sorti de derrière le comptoir pour me faire une visite guidée des nouvelles installations. Les sandwichs qui sont vraiment bons, pas de joke, de la liqueur en spécial, du bon pain frais pis la peinture, pas pire, sérieux?

Loin des pensées sexuelles qui m’avaient occupé auparavant, force m’était d’admettre que le jeune m’offrait une dynamique que j’étais loin de détester. Il s’est mis à me reconnaître et mes visites se sont étendues au-delà du temps requis pour une transaction. Il me donnait du « mon chum » ou « le gros » à profusion, je me suis mis à me payer sa gueule avec ses t-shirts argentés et ces chaînes dorées à son cou. C’était de bonne guerre. Je me suis mis à attendre la fin d’après-midi avant d’y aller, histoire de ne pas tomber sur le gars du shift de jour.

Notre relation a pris un vrai tournant personnalisé alors qu’après m’avoir remis mes cigarettes, il m’a dit « Hey gros, t’aurais-tu du feu?
⎯ Tu me niaises?
⎯ Ben non.
⎯ Toi là, le gars du dépanneur, tu me demandes du feu?
⎯ Ah, je l’sais-là…
⎯ S’rait temps que tu passes une commande de lighters, p’t’être? Ça fait un mois que ton rack est vide.
⎯ On l’a passé la commande, là, donne-moi du feu…
⎯ T’as même pas d’allumettes pour donner au monde! Ben mon gars, c’est trop beau, j’vas te laisser demander au prochain!
⎯ Ah come on gros! Y’a pas un esti de chat aujourd’hui!
⎯ Ok bye! »

***

« Yo, tu m’as pas reconnu quand je t’ai klaxonné l’autre fois au coin de la rue?
⎯ C’tait toi, ça?
⎯ Ben oui!
⎯ Dans le gros Caddy blanc avec les mags en or? Mais c’est quoi c’te char-là, c’t’à ton père?
⎯ Ben non l’gros, c’est mon char!
⎯ Veux-tu ben me dire quess tu crisses avec un char de pimp de même coudonc?
⎯ Quoi, tu le trouves pas beau?
⎯ C’est ben trop flasheux. Pis rapport que tu travailles dans un dépanneur pis que tu te promènes avec un char de même. C’t’à ton père c’te char-là.
⎯ Stie que t’es baveux.
⎯ Pis toé t’es un douche. »

Il y avait anguille sous roche, mais tout s’est confirmé peu de temps après quand il m’a demandé « Heille, toé là, tu fumes-tu? » Je lui ai montré les cigarettes qu’il venait de me donner pour preuve. Quelle question. « Non mais, je l’sais ça, niaiseux, j’veux dire, tu fumes-tu?
⎯ Ah, ben, oui, ça m’arrive.
⎯ Ben pourquoi t’achètes pas icitte?
⎯ T’es sérieux?
Il m’a regardé comme si c’était une évidence. En fait, c’était très évident.
⎯ Genre que je viens m’acheter des clopes, du lait pis le journal pis j’te dis de me rajouter un 3.5?
⎯ Ben quin!
⎯ Tu prend-tu interac? »

Je comprenais maintenant comment ce dépanneur tenait le coup, comment il s’achetait cette dorure qui lui donnait contenance. J’ai repensé à la fille aux faux seins et j’ai souri, en me disant qu’elle devait bien avoir un sideline elle aussi.

C’était l’hiver et le manque de travail me donnait des sueurs froides chaque premier du mois. J’avais changé de marque de cigarettes et je payais régulièrement avec des 25 sous trouvés dans mon pot de change. « C’est quoi là, tu fumes des Benson pis à go tu switches sur des hostie de cigarettes de matantes, des Pall Mall, come on!
⎯ Ben, c’est parce que j’ai pas vraiment de sous de c’temps-là.
⎯ Ah ouin? Sérieux? Mais là… (il a pris un air grave) Je peux t’en passer si t’as besoin. Combien tu veux?
⎯ Ah ah! C’est fin, mais je me rendrai pas jusque-là.
⎯ Non mais chu sérieux man! Quand tu veux!
⎯ J’aime mieux être cassé que de devoir de l’argent au dude du dépanneur, cré-moé.
⎯ Bon, ok, comme tu veux gros, mais ma proposition à reste. Pis sérieux-là, essaye les Next, c’est la marque cheap de Benson, au moins tu vas avoir l’air moins raisin qu’avec des Pall Mall. Des Pall Mall, tabarnak! »

Peu de temps après, j’ai été accueilli avec un entrain démesuré. « Hey gros, hostie, je t’ai vu d’un vidéo à Musique Plus! Tu faisais des push-ups!
⎯ Ah ouin? Ben ça se peut.
⎯ Man! Ma chum à me crèyait pas! J’ai dit Hostie, c’t’un gars qui vient au dépanneur! À l’a dit ta gueeeeuuule, j’ai dit j’te jure! Y vient au dépanneur c’te gars-là! Sérieux, je savais pas que tu faisais des vidéos!
⎯ Ben, je fais surtout de la musique, là.
⎯ C’tait bon, sérieux. C’est vraiment pas mon genre, là, le québécois, mais la toune était bonne, je trouve. C’tu pas mal payant? »
J’ai déposé une poignée de 25 sous sur le comptoir. « Ça dépend. »

Toutes mes visites qui ont suivi sont restées dans la thématique du vidéo. « Mais là, y’a tu moyen de savoir c’est quand qu’y va jouer à Musique Plus?
⎯ Tu sais, tu peux aller sur internet aussi, han. Mais de toute façon, tu le pogneras pu, y’en a un nouveau qui vient de sortir, là, pis y’a été tourné dans mon appart, juste au coin de la rue.
⎯ Sérieux? Pis genre, je peux le voir su’ youtube drette là, là? »
Il était déjà devant l’ordinateur. « C’est quoi le titre?
⎯ On va s’aimer encore. »
Il s’est retourné avec un regard qui en disait long. « Eeeeehh, pas une hostie de toune de tapette, là? On vaaaaa s’aimeeeeeer!
⎯ Tu verras ben! Bye!
⎯ Hey hey hey!! Vas t’en pas! Ça s’écrit comment, le titre? On-va-se…? »
Je me suis rapproché du comptoir pour voir ce qu’il avait écrit. « C’est On va s’aimer encore. Enlève le « e » à se pis mets « s » apostrophe.
⎯ Okééééé….
⎯ Tsé là, la p’tite virgule, mais en haut?
⎯ Wa wa ouin…
⎯ Pis faut que t’enlèves le « t » à Ont. C’est On va s’aimer, pas de T.
⎯ Ok.
⎯ Ben, enlève le « t » à Ont.
⎯ Ok.
⎯ Le premier mot, là, y’a trois lettres. Faut que t’enlèves la dernière. »

J’ai épelé les mots restants et j’ai quitté en lui souhaitant bon visionnement. Deux jours plus tard : « Ah, c’tait bon, mais sérieux, là, c’t’un peu n’importe quoi, le vidéo…
⎯ Quess tu veux dire?
⎯ Ben, y’a des jeunes… y’a des vieux…
⎯ Ben tsé, la toune à parle de s’aimer à travers le temps, peu importe les problèmes qui arrivent, pis que l’amour est toujours là même si ça change de forme…
⎯ Ah ouin. Vu de même. Mais en tout cas, sérieux, le vidéo y’est ben faite en hostie, là, tu vois que c’est pas genre deux gars avec leu’ caméras, là.
⎯ Ben, y’étaient trois.
⎯ Ah. Ah ouin? Ben en tout cas, sont bons en crisse. »

Le temps a passé puis il s’est mis à travailler de moins en moins. Au dépanneur, du moins. Puis la place a été vendue à un couple de Jamaïcains fort sympathiques mais clairement pas faits pour le poste. J’ai eu un petit deuil. Je m’étais même rendu à lui faire un aveu : « Sérieux, ton dépanneur, y’est vraiment déprimant pis le lait y’est passé date une fois sur trois. Si je viens icitte, c’est pas mal yinque parce que t’es le fun. »

Quelques mois après, j’arrivais dans la cour de l’épicerie quand un Dodge Ram a foncé vers moi en klaxonnant. J’ai figé, j’ai sacré. Le dude du dépanneur qui baisse sa vitre en riant. « Ça va l’gros?
⎯ Mon crisse. Ça va ben, toi? En tout cas, (j’ai regardé le camion) ça a l’air de ben aller, mon maudit. Content de voir que tu t’es débarrassé de ton char de pimp.
⎯ Ah, je l’ai encore.
⎯ Okéééé. Pis quess tu fais, là?
⎯ Je viens chercher ma blonde, à travaille icitte, ‘est caissière.
⎯ T’as une blonde, toé?
⎯ Ben quoi?
⎯ Sais pas. Je pensais que t’étais plus le genre à avoir un chum. Ok byyyye!
⎯ Eeeeehhhh, mon tabarnak. Bye là! »

Je dois avouer qu’on n’avait absolument rien à se dire. Au-delà du lien commerçant/client, notre relation tenait à peu, si ce n’est que s’envoyer des vacheries au quotidien. Une relation qui est née sans présentations, qui a grandi à coups de clips d’une minute, qui est morte sans avertir. Il faisait quand même assez partie de ma vie pour lui vouer une affection particulière, mais sans comptoir entre nous, sans transaction monétaire, l’échange tombait à plat. Et je ne sais même pas son nom. Peut-être Ahmed, Julio, Steven ou Nicolas, personnellement, j’aime bien l’appeler Rocco, mais je n’ai pas eu le temps de lui dire.

Mon nouveau dépanneur est d’une grande tristesse et chaque fois que je m’y présente le matin devant une porte close, j’ai une pensée pour le petit monsieur asiatique qui se permet au moins une grasse matinée. La dynamique est plus réservée, mais il a vite mémorisé ma marque de cigarettes, et si je fouille maintenant dans le pot de change avant d’y aller, c’est pour lui apporter le montant exact.

Ce dépanneur sans nom est à distance égale du St-Hub toujours sans vie. Avec un peu de chance, quand je reviens chez nous avec des cigarettes ou une caisse de bière, j’entends un moteur vrombir au loin, jusqu’à ce qu’un bolide sport mauve pimpé à l’os me croise et me klaxonne. Le dude du dépanneur, visiblement bien portant, un peu plus flasheux, un peu plus gras. On s’envoie la main, on se crie quelque chose de vague. Même si on savait nos noms, le bruit du moteur couvrirait de toute façon.

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  • Michel-Olivier Gasse
    J'habite au bord de l'autoroute et je rêve d'un jardin, d'un chien, d'une corde à linge, d'un cheval ou d'un char. J'habite à au moins 20$ de taxi du reste de la vie. Fait que je vais vous parler de ce qui se passe ici.

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